Dennis Hof est mort, mais son héritage survit grâce à ceux et celles qui prônent la légalisation de la prostitution.

par MEGHAN MURPHY , le 16 octobre 2018, sur le site Feminist Current

Je ne suis jamais soulagée lors du décès d’hommes pervers. Au contraire, je me sens en colère, flouée. Ces hommes n’ont jamais eu ce qu’ils méritaient.

Aujourd’hui, un roi parmi ces hommes est mort trop tôt. Il y a tout juste 24 heures, Dennis Hof fêtait son 72e anniversaire, entouré de son « produit », des femmes, bien sûr.

photo Hof

Hof a vécu la vie dont il rêvait aux États-Unis et il est mort avant d’avoir été tenu responsable de décennies d’agressions qu’il a infligées à d’innombrables femmes.

Hof était probablement le proxénète le plus connu au monde, bien qu’il ait travaillé très fort pour se présenter comme un propriétaire d’entreprise légitime et respectable.

Dans une interview accordée en 2015 à la revue FAST COMPANY, Hof a lancé l’avertissement suivant :

« Ne me mettez pas dans la même position qu’un maquereau exploitant la prostitution de rue, donnant de la drogue à ces filles et exploitant des mineures. J’ai un permis pour le faire, ne remettons pas en question la moralité de l’État du Nevada. »

Et les gens le soutenant dans cette activité ne se sont pas limités aux élus de l’État du Nevada – il y a actuellement 21 bordels exploités légalement dans divers comtés de cet État – , car une foule de soi-disant féministes et gauchistes l’ont également fait.

La troisième vague du féminisme a assumé un rôle fondamental dans la promotion d’une légalisation intégrale de cette industrie – le « travail du sexe », comme on en est venu à l’appeler. La gauche en Amérique du Nord a également adopté de façon quasi unanime une position pro-prostitution, allant jusqu’à vilipender celles et ceux qui s’opposent au commerce du sexe.

Ici, à Vancouver, des universitaires et des militant-e-s de gauche ont tenté, en 2015, de faire chasser Chris Hedges, journaliste et auteur de renom, d’une conférence intitulée « The State of Extraction », après qu’il eut publié un essai critique sans complaisance au sujet de la prostitution. L’activiste locale Yuly Chan a également été expulsée de la conférence « Vancouver Crossroads » plus tôt cette année. On l’a traitée de « SWERF » (Sex Worker Exclusive Radical Feminist) en raison de son appui au Modèle nordique (qui criminalise les proxénètes, les clients et les propriétaires de bordels, mais décriminalise les personnes qui vendent du sexe) et pour la punir de ses critiques de cette industrie. En 2015, une pétition a été lancée pour que je sois moi-même congédiée de mon poste de rédactrice de soir et chroniqueuse du site Web rabble.ca, un magazine progressiste canadien d’information en ligne, allié au mouvement syndical et soutenu par lui. Cette pétition a été lancée par l’organisation Maggie’s : Toronto Sex Workers Action Project, un groupe de pression de l’industrie du sexe qui travaille à la légalisation et à la normalisation de la prostitution. C’est mon travail de plaidoyer contre la légalisation intégrale de la prostitution et en faveur du modèle nordique qui a motivé cette pétition et le boycottage subséquent de rabble.ca par des gauchistes, bien que j’aie aussi été accusée à tort de nombreux autres crimes politiques.

Aux États-Unis, le féminisme dominant a adopté une position sans équivoque en faveur de la légalisation, comme en témoigne la position pro-prostitution adoptée par tous les sites Web féministes, de Jezebel à Broadly et The Establishment. Les critiques féministes de l’industrie du sexe et les arguments en faveur du modèle nordique y sont prohibés, et les autrices qui s’intéressent à ces critiques sont marginalisées, diffamées et ostracisées. Selon le « féminisme » américain de la troisième vague, l’idée que les hommes ne devraient pas avoir le droit d’acheter l’accès au corps des femmes est beaucoup plus néfaste que l’exploitation et les agressions réelles que les hommes commettent quotidiennement contre des femmes dans ce commerce.

Les personnes qui se considèrent de gauche, c’est-à-dire anticapitalistes, et les personnes qui se considèrent féministes, c’est-à-dire opposées à la violence masculine contre les femmes et en faveur de la libération des femmes de l’oppression patriarcale, devraient avoir honte de leur solidarité active avec un homme comme Dennis Hof.

Non seulement Hof s’est-il fait des millions à exploiter des femmes, qu’il offrait à l’usage des hommes comme s’il s’agissait de simples poupées sexuelles, affublées de « personnalités » pornographiées pour satisfaire les fantasmes masculins, mais il était quelqu’un d’incroyablement violent et a plusieurs fois été accusé d’agressions sexuelles.

Trois des anciennes employées de Hof ont déclaré qu’il les avait violées ou maltraitées, en plus de s’en prendre à d’autres femmes. Jennifer O’Kane, qui a été prostituée au Love Ranch de Hof en 2011, a déclaré que pendant sa première semaine au bordel, un gérant lui a demandé d’aller dans sa chambre un soir, où elle a trouvé Hof qui l’attendait.

« Il m’a dit de me déshabiller et de m’asseoir à côté de lui, dit O’Kane. À ce moment-là, il a mis ses mains autour de mon cou et m’a expliqué que je lui appartenais. »

Elle dit que Hof l’a forcée à des rapports sexuels cette nuit-là et qu’il l’a « violée et battue quotidiennement », selon un signalement déposé le 15 novembre 2016 au bureau du shérif du comté de Nye.

Diana Grandmaison, qui travaillait au Bunny Ranch de Carson City, a déclaré au Las Vegas Review-Journal qu’en juin 2009, Hof l’a « convoquée au bar du bordel, a mis la main sous sa jupe et l’a agressée en public ». Elle a dit à un détective du comté de Nye que Hof n’était « pas une personne agréable », qu’il « agressait régulièrement » les femmes et qu’elle était forcée de lui « faire des actes sexuels ».

« Il faisait ça constamment aux filles du bordel. Il faisait asseoir des jeunes filles sur ses genoux. Je n’avais pas le choix – tu ne pouvais pas dire non. Si tu disais non, tu allais en payer le prix et te faire virer du bordel. »

Une troisième femme a témoigné que Hof était entré dans sa chambre au Bunny Ranch II alors qu’elle dormait, en décembre 2005. Dans un signalement public au comté de Lyon, elle a écrit : « Dennis me rapproche de moi et m’écarte les jambes ; je me serre les jambes, dis « non » et me trouve des excuses pour essayer de partir ou de le faire sortir… » Quand elle a essayé de s’échapper, il l’a ramenée de force dans la pièce. Finalement, dit-elle, elle finit par « céder ».

En apprenant la mort de Hof, Jennifer O’Kane a déclaré au Las Vegas Review-Journal : « Mon violeur est mort. Il n’aura plus droit à trois repas par jour. Il ne pourra plus droguer d’autres filles. Il ne pourra plus violer d’autres filles. »

Ce comportement n’était pas du tout anormal pour Hof – en fait, c’était sa routine, et il n’y voyait rien de mal.

Dans ses mémoires, The Art of the Pimp, Hof inclut des témoignages de femmes qui ont travaillé dans ses bordels. Une femme, Krissy Summers, était en première année d’université lorsqu’elle a communiqué pour la première fois avec Hof sur internet. Après avoir obtenu son diplôme, elle s’est retrouvée coincée avec une dette de 45 000 $ en prêts étudiants ; elle a alors contacté Hof pour travailler au Ranch. Summers l’a rencontré en personne pour la première fois dans une chambre d’hôtel. Elle écrit :

« Je suis entrée et il m’a dit : « Salut, je suis Dennis Hof. » Et je me souviens avoir pensé : « Je sais qui tu es.  » Puis il a dit : « Enlève ton pantalon. » C’était tout. « Enlève ton pantalon.  » J’étais absolument terrifiée. Dennis n’était que le deuxième homme avec qui j’avais été. »

Une autre femme, Cami Parker, dit avoir été prévenue ainsi :

« Tu veux que Daddy t’aime bien. Tu ne t’amuseras pas beaucoup s’il ne le fait pas, alors s’il veut que tu couches avec lui, tu devrais vraiment le faire. »

Hof a aussi constamment fait pression sur Cami Parker pour qu’elle perde du poids, ce qui l’a amenée à contracter un trouble alimentaire très grave qui a failli la tuer. « Tout le monde sait que Dennis aime les corps aussi maigres que ceux de fillettes », dit-elle. À 23 ans, Parker a été jugée « trop vieille », car, selon Hof, « les filles de plus de 21 ans ne sont plus bonnes à rien ».

Les souvenirs de Hof comprennent également un profil psychologique, dressé par la psychothérapeute Sheenah Hankin, qui le qualifie de « narcissique » sans « aucune empathie ». Hof n’était pas seulement violent physiquement envers les femmes, mais aussi sur le plan émotionnel et de la manipulation. Hankin écrit :

« Dennis utilise les femmes qu’il « aime » pour ses propres désirs, leur compagnie loyale et le sexe. Comme tout proxénète, il les exploite. C’est un comportement sadique, qui est à la fois non reconnu et nié. »

Comme tous les hommes violents, les proxénètes s’en prennent aux personnes vulnérables. Lorsque l’analyste de la prostitution Melissa Farley a visité les bordels légaux du Nevada en 2007, un proxénète lui a dit que beaucoup des femmes qui travaillaient pour lui avaient des antécédents d’abus sexuels et de problèmes de santé mentale. « La plupart ont été abusées sexuellement dans leur enfance. Certaines sont bipolaires, d’autres sont schizophrènes », a-t-il reconnu.

La prostitution n’existe pas au bénéfice des femmes, elle existe au bénéfice des hommes. L’exploitation n’est pas un accident qui arrive, c’est le but de l’industrie. Tout le monde sait, à commencer par les proxénètes et les propriétaires de bordels, que les femmes ne souhaitent pas être là. Même si on cherche à donner l’illusion du contraire chez les gens qui ne font pas partie de la profession – les libéraux de classe moyenne et les « féministes » de la troisième vague qui nous gavent avec les « droits des travailleurs-euses du sexe » – et du côté des acheteurs qui veulent préserver leur fantasme ridicule selon lequel une femme qu’ils paient pour baiser les désire vraiment, la vérité est claire. Les gens qui se désirent ne se paient pas pour des actes sexuels.

La prétention des gauchistes qu’il y aurait des « droits des travailleurs-euses du sexe » dans un régime de légalisation de leur achat est, de la même façon, une imposture. Lorsque la journaliste et autrice Julie Bindel a visité le bordel Mustang Ranch en 2011, elle a signalé ce qui suit :

« Comme dans la plupart des autres bordels légaux, les femmes ne sont pas autorisées à sortir à moins que le gérant ne leur en donne la permission et qu’elles soient accompagnées d’un proxénète adjoint. Beaucoup n’ont pas le droit d’avoir leur propre voiture et doivent travailler 14 heures par jour, 15 jours d’affilée. »

Hof, l’un des principaux défenseurs américains de la légalisation de la prostitution, nous met tous et toutes en garde. Lorsqu’on lui a demandé quelles leçons il avait tirées de son expérience de travail dans l’industrie des stations-service et de l’immobilier pour devenir propriétaire d’un bordel, il a répondu : « Tout d’abord, croyez au produit et ensuite, allez le vendre. »

C’est ce que sont les femmes dans la prostitution : des produits à acheter, à vendre et à utiliser par les hommes. C’est ainsi que les voient les proxénètes, les tenanciers de bordels et les acheteurs de sexe. Non seulement ce point de vue ne change pas avec la légalisation, mais il est renforcé.

Ce que nous aurions dû apprendre de Dennis Hof, c’est que l’exploitation et la violence sont inhérentes à l’industrie du sexe, qu’elle soit légale ou non. L’idée que la légalisation transformera comme par magie la prostitution en une pratique inoffensive, où les femmes sont respectées et traitées sur un pied d’égalité, est illusoire et a été réfutée à maintes reprises par les pays et les États qui en ont fait l’essai.

Les soi-disant gauchistes et féministes qui promeuvent la légalisation de la prostitution ne sont rien de plus que des capitalistes et des misogynes déguisé-e-s. Et bien que Dennis Hof soit mort, ces « progressistes » incarnent son héritage.

 

Version originale : https://www.feministcurrent.com/2018/10/16/dennis-hof-dead-legacy-lives-advocate-legalize-prostitution/

Traduction : TRADFEM

On trouvera beaucoup d’autres textes de Meghan Murphy sur les autres pages de TRADFEM.

photo Meghan C-16Meghan Murphy est écrivaine et journaliste autonome, secrétaire de rédaction du soir pour le site rabble.ca, et fondatrice et directrice du site Feminist Current. Elle a obtenu une maîtrise au département d’Études sur les femmes, le genre et la sexualité de l’Université Simon Fraser en 2012.
Meghan a commencé sa carrière radiophonique en 2007, dans une caravane installée au milieu d’un champ de moutons. Son émission s’appelait « The F Word » et était diffusée à partir d’une toute petite île au large des côtes de la Colombie-Britannique. Elle a pleinement profité de la liberté que lui laissait cette radio pirate  : buvant de la bière à l’antenne, lisant des passages d’Andrea Dworkin, et passant du Biggie Smalls. Elle est revenue à Vancouver, où elle a rejoint l’émission de radio elle aussi nommée, coïncidence, « The F Word », qu’elle a produite et animée jusqu’en 2012. Le podcast de Feminist Current est le projet « radio » actuel de Meghan, une façon de communiquer une analyse critique féministe progressiste à quiconque s’y intéresse. Feminist Current est une émission syndiquée à Pacifica Radio et hébergée par le réseau de podcasts Rabble.
Meghan blogue sur le féminisme depuis 2010. Elle n’hésite pas à penser à contre-courant et a été la première à publier une critique des défilés Slutwalk, en 2011. C’est l’une des rares blogueuses populaires à développer en public une critique à la fois féministe radicale et socialiste de l’industrie du sexe. Les critiques adressées par Meghan au #twitterfeminism, à la mode du burlesque, à l’auto-objectivation des selfies, et au féminisme du libre choix lui ont valu une foule d’éloges et d’attaques, mais surtout une reconnaissance comme écrivaine qui n’a pas peur de dire quelque chose de différent, en dépit de ce que le féminisme populaire et les grands médias décrètent comme ligne du parti.
Vous pouvez trouver ses écrits en version originale dans les médias TruthdigThe Globe and MailGeorgia StraightAl JazeeraMs. MagazineAlterNetHerizonsThe TyeeMegaphone MagazineGoodNational PostVerily MagazineRavishlyrabble.caxoJaneViceThe Vancouver Observer et New Statesman. Meghan a également participé à l’anthologie Freedom Fallacy : The Limits of Liberal Feminism.
Elle a été interviewée par Radio-Canada, Sun News, The Big Picture avec Thom Hartmann, BBC Radio 5, et Al Jazeera, ainsi que dans de nombreux autres médias.
Isabelle Alonso a publié une interview d’elle sur son blog.
Vous pouvez la suivre sur Twitter @MeghanEMurphy.

 

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