Meghan Murphy: Le problème du « twitto-féminisme »

26 décembre 2013, à 14:48

Il y a une semaine, la journaliste et animatrice radio de Vancouver Meghan Murphy signait sur son blog « Feminist Current » une réflexion sur une dérive inquiétante des échanges féministes sur internet, en parlant spécifiquement du réseau social Twitter.
Quelques membres de la collective TRADFEM ont traduit cette réflexion originale et plutôt courageuse sur le cynisme de la cyber-intimidation et la souffrance qu’elle provoque chez des internautes de bonne foi.

Merry Christmas and all our love for your grand work, Meghan!…

Le problème du « twitto-féminisme »
Par Meghan Murphy

J’adore Internet, vraiment. Et les pleureuses anti-technologie, nostalgiques du « bon vieux temps où on se parlait de visu et où on s’appelait », m’insupportent au plus haut point. On se parlait ? Au téléphone ? Sérieusement ? Au diable le téléphone ! Internet, c’est magique.

J’ai trouvé des dizaines – allez je vais même aller jusqu’à dire des centaines – de sœurs et de frères dans le monde entier, avec qui je n’aurais jamais été en contact sans la possibilité de se connecter à Internet.

Donc mon propos n’est absolument pas technophobe, ni de dire que les réseaux sociaux sont responsables du comportement des gens, ni que Twitter serait unilatéralement mauvais (ni bon d’ailleurs). Les choses ne sont jamais si simples. Mais il y a une chose que je peux dire : la plupart du temps, je hais Twitter. Et je pense très souvent que Twitter est un endroit atroce pour le féminisme.

Même si je ne prétendrais jamais que les féministes doivent éviter Twitter (je pense même que c’est un mal nécessaire, surtout si vous êtes auteure, journaliste ou associée aux médias), je ne pense pas que c’est un espace favorisant un discours productif ou la construction d’un mouvement social. Je trouve que c’est un endroit qui encourage la paresse intellectuelle, et où les simplifications réductrices sont obligatoires, les postures de rigueur, et l’intimidation personnelle applaudie. Selon moi, c’est un endroit qui attire naturellement les gens haineux qui y répandent allégrement leur bile, et ce généralement sans répercussions pour eux-mêmes. Et plus de la moitié du temps, j’ai l’impression d’être prise au piège dans la version cinématographique merdique d’une querelle de cour de récré aux USA, dans ce qui ressemble plus à un concours de popularité qu’à un mouvement voulant mettre fin à l’oppression et la violence contre les femmes.

Voici une liste de choses à mon propos que je vois tous les jours présentées comme des FAITS sur Twitter :
Je serais raciste
Je serais riche
Je m’enrichirais aux dépens de quelqu’un
J’aurais un très gros poste qui m’obligerait de faire la promo du féminisme radical et si je ne suis pas critique de l’industrie du sexe, je serais virée de ce prétendu « poste »
J’adorerais Hugo Schwyzer, je serais sa meilleure amie et sa défenseure numéro un
Je serais le Mal
Je détesterais les femmes
Je détesterais les femmes prostituées
Je serais littéralement responsable du viol et du meurtre de femmes
Je serais la cheffe du féminisme
Je détesterais le sexe
Je serais Satan
« Mais c’est qui celle-là ? Elle a vraiment l’air d’une conne, il faut que quelqu’un la vire d’Internet! LANÇONS UNE PÉTITION! »

Et encore… cette liste n’est même pas complète, mais vous voyez ce que je veux dire. Sur Twitter, il est facile d’inventer absolument n’importe quoi, de le balancer au monde entier, et beaucoup de monde, si tel est leur bon plaisir, prendront cela pour LA VÉRITÉ et le colporteront très largement.

Et il ne s’agit pas que de moi. De très nombreuses femmes sont ainsi quotidiennement calomniées sur Twitter, et de façon bien pire. Rien qu’hier on m’a fait savoir que Gloria Steinem aurait été une « catastrophe » pour le féminisme, rien de moins !

catastrophe
nom féminin
(latin catastropha, dugrec katastrophê, bouleversement)
Événement qui cause de graves bouleversements, des morts : Le sang-froid du pilote a évité la catastrophe. Synonymes : calamité,cataclysme,désastre,drame,fléau,tragédie

Bien que Steinem puisse être problématique de certaines façons, il en est de même pour chaque féministe (et personne) ayant jamais vécu. Mais Twitter n’aime pas la nuance. Twitter aime les assertions, et de préférence, celles qui frappent fort. Et une fois que vous avez fait ce genre de déclarations, surtout ne jamais reculer. Twitter n’aime pas non plus les mauviettes.

Pour ne pas s’égarer dans des débats sur la vie et l’œuvre de Steinem, mon propos, pour dire les choses clairement, ne porte pas sur cette femme. Elle s’en sort assez bien à mon avis. Mon propos c’est que tel est le fonctionnement du twitto-féminisme. Nous disposons de 140 signes et nous en servons pour lancer des déclarations publiques. Et c’est là que nous avons tendance à prendre la pose. Twitter nous amène à miser beaucoup plus sur les apparences que sur l’empathie, à chercher beaucoup plus à gagner la bataille qu’à comprendre les autres.

Les gens ont tendance à traiter Twitter comme ils traitent les pugilats au hockey. Parce qu’on se bat en public, impossible de faire marche arrière : l’on est soit applaudi, soit hué par nos fans ou par nos haters. Chacune de nous plastronne, s’efforce de sembler celle qui a Le Plus Raison, essaie de se gagner des « clics »et des supporters, et on n’a qu’un espace ridiculement court pour le faire (140 signes). Une des façons de réussir à avoir Le Plus Raison est souvent de prouver que quelqu’une d’autre est affreuse. Gagner par défaut ou par destruction est une stratégie commune sur Twitter.

Les rumeurs se répandent rapidement, les mythes et mensonges deviennent des faits. Et quand vous mettez en doute le mensonge ou le « fait » allégué, vous êtes doublement punie : « MAIS COMMENT POUVAIS-TU NE PAS SAVOIR », « VÉRIFIE TOI MÊME, JE NE VAIS PAS LE FAIRE POUR TOI », « VOUS AVEZ VU CETTE CONNASSE ? ELLE NE SAIT PAS DES CHOSES QUE JE PRÉTENDS SAVOIR ET VOILÀ QU’ELLE OSE ME DEMANDER COMMENT JE LES ‘SAIS’ ! DÉTRUISEZ-LA!… »

Ce genre de réponse est typique, car habituellement, les personnes qui accusent n’ont en fait aucune idée d’où proviennent leurs informations calomnieuses, ou alors elles ne se basent que sur des hypothèses mais ne veulent pas l’admettre. Pour ne pas apparaître « faible » sur Twitter, on préfère accuser l’autre, de préférence en tentant de faire croire que notre critique est politique et non une simple attaque personnelle.

Pour être honnête, je suis certaine que j’ai probablement eu moi même ce comportement. Je ne pense pas non plus être à mon meilleur sur Twitter, ce pour quoi je déteste tant cette plate-forme. Néanmoins, je ne pense pas que ce soit tant demander que de devoir fournir des explications quand on y va de généralisations abusives ou que l’on dépeint des personnes comme étant « Satan », par exemple. (Je l’ai récemment été par la rédactrice-en-chef du webmagazine masculiniste The Good Men Project) ou comme une CATASTROPHE POUR LE FÉMINISME.

Un ami, camarade, allié féministe et homme de radio extraordinaire, Ernesto Aguilar (http://feministcurrent.com/4663/men-feminism-race-movements-and-the-cult-of-hugo-schwyzer-the-f-word-interview-with-ernesto-aguilar/), qui est fondateur et rédacteur de du défunt média People of Color Organize!, m’a récemment dit ce qui suit, quand je lui ai parlé de ce que j’étais en train d’écrire :

« Dans les organisations, il y a une culture et une discipline interne où l’on débat, mais le but n’est pas de détruire ses camarades; la structure est là pour maintenir le débat sur une base équitable, pour que les gens ne tombent pas dans une démarche d’intimidation. Sur Twitter, cet équilibre est laissé à l’humeur et à l’abréaction des gens, sans aucun cadre organisationnel sur lequel on se serait mis d’accord. C’est ainsi que l’on se retrouve avec les 50 nuances de dinguerie qui peuplent Twitter. »

C’est dire que Twitter semble trahir non seulement l’humain mais aussi notre mouvement social.

Tiens, et puisque l’on parle d’êtres humains, je note quelque chose : la très grande majorité des gens que je connais, genre In Real Life, ne sont pas sur Twitter. Je vais même dire les choses carrément : 90% des gens que je connais et avec qui j’interagis, dans la vraie vie, se passent quotidiennement de Twitter. Celles et ceux qui y sont, sont abonnés à quelques pages humoristiques ou de personnalités, mais interviennent rarement. Au delà de cela, la majorité des femmes que je connais qui travaillent concrètement avec des femmes battues, des victimes de viol et des femmes en prostitution, n’utilisent pas Twitter régulièrement, ou même pas du tout. On ne trouve pas non plus sur Twitter les femmes qui ont bâti le féminisme – et qui sont aujourd’hui reléguées à des remarques désobligeantes de la part de féministes-de-la-troisième-vague à qui leur endoctrinement postmoderne fait croire que le féminisme n’est qu’une série d’étiquettes (http://thepaperthinhymn.com/2010/01/26/how-to-speak-post-modernism/) et que les politiques identitaires sont en soi radicales.

En quoi ces patterns sont-ils révélateurs de la représentation des femmes sur Twitter ? Du féminisme sur Twitter ?

Le twitto-féminisme se réduit à des hashtags et des mantras. On se retrouve toutes dans une compétition à pondre la déclaration la plus (apparemment) percutante et la plus significative afin de remporter des abonné(e)s et des accolades. Inventez le meilleur hashtag et devenez une célébrité féministe. Bien que je ne m’exclue pas totalement de ce phénomène, puisque j’y participe de temps en temps, je le trouve néanmoins plutôt vide.

Je ne veux pas décrier entièrement cet « activisme hashtag ». Il peut valoir le coup en termes de conscientisation et en attirant l’attention sur des causes ou des événements particuliers. Beaucoup de femmes apprécient l’espace qu’il donne à leurs voix et j’aime voir les femmes prendre la parole comme elles peuvent, témoigner de leurs récits, leurs opinions et leur vécu, de toutes les façons qui leur conviennent. Si vous avez besoin de le faire ou que vous trouvez utile de faire cela sur Twitter, je respecte complètement cette démarche et je l’encourage.

Mais, en règle générale, je n’ai pas trouvé que Twitter était une expérience positive. Et je ne parle pas seulement du harcèlement venu des misogynes, je parle de notre merde à l’interne. Cette espèce de concours de popularité pour dures à cuire auquel participent tant de gens dans la constellation twitto-féministe. Les mises à mort, le harcèlement, le sarcasme, la diffamation, les vacheries – et le flot absolument interminable de haine.

Bien entendu, me direz-vous, les gens se comportent ainsi dans la vraie vie. Mais ce qui est étrange, c’est que dans la vraie vie, moi, je suis heureuse. J’aime vraiment ma vie au final, en dépit de défis quotidiens comme payer le loyer, trouver des contrats, entretenir mes relations, etc. Je ne ressens ni ne vois aucune haine démentielle entre les féministes que je connais ou avec qui je travaille en mode interpersonnel. Bien entendu que cela arrive, mais pas tous les jours. Pas constamment. Et le vitriol est définitivement dilué.

Alors que je rédigeais cet article, je suis tombée sur ce texte de Ngọc Loan Trần, http://www.blackgirldangerous.org/2013/12/calling-less-disposable-way-holding-accountable/, qui parle d’« appeler à » plutôt qu’« interpeller » les autres :

« Nous avons subi un formatage visant à nous faire croire qu’il est normal de se punir les uns les autres et nous-mêmes, mais sans façon d’étancher la douleur. Nous endossons cette croyance en nous excluant mutuellement, d’une part à cause d’une colère justifiée et souvent aussi parce qu’une part de nous croit que nous pouvons mener cette lutte sans les gens qui font des erreurs. »

Trần ne suggère pas qu’il faille ne plus interpeller les gens au sujet de leurs comportements, mais que la manière dont nous le faisons est peut-être contreproductive et qu’il s’agit d’une réaction basée sur la peur :

« En fait nous sommes terrorisé-e-s. D’être le ou la prochaine à commettre une erreur. Ainsi nous en venons à exclure les autres afin d’oublier que nous allons inévitablement blesser quelqu’un. »

On ne bâtit pas un mouvement social ni des coalitions politiques en essayant de détruire les personnes avec qui on a un désaccord ou dont on a l’impression qu’illes ont fait une erreur. Ernesto m’a aussi dit ceci :

« Faire honte aux gens régulièrement pour leurs erreurs, les démolir pour leurs échecs apparents, etc., est typique de certaines sous-cultures (je pense notamment aux programmes de désintoxication des AA et aux groupes religieux, puisque ces organisations semblent affirmer que la première étape de tout rétablissement est l’acceptation de ses erreurs); mais ce n’est pas caractéristique du travail d’organisation politique progressiste. »

Pour ces raisons, je perçois deux dimensions au problème du twitto-féminisme :

1. Il n’est pas du tout représentatif du mouvement des femmes, ni des convictions et du travail effectué par les féministes partout dans le monde.
2. Twitter est un endroit généralement toxique et improductif pour le féminisme et la construction d’un mouvement social.

Nous semblons nous déshumaniser réciproquement sur Twitter. Je vois bien que c’est un phénomène plus large en ligne parce que nous ne sommes pas en face à face – nous sommes même parfois anonymes – et parce que nous avons affaire à des gens que nous ne connaissons pas dans la vraie vie, et que, du coup, il arrive souvent que nous ne les percevons pas comme des êtres humains complets, réels, complexes. Pourtant, jamais ailleurs que sur Twitter je n’ai éprouvé de telles démolitions émotionnelles, mentales et physiques (oui, physiques, car être attaquée et harcelée et insultée pendant des jours et des jours est absolument épuisant aux plans émotionnel, mental et physique) les heures et les journées passées à pleurer, les cruautés entre femmes, le harcèlement, l’intimidation, les mensonges, les attaques et la diffamation, jamais je ne l’ai autant éprouvé dans un autre média que Twitter. Et encore une fois, il ne s’agit pas seulement d’attaques venant d’hommes – en toute sincérité, je me fous de ce que les hommes pensent de moi – cela vient de femmes. De femmes qui se perçoivent sans doute comme féministes.

Il se peut, il est même assez probable que Gloria Steinem se fout des stupidités que racontent les gens à son sujet sur Twitter. Et dieu sait que j’aimerais me foutre de ce que les gens disent de moi sur Twitter. Mais ce n’est pas le cas. Car – ô surprise! – je suis un être humain réel qui a des sentiments et des pensées et autres frivolités de ce genre. Je n’ai pas de poste très important, je n’ai pas un revenu confortable, je n’ai pas l’appui d’une institution, et quand des gens disent des choses sur moi qui sont fausses et/ou méchantes, cela m’atteint. Quand des gens calomnient entièrement mon travail, mes convictions, ma vie et mes intentions, cela m’atteint. Les gens me disent souvent de ne pas y faire attention, et j’essaye; mais, que l’on prenne Twitter au sérieux ou non, personne n’aime être haï, personne n’aime être harcelé, et personne n’aime que l’on mente à son sujet. Peu importe où cela arrive. Donc je ne trouve pas que le conseil de « ne pas y porter attention » soit particulièrement utile.

Twitter n’est pas un organe représentatif. Pourtant, nous avons l’air de croire le contraire. Twitter a tendance à amplifier certains points de vue et certaines voix et à en effacer d’autres. Soit parce que ces voix ne sont pas là, ou soit parce qu’elles ont trop peur de s’exprimer, sous peine de devenir la prochaine cible. Ça vaut le coup de réfléchir à qui est sur Twitter et qui on y entend le plus fort. Les femmes pauvres sont-elles sur Twitter ? Les personnes très occupées y sont-elles ? Est-ce que les personnes qui n’en peuvent plus d’être harcelées, intimidées et attaquées sur Twitter participent aux conversations ? Qui est là ? Qui se sent à l’aise pour y parler ? Je suis presque absolument certaine que les femmes marginalisées et qui luttent pour leur survie dans le quartier Downtown Eastside de Vancouver n’alimentent pas quotidiennement le hashtag #SexWork, par exemple.

Ce n’est pas parce que vous voyez un point de vue largement partagé sur un média que cette opinion est représentative. Ou juste.

Nous savons toutes parfaitement ce qu’il faut dire si l’on recherche la popularité dans l’internet féministe. On sait comment gagner des abonnés et des récompenses. C’est facile. Suivre La Ligne. En jeter. Si vous affichez de la haine pour quelqu’un dont vous savez que d’autres personnes l’haïssent, on vous récompensera pour votre « courage »… Et si jamais vous soutenez des personnes que l’internet féministe a diabolisées, vous serez excommuniée. On apprend toutes très rapidement les règles.

Mais pour quelqu’un qui est non seulement très à gauche sur le spectre politique, qui soutient sans ambages un féminisme radical et socialiste, et qui est critique du féminisme libéral et des mantras vides et apolitiques, mes arguments ne me vaudront jamais une grande popularité.

Je n’essaie pas que l’on s’apitoie sur mon sort. Je ne le fais pas. Il y a des femmes qui souffrent beaucoup plus que moi, dans la vie réelle comme virtuelle. Mon propos n’est pas de larmoyer que TWITTER EST MÉCHANT (même si c’est souvent le cas). Il ne s’agit pas seulement du fait d’être « gentille » ou pas. Je parle de la validité et des buts du féminisme vécu sur Twitter, ainsi que de la toxicité, de la silenciation et de cette culture de la mise à mort que le twitto-féminisme non seulement accepte mais promeut. Je parle de la manière dont nous nous traitons les unes les autres et de la manière dont nous encourageons les autres à se comporter. Nous décourageons la pensée critique, l’humanité, avec cette manière de sauter à la gorge des autres, pendant que l’auditoire jubile et applaudit le bain de sang annoncé.

Et donc ma question est la suivante : qu’est-ce que nous pensons accomplir avec nos hashtags, notre posture d’intimidation et notre salissage ? Y a-t-il une façon dont nous prenons au sérieux le féminisme sur Twitter ? Réalisons-nous que ces comportements n’ont rien à voir avec la construction d’un mouvement social ? Simplement parce que nous ne sommes pas entièrement d’accord avec absolument tout ce que dit ou croit une personne ou parce qu’on n’aime pas absolument tous les gens avec qui elle tweete ou qu’elle suit ou qu’elle retweete ou le fait qu’elle n’attaque pas immédiatement sur commande alors qu’on nous a toutes dit de sauter dans ce train là, c’est donc une bonne raison de la vilipender ? Réalisons-nous qu’intimider les gens, les insulter, et encourager vos abonné(e)s à faire de même, ce n’est pas vraiment faire de la politique progressiste ?

Voici, pour vos archives, quelques vérités concrètes:

– Je ne suis pas riche
– Je ne suis pas le mal
– Je ne suis pas une raciste convaincue
– Je ne déteste pas les femmes
– Je ne déteste pas les hommes
– Je ne déteste pas les femmes qui sont dans la prostitution
– Tenir un blog féministe, n’est pas, n’a jamais été, et ne sera jamais une activité lucrative.
– Écrire en pigiste est extrêmement difficile. C’est un combat permanent, complètement crève-cœur, c’est beaucoup de travail, et il est impossible de gagner sa vie à faire cela.
– Je n’ai jamais publiquement défendu Hugo Schwyzer ou suggéré à quiconque de défendre ce type. J’ai été constamment et publiquement critique de lui, de son travail et de son enseignement, dès le moment où j’ai appris son existence. J’ai contesté son implication dans les « slutwalk » (http://feministcurrent.com/2947/feminism-porn-and-slutwalk-part-one-of-a-conversation-with-hugo-schwyzer/) dès 2011, ainsi que sa position autoproclamée d’« hommeféministe » et de professeur d’études de genre (http://feministcurrent.com/2970/the-pornstitution-debates-some-thoughts-on-civil-debate-with-hugo-schwyzer-et-al/), tout comme son « travail » sur la pornographie et la prostitution. J’ai été aimable avec lui, de temps en temps, durant une très courte période, au plan personnel. Je l’ai interviewé une fois, il y a deux ans et demi, ce qui a été, rétrospectivement, une grossière erreur. J’ai accordé foi à son récit de rédemption personnelle, à l’époque (embrouillée que j’étais dans une relation avec un toxicomane qui me promettait toujours de changer), mais je n’ai jamais exigé ni même suggéré que d’autres personnes y croient. Tout ce que j’ai pu écrire, à l’époque comme maintenant (http://www.xojane.com/issues/unpopular-opinion-it-pisses-me-off-when-men-call-themselves-feminists), au sujet de Schwyzer a toujours été extrêmement critique (http://feministcurrent.com/4663/men-feminism-race-movements-and-the-cult-of-hugo-schwyzer-the-f-word-interview-with-ernesto-aguilar/). Ses prises de positions politiques ont toujours été inacceptables pour moi, et je l’ai dit haut et fort. J’ai même été tournée en dérision pour avoir été critique envers lui, après les récents événements (http://hnn.us/article/153562). Le mythe de mon soutien à Schwyser est venu d’une harceleuse, et cela a commencé quand j’ai osé mettre en doute son comportement, qui consistait à reprocher à femme après femme le comportement maltraitant, sociopathe et manipulateur d’un homme. En la voyant faire cela, je lui ai simplement répondu sur Twitter, « Blâme l’agresseur. »

Jamais, ni maintenant, ni jamais, je ne m’excuserai du comportement d’un homme. Aucune femme ne le devrait. Exiger une telle chose de nos sœurs est l’antithèse du féminisme. Il est inacceptable d’accuser des victimes. Et les femmes étaient les victimes de Schwyzer. Je ne pense pas que Schwyzer soit de la faute du féminisme. J’ai été attaquée et calomniée et harcelée parce que j’ai demandé que l’on blâme un homme pour ses comportements, plutôt que des femmes. Et à cause de cela, ce genre d’assertion est devenu un lieu commun :
Joaquin Peenix : « Meghan Murphy est comme la meilleure amie d’Hugo Schwyzer et sa principale défenseure. »

Malgré ce que j’ai répété, à de très nombreuses reprises, celles et ceux qui cherchaient un prétexte pour me haïr ou qui avaient la flemme de vraiment se renseigner ont pris un grand plaisir à faire de moi un genre de chimère, tout en ménageant soigneusement l’agresseur et ses véritables supporters. Ce que cela m’a appris, c’est que ces personnes étaient prêtes à s’allier avec leurs ami(e)s ou leurs allié(e)s sur d’autres sujets, ou avec les gens qui leur semblaient avoir un véritable pouvoir, et qu’elles m’attaquaient à cause de mon impuissance relative et de ma réticence à me prosterner devant le féminisme et les féministes les plus populaires. Ce qui était clair, c’est qu’en m’attaquant elles allaient faire leurs preuves comme Meilleures Féministes Correctes, mais seulement par rapport aux Mauvaises Féministes Incorrectes.

Que de temps en temps j’aie fait des erreurs ou mal apprécié certaines situations ne fait pas débat. C’est le cas. Et probablement que je ferai d’autres erreurs. Comme n’importe quel être humain. Mais la mythologie construite autour de moi, mes opinions, mes convictions et mes actions, en grande partie via Twitter, est complètement dingue. Surtout quand on sait que l’intégralité de mes écrits et de mes interviews est en ligne, accessible à tou(te)s. Les gens qui connaissent mon travail ne se laissent pas abuser. Mais ce n’est pas le cas des personnes qui se foutent de la vérité ou de mes écrits.

Ce que j’ai retenu de Twitter c’est que c’est un endroit où ma production réelle n’avait aucune importance. Ce que j’ai fait, dit, écrit, ne comptaient pas. Mon corpus de textes ne comptait pas, et mes idées réelles ne comptaient pas. Pas pour celles et ceux qui avaient décidé de me haïr. La seule chose qui comptait à leurs yeux était de détruire et de silencier quelqu’un. Et cela, mes amis, semble être le but du twitto-féminisme en particulier et, parfois, du féminisme sur internet en général.
C’est une chose d’être en désaccord avec quelqu’un sur un point inexact ou sur une question d’idéologie, par exemple : « Vous avez dit que _______ et c’est faux, non représentatif, inexact,etc. » « Je ne suis pas d’accord avec vous pour telle raison : _________. » Mais quand le but n’est plus seulement de diffamer, mais d’exclure quelqu’un et de dire que l’œuvre de cette personne doit être ignorée en raison de cette diffamation, je n’arrive pas à voir l’objectif visé, à la fois en termes de féminisme et d’humanité.

Mais Twitter n’est pas affaire de nuance ou d’humanité. Twitter existe pour la pique assassine, la remarque cryptique et l’aphorisme mielleux à rediffuser – genre carte de vœux féministe (http://weheartit.com/entry/48820648).

Ainsi, en tant qu’habituée de Twitter, où je parle de féminisme, débats de féminisme et dialogue avec d’autres femmes et féministes, mon opinion est la suivante : le twitto-féminisme est, dans sa forme actuelle, toxique, contreproductif et loin d’être représentatif.

Ceci dit, je n’ai pas de solutions à offrir sinon la suivante : pensez à l’humanité de celles et ceux à qui et au sujet de qui vous twittez. Pensez que Twitter ne représente qu’un tout petit peu des vies réelles des femmes et de l’état du mouvement. Pensez aux opinions que vous entendez le plus souvent et demandez-vous pourquoi elles prédominent. Pensez à qui n’est pas là et qui ne s’exprime pas. Pensez que le simple fait d’avoir lu quelque chose sur Twitter ne le rend pas nécessairement vrai et que vous devriez peut-être envisager d’explorer le véritable travail des femmes que vous vous apprêtez à diffamer. Considérez que nous sommes toutes et tous des êtres humains – ni absolument bons, ni absolument mauvais. Pensez que les féministes sont probablement dans le féminisme au nom de bonnes intentions et non de mauvaises. Considérez que la dissension politique n’est que cela : un désaccord politique, et non une excuse pour traiter une autre féministe de tous les noms ou jeter aux orties son œuvre entière ou tout son être parce que telle ou telle personne a tweeté que c’était une riche réactionnaire élitiste misogyne sortie tout droit de l’enfer. Considérez que vos mots ont un impact sur les gens dans leur vie réelle. Essayez de vous souvenir que le féminisme est un mouvement politique dont le but est d’en finir avec le patriarcat, et non un concours de popularité.

Massacrer des femmes et empiler leurs corps virtuels afin d’atteindre le haut de la pile peut sans doute vous gagner plus d’abonné(e)s, mais cela ne nous rapprochera pas de la libération.

Source : The trouble with Twitterfeminism, MEGHAN MURPHY, mis en ligne le 18 décembre 2013- http://feministcurrent.com/8403/the-trouble-with-twitter-feminism/

Traduction : la collective TRADFEM

Tous droits réservés à Meghan Murphy.

Meghan Murphy est écrivaine et journaliste indépendante, secrétaire de rédaction du soir pour le site rabble.ca, et fondatrice et directrice du site Feminist Current. Elle a obtenu une maîtrise au département d’Études sur les femmes, le genre et la sexualité de l’Université Simon Fraser en 2012.

Meghan a commencé sa carrière radiophonique en 2007, dans une caravane installée au milieu d’un champ de moutons. Son émission s’appelait « The F Word » et était diffusée à partir d’une toute petite île au large des côtes de la Colombie-Britannique. Elle a pleinement profité de la liberté que lui laissait cette radio pirate  : buvant de la bière à l’antenne, lisant des passages d’Andrea Dworkin, et passant du Biggie Smalls. Elle est revenue à Vancouver, où elle a rejoint l’émission de radio nommée, coïncidence, elle aussi « The F Word », qu’elle a produite et animée jusqu’en 2012. Le podcast de Feminist Current est le projet « radio » actuel de Meghan, une façon de communiquer une analyse critique féministe progressiste à quiconque s’y intéresse. Feminist Current est une émission syndiquée à Pacifica Radio et hébergée par le réseau de podcasts Rabble.

Meghan blogue sur le féminisme depuis 2010. Elle n’hésite pas à penser à contre-courant et a été la première à publier une critique des défilés Slutwalk, en 2011. C’est l’une des rares blogueuses populaires à développer en public une critique à la fois féministe radicale et socialiste de l’industrie du sexe. Les critiques adressées par Meghan au #twitterfeminism, à la mode du burlesque, à l’auto-objectivation des selfies, et au féminisme du libre choix lui ont valu une foule d’éloges et d’attaques, mais surtout une reconnaissance comme écrivaine qui n’a pas peur de dire quelque chose de différent, en dépit de ce que le féminisme populaire et les grands médias décrètent comme ligne du parti.

Vous pouvez trouver ses écrits en version originale dans les médias Truthdig, The Globe and Mail, Georgia Straight, Al Jazeera,Ms. Magazine, AlterNet, Herizons, The Tyee, Megaphone Magazine, Good, National Post, Verily Magazine, Ravishly, rabble.ca,xoJane, Vice, The Vancouver Observer et New Statesman. Meghan a également participé à l’anthologie Freedom Fallacy : The Limits of Liberal Feminism.

Meghan a été interviewée par Radio-Canada, Sun News, The Big Picture avec Thom Hartmann, BBC Radio 5, et Al Jazeera, ainsi que dans de nombreux autres médias.

Isabelle Alonso a publié une interview d’elle sur son blog.

Vous pouvez la suivre sur Twitter @MeghanEMurphy.

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