Meghan Murphy : Les hommes ne tuent pas les femmes par « amour »

Illustration

Kelsey Annese, 21 ans, et Colin Kingston, 24 ans.

par Meghan Murphy, le 20 janvier 2016, initialement publié sur Feminist Current.

Tôt dimanche matin, à Genoseo (dans l’État de New York), Colin Kingston s’est présenté à la maison de son ex copine, en colère et équipé d’un long poignard. Il semble s’être introduit dans la maison par une porte arrière et être monté dans la chambre de Kelsey Annese, 21 ans, qui y était avec Matthew Hutchinson, 24 ans. Annese et Kingston s’étaient fréquentés pendant trois ans jusqu’à ce qu’elle rompe avec lui et tourne la page. Trouvant Annese au lit avec ce qu’il a présumé être son nouveau copain, Kingston les a poignardés tous les deux. Puis il a appelé son père, disant qu’il avait assassiné sa petite amie et qu’il prévoyait également de se tuer. Lorsque la police est arrivée, tous les trois étaient morts.

Pourquoi ? Eh bien, selon les médias, parce qu’il avait le cœur brisé.

« Nous croyons que M. Kingston était désemparé par la rupture, qui a conduit aux événements d’hier,» a déclaré aux journalistes l’agent de police Szczesniak lors d’une conférence de presse. Des dizaines de médias ont joyeusement repris la nouvelle sous cet angle.

Un site australien de nouvelles a posé la question « Un cœur brisé a-t-il conduit Colin Kingston à tuer deux personnes ? » Le réseau canadien CBC News s’est contenté de titrer « Matthew Hutchinson, joueur de hockey de North Vancouver, est trouvé mort dans l’État de New York », laissant le public intrigué quant à la facilité avec laquelle la femme tuée – cible principale de cette agression – a été effacée du compte rendu. « Dans l’État de New York, un homme de 24 ans, irrité à propos d’une rupture récente, a mortellement poignardé son ex-partenaire et un autre étudiant de l’université SUNY-Geneseo avant de se suicider, » a détaillé le site Heavy.com.

Ce que l’on cherche à nous faire croire, au cas où ce n’est pas clair, c’est que c’est « l’amour » qui a conduit cet homme à tuer une femme. C’est un message que nous entendons si souvent qu’il semble probablement raisonnable à bien du monde. Mais ce cliché n’a rien de raisonnable. Les hommes ne tuent pas par « amour », ils tuent par désir de contrôle. « Si je ne peux pas t’avoir, personne d’autre ne le pourra », disent couramment les conjoints violents. Et ils le pensent souvent.

Chaque jour, trois femmes sont tuées par un conjoint ou un ex-partenaire en Amérique du Nord. Il est connu que les femmes vivent les plus grands dangers de blessures ou de violence quand elles quittent ou tentent de quitter leurs agresseurs. Devons-nous vraiment croire que ces hommes tuent leurs ex-épouses ou partenaires parce qu’ils ont « le cœur brisé » ou sont « désemparés par la rupture » ? Ou pouvons-nous dire la vérité, et reconnaître que des hommes tuent leurs partenaires parce qu’ils veulent le pouvoir sur ces femmes, parce qu’ils veulent le contrôle et se croient propriétaires de leurs épouses et partenaires ?

Les hommes qui tuent leurs partenaires ont tendance à être possessifs, jaloux et contrôlants – ils considèrent avoir des droits sur « leurs » femmes. Et donc quand ces femmes arrivent à s’échapper, le dernier effort de ces hommes pour les contrôler complètement est le meurtre : « tu ne peux pas me quitter, tu m’appartiens. » Ils préfèrent voir ces femmes mortes qu’accepter un rejet ou l’idée que les femmes sont libres de faire leurs propres choix au sujet de leur vie.

Quelques heures avant les meurtres, Kingston avait été vu (samedi soir) dans des bars de Geneseo. Il avait, paraît-il, tenu des « propos suicidaires » aux gens.

Les médias et la police veulent nous faire croire que c’était un « crime passionnel », mais se présenter avec un poignard au domicile de votre ex, après une sortie où vous avez menacé de vous suicider (un comportement qu’ont souvent les hommes violents quand ils tentent de manipuler leur partenaire pour qu’elle reste ou revienne), ne ressemble pas selon moi à un « crime passionnel ». Cela ressemble à un homme possessif et convaincu de son droit qui est venu chercher son ex-partenaire pour la punir pour le crime d’être libre, libre de lui.

Plus nous parlons de la violence des hommes contre les femmes comme un geste de « passion » ou comme quelque chose d’incontrôlable, lié à l’amour ou à la souffrance, plus nous excusons des choses comme la violence conjugale et les privilèges masculins. Il y a beaucoup de femmes dans ce monde (et d’hommes aussi !) dont le cœur a été brisé des façons les plus horribles et injustes… Et pourtant, leurs émotions n’ont pas conduit ces personnes au meurtre. Ce type de violence est un crime genré et nous devons le nommer en tant que tel. Déguiser la vérité ne fera que conduire à plus de violence – cela, au moins, nous le savons.

Meghan Murphy


Illustration de Meghan MurphyMeghan Murphy est écrivaine et journaliste indépendante, secrétaire de rédaction du soir pour le site rabble.ca, et fondatrice et directrice du site Feminist Current. Elle a obtenu une maîtrise au département d’Études sur les femmes, le genre et la sexualité de l’Université Simon Fraser en 2012.

Meghan a commencé sa carrière radiophonique en 2007, dans une caravane installée au milieu d’un champ de moutons. Son émission s’appelait « The F Word » et était diffusée à partir d’une toute petite île au large des côtes de la Colombie-Britannique. Elle a pleinement profité de la liberté que lui laissait cette radio pirate  : buvant de la bière à l’antenne, lisant des passages d’Andrea Dworkin, et passant du Biggie Smalls. Elle est revenue à Vancouver, où elle a rejoint l’émission de radio nommée, coïncidence, elle aussi « The F Word », qu’elle a produite et animée jusqu’en 2012. Le podcast de Feminist Current est le projet « radio » actuel de Meghan, une façon de communiquer une analyse critique féministe progressiste à quiconque s’y intéresse. Feminist Current est une émission syndiquée à Pacifica Radio et hébergée par le réseau de podcasts Rabble.

Meghan blogue sur le féminisme depuis 2010. Elle n’hésite pas à penser à contre-courant et a été la première à publier une critique des défilés Slutwalk, en 2011. C’est l’une des rares blogueuses populaires à développer en public une critique à la fois féministe radicale et socialiste de l’industrie du sexe. Les critiques adressées par Meghan au #twitterfeminism, à la mode du burlesque, à l’auto-objectivation des selfies, et au féminisme du libre choix lui ont valu une foule d’éloges et d’attaques, mais surtout une reconnaissance comme écrivaine qui n’a pas peur de dire quelque chose de différent, en dépit de ce que le féminisme populaire et les grands médias décrètent comme ligne du parti.

Vous pouvez trouver ses écrits en version originale dans les médias Truthdig, The Globe and Mail, Georgia Straight, Al Jazeera,Ms. Magazine, AlterNet, Herizons, The Tyee, Megaphone Magazine, Good, National Post, Verily Magazine, Ravishly, rabble.ca,xoJane, Vice, The Vancouver Observer et New Statesman. Meghan a également participé à l’anthologie Freedom Fallacy : The Limits of Liberal Feminism.

Meghan a été interviewée par Radio-Canada, Sun News, The Big Picture avec Thom Hartmann, BBC Radio 5, et Al Jazeera, ainsi que dans de nombreux autres médias.

Isabelle Alonso a publié une interview d’elle sur son blog.

Vous pouvez la suivre sur Twitter @MeghanEMurphy.


Version originale : http://www.feministcurrent.com/2016/01/20/men-dont-kill-women-out-of-love/

Traduction : TRADFEM

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2 réflexions sur “Meghan Murphy : Les hommes ne tuent pas les femmes par « amour »

  1. Pingback: Meghan Murphy : Les hommes ne tuent pas les femmes par « amour » | Entre les lignes entre les mots

  2. Non,les hommes ne tuent pas par amour, mais par haine de leur grave dépendance charnelle qu’ils ont envers les femmes comme ce sont toujours elles qui ont le dernier mot et surtout que celles-ci osent les jeter comme une vieille chaussette..Un homme ,vraiment ,amoureux de sa femme, malgrés que ça semble paradoxale, vas laisser partir sa femme,même pour un autre homme..comme justement,Joe Dimagyo, malgrés qu’il batttait Marilyn Monroe, il a accepté facilement de divorcer avec elle.Avant de mourir, celle-ci avait renoué des relations amoureuses avec celui-ci.

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