Meghan Murphy : Être féministe ne devrait jamais vouloir dire « s’asseoir et se taire »

par Meghan Murphy, initialement publié sur Feminist Current

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Hier, l’actrice Rose McGowan a publié sur Facebook un message de colère à propos de Caitlyn Jenner et de sa nomination en tant que Femme de l’Année par le magazine Glamour. Durant la cérémonie, Jenner a pris plaisir à dire que « l’un des aspects les plus difficiles d’être une femme consistait à choisir quoi porter ». Dans un message (supprimé depuis), McGowan a écrit :

« Femme de l’année ? Sûrement pas, tant que vous ne vous réveillez pas… et que vous ne rejoignez pas la lutte. Non, et vous êtes foutrement loin du compte, Caitlyn Jenner ! Vous ne comprenez absolument pas ce que signifie être une femme. Vous voulez être une femme et être parmi nous – eh bien, apprenez notre condition… 

… Nous sommes bien, bien au-delà des questions de choix de toilettes. Nous sommes plus que les stéréotypes que nous refilent les gens comme vous. »

Évidemment, McGowan a été accusée de transphobie et intimidée au point de devoir retirer son message. Elle s’en est expliquée aujourd’hui sur Twitter :

« Permettez-moi de prendre un moment pour souligner que je ne suis pas, et ne serai jamais transphobe. Cette idée est ridicule. Ne pas aimer ce qu’a dit une personne trans est équivalent à ne pas aimer ce qu’a dit un homme ou une femme. Le fait d’être trans ne met personne à l’abri de la critique.

Je sais que d’être un personnage public n’est pas facile. Être Caitlyn Jenner n’est assurément pas facile, mais cela ne l’exonère pas de sa responsabilité. Vivre en femme dans notre société arriérée est difficile. Nous avons toutes besoin de relever nos manches. Celles qui ont le micro parlent pour beaucoup de monde, surtout dans cette famille-là.

Je serais ravie de lutter aux côtés de Caitlyn Jenner. Je veux juste qu’elle sache qu’une lutte monumentale nous attend.

Commençons par changer nos modèles de pensée. Allons de l’avant. Pas vers l’arrière.

Et peut-être que la prochaine fois, mon langage sera plus châtié.

Peut-être.

Luttons. »

L’idée que personne ne peut émettre la moindre critique au sujet des personnes trans, du discours relatif aux trans ou des politiques trans est proprement absurde. Nous sommes des féministes et des personnes qui réfléchissent. Nous avons la responsabilité, en tant que citoyennes et en tant que militantes qui travaillent à changer la société, de réfléchir en profondeur sur les idées, les politiques, les idéologies et les discours avant de les accepter.

Pourtant, quand il est question de personnes trans ou de politiques trans, on nous dit de « nous asseoir et nous taire ». Si nous osons remettre en question le moindre mot prononcé par une personne qui se trouve être trans, ou à propos d’elle, on nous qualifie de « transphobe ».

Récemment, on a qualifié d’« anti-trans » une phrase d’un message où je critiquais l’âgisme dans le féminisme, en soutenant que je renforçais des idées sexistes « désuètes », « déconnectées » et « anti-trans » sur une féminité et une masculinité innées. Pourquoi cela ? L’idée que les femmes et les hommes possèdent une féminité ou une masculinité « naturelle » est un mythe que les féministes se sont attachées à réfuter avec force depuis des décennies, puisque cette idée a pour effet de naturaliser la hiérarchie entre les sexes et, plus largement, de légitimer le sexisme.

Beaucoup d’entre vous se souviendront d’une campagne de masse lancée au printemps dernier pour me faire congédier et chasser de la place publique. Tandis que les instigateurs de cette campagne étaient des activistes pro-prostitution, irrités par mes critiques de l’industrie du sexe, ces personnes ont prétendu, pour justifier leurs attaques, que leurs tentatives de détruire ma vie et mon gagne-pain se justifiaient en partie par ce qu’elles ont appelé ma « transphobie ».

Cette accusation était, elle aussi, risible. J’avais écrit un très court message, en reprenant un argument formulé des centaines de fois au sujet des femmes et de l’autonomisation – cette fois à l’égard de discussions concernant des photos de nu de l’actrice trans Laverne Cox. Je critiquais la prétention du magazine The Cut pour qui la publication de ces photos dans un magazine de beauté faisait preuve d’une « acceptation de soi radicale ». Je l’ai fait pour des raisons qui devraient selon moi paraître évidentes, mais que j’ai néanmoins formulées plus en détail, à plusieurs reprises, depuis des années. J’ai développé mon argumentaire par la suite, en répondant en partie aux propos diffamatoires publiés à mon sujet, et en expliquant ce qu’était vraiment l’industrie de la beauté et qui possédait des magazines comme Allure, que l’on présentait soudain comme responsable d’une « autonomisation radicale » de personnes marginalisées.

Ces critiques anticapitalistes, féministes (et très élémentaires) du discours néolibéral ont été qualifiées d’inacceptables et même de « sectaires » et « haineuses », simplement parce qu’une femme trans en était l’objet.

Naturellement, c’est la même chose qui arrive dans le cas de Caitlyn Jenner, une personne qui n’a, littéralement, rien fait pour les droits des femmes et qui, en fait, travaille à nous tirer en arrière en tenant des propos sexistes au sujet de ce qu’est vraiment l’identité féminine (notre garde-robe !).

Nous, en tant que féministes, demeurons critiques face à ce type de discours, qu’il provienne d’hommes, de femmes ou de personnes trans. Le sexisme n’est jamais acceptable ou autonomisant, peu importe qui le perpétue. L’idéologie féministe ne change pas et ne s’infléchit pas simplement parce que Jenner s’identifie aujourd’hui publiquement comme transgenre.

Les féministes devraient pouvoir émettre des critiques féministes élémentaires sans être accusées de « transphobie ». Nous devrions être autorisées à avoir une réflexion critique sur des discours sans qu’on nous dise de « nous asseoir et nous taire ». Cela devrait aller de soi, non seulement parce que ce dont nous parlons est un simple encouragement à la pensée critique et au débat intelligent, mais parce que faire taire les femmes s’inscrit dans une longue tradition qui, dans une perspective progressiste, ne devrait plus être acceptable.

Personne n’est en droit d’échapper à la critique. Et certainement pas de riches républicain.e.s ou l’industrie oppressante et capitaliste de la mode et de la beauté.

Meghan Murphy


Illustration de Meghan MurphyMeghan Murphy est écrivaine et journaliste indépendante, secrétaire de rédaction du soir pour le site rabble.ca, et fondatrice et directrice du site Feminist Current. Elle a obtenu une maîtrise au département d’Études sur les femmes, le genre et la sexualité de l’Université Simon Fraser en 2012.

Meghan a commencé sa carrière radiophonique en 2007, dans une caravane installée au milieu d’un champ de moutons. Son émission s’appelait « The F Word » et était diffusée à partir d’une toute petite île au large des côtes de la Colombie-Britannique. Elle a pleinement profité de la liberté que lui laissait cette radio pirate  : buvant de la bière à l’antenne, lisant des passages d’Andrea Dworkin, et passant du Biggie Smalls. Elle est revenue à Vancouver, où elle a rejoint l’émission de radio nommée, coïncidence, elle aussi « The F Word », qu’elle a produite et animée jusqu’en 2012. Le podcast de Feminist Current est le projet « radio » actuel de Meghan, une façon de communiquer une analyse critique féministe progressiste à quiconque s’y intéresse. Feminist Current est une émission syndiquée à Pacifica Radio et hébergée par le réseau de podcasts Rabble.

Meghan blogue sur le féminisme depuis 2010. Elle n’hésite pas à penser à contre-courant et a été la première à publier une critique des défilés Slutwalk, en 2011. C’est l’une des rares blogueuses populaires à développer en public une critique à la fois féministe radicale et socialiste de l’industrie du sexe. Les critiques adressées par Meghan au #twitterfeminism, à la mode du burlesque, à l’auto-objectivation des selfies, et au féminisme du libre choix lui ont valu une foule d’éloges et d’attaques, mais surtout une reconnaissance comme écrivaine qui n’a pas peur de dire quelque chose de différent, en dépit de ce que le féminisme populaire et les grands médias décrètent comme ligne du parti.

Vous pouvez trouver ses écrits en version originale dans les médias Truthdig, The Globe and Mail, Georgia Straight, Al Jazeera,Ms. Magazine, AlterNet, Herizons, The Tyee, Megaphone Magazine, Good, National Post, Verily Magazine, Ravishly, rabble.ca,xoJane, Vice, The Vancouver Observer et New Statesman. Meghan a également participé à l’anthologie Freedom Fallacy : The Limits of Liberal Feminism.

Meghan a été interviewée par Radio-Canada, Sun News, The Big Picture avec Thom Hartmann, BBC Radio 5, et Al Jazeera, ainsi que dans de nombreux autres médias.

Isabelle Alonso a publié une interview d’elle sur son blog.

Vous pouvez la suivre sur Twitter @MeghanEMurphy.

Version originale : http://www.feministcurrent.com/2015/11/17/being-a-feminist-should-never-mean-sitting-down-and-shutting-up/

TRADUCTION : TRADFEM

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