Meghan Murphy : Vous avez un avis en tant que femme ? Préparez-vous à vous battre.

par Meghan Murphy, initialement publié le 17 septembre 2015 sur Feminist Current

Beaucoup d’entre vous seront peu surprises d’apprendre que j’ai souvent des altercations avec des hommes. Ces échanges ont souvent lieu dans des bars et ils ont presque toujours lieu à l’initiative de ces mêmes hommes. (« Il l’a bien cherché », comme dit, je crois, un vieil adage.)

J’ai quelques hypothèses concernant la fréquence de ces altercations :

  1. Les hommes qui traînent dans les bars se pensent intéressants.
  2. Les hommes des bars croient que leurs avis sur des choses comme la politique et le féminisme sont informés, intelligents et pertinents.
  3. Les hommes des bars pensent qu’ils peuvent impressionner les femmes en prétendant avoir des avis informés, intelligents et pertinents sur des choses comme la politique et le féminisme.
  4. Les hommes aiment s’écouter parler.
  5. Les hommes attendent des femmes qu’elles restent là à gober passivement l’étendue de leurs connaissances et de leurs réflexions philosophiques, avec le sourire, et ils ne réagissent pas bien quand ils rencontrent un vrai être humain qui ne s’intéresse pas à leurs avis ridicules sur des choses auxquelles ils n’ont réfléchi qu’environ huit minutes au total.
  6. Les hommes ne sont pas habitués à être remis en question par des femmes et trouvent que cela produit sur leurs couilles un effet réducteur inconfortable.

Voici comment ces altercations se déroulent habituellement :

  1. L’homme assis au bar me demande ce que je fais dans la vie. Je donne une réponse vague et tente de détourner la conversation.
  2. L’homme persévère, découvre que j’écris sur le féminisme, puis veut me dire ce qu’il pense du féminisme, quoi que ce soit. (Il adore sa mère ! Et les femmes « fortes » ! Il croit vraiment que les femmes devraient faire du sport et peut-être même devenir pompières ! Oh hé, avez-vous entendu parler de Hillary Clinton ? Et Serena Williams, hein ? Vous ai-je déjà parlé du spectacle de burlesque où j’ai été ? Ça, c’était de l’empowerment ! Et savez-vous que les femmes peuvent avoir des bébés ? C’est magique.) Je vais en général dire très clairement à cet homme que je ne veux pas discuter de féminisme avec lui (parce que, croyez-le ou non, ce n’est ni amusant ni intéressant pour moi d’avoir les mêmes conversations stupides sur « le féminisme » avec des hommes qui n’ont pas la moindre putain d’idée de ce qu’est réellement le féminisme, mais qui sont convaincus qu’ils peuvent me renseigner sur le sujet, ou qui trouvent « marrant » de débattre d’un mouvement qui ne veut rien savoir d’eux, alors que j’essaie simplement de prendre mon pied me détendre).
  3. L’homme dit quelque chose d’ignorant, je lui dis qu’il ne sait pas de quoi il parle, que c’est mon boulot, que je suis une femme et une féministe et que, par conséquent, nos avis ne sont pas d’égale valeur, et que ce qu’il pense du féminisme est sans importance et sans intérêt.
  4. L’homme se fâche, parfois il me crie dessus ou m’insulte.
  5. Je poursuis ma soirée. Cet homme me considère comme une sale garce pas cool, et est tout déstabilisé.

Quelle joie !

Donc, j’ai peu de patience pour les hommes. Je ne sais pas s’ils sont habitués à ce que les femmes n’aient pas d’opinions ou s’ils sont simplement si imbus d’eux-mêmes qu’ils n’ont jamais pris la peine d’écouter, mais j’en ai ras le bol des hommes qui viennent tenter de m’imposer leurs propres opinions. Si vous ne savez pas comment écouter et avoir une conversation, ne me forcez pas à interagir avec vous. Et si vous voulez vraiment parler à ce point, vous allez devoir accepter le fait que j’ai raison et que vous avez tort et que si vous insistez, je vais vous dire cela tout de go et mettre fin à la conversation. Si vous débattez avec moi, cela ne sera ni amusant ni mignon. Je ne fais pas simplement semblant d’avoir un cerveau et d’y garder des opinions – c’est la réalité.

Le week-end dernier, par exemple, un homme a essayé de m’imposer une conversation sur le socialisme en me disant que les États-Unis sont un pays socialiste. Réellement. Quand je lui ai dit qu’il ne savait pas ce qu’était le socialisme, il s’est mis en colère et m’a traitée de crétine. J’ai ri et me suis retournée pour parler à une amie. Il a essayé de s’excuser un peu plus tard, mais non, vraiment… Tenez-vous-en à parler de sport ou allez lire un livre.

Ces types d’expériences sont très bien expliqués par l’essayiste Rebecca Solnit, qui a conçu le concept de « mansplaining » (mecsplication), quoique je doute que ses expériences aient pris fin dans des engueulades aussi enflammées et désagréables que les miennes… Mais il est vrai que j’ai toujours été très têtue et que j’ai peu de talent pour éviter les conflits. Le conflit ne me fait pas peur, et je ne vais pas faire risette à quelqu’un qui me force à lui parler juste pour pouvoir se masturber mentalement jusqu’à l’orgasme. Et je ne me soucie certainement pas d’être gentille avec n’importe quels types qui passent leur vie à pontifier entre eux dans des bars à propos d’idées qu’ils ne comprennent pas. Je n’existe pas pour nourrir votre estime de vous-mêmes, pour vous faire vous sentir intelligent, ou pour écouter poliment alors que vous m’ennuyez à mourir.

blabla

L’approche des hommes au sexe et aux échanges avec les femmes dans la vie au jour le jour est, vous remarquerez, tout à fait identique. Les hommes apprennent que le sexe est quelque chose qu’ils font aux femmes et qui les amène, par-dessus tout, à se sentir bien à propos d’eux-mêmes. De même, beaucoup d’hommes traitent les conversations avec des femmes d’abord comme une façon de flatter leur ego ; mais ils laissent la femme d’en face ennuyée, irritée et insatisfaite. Dans les deux cas, nous existons pour leur bénéfice, même s’ils se convainquent que nous jouissons de leur bite et de leur bavardage.

Je vous donne l’impression d’être méchante ? Je m’en bats l’œil. Savez-vous combien de femmes souffrent durant des « conversations » avec des hommes ennuyeux, en souriant ou riant poliment puisqu’il est clair que l’homme en question non seulement n’a aucun intérêt pour leur opinion, mais ne pense même pas qu’elles en ont une ? Il y en a foutument trop.

Il m’arrive de me retrouver piégée dans une spirale de colère mal orientée où je blâme les ex-partenaires ou les mères de ces hommes d’avoir toléré leurs conneries ou flatté leur ego pendant qu’ils continuaient à pérorer : à présent, c’est moi qui dois souffrir parce que vous avez joué le jeu. Mais souvent, j’éprouve plutôt de la sympathie ; m’imaginant la toute dernière femme, plus polie que moi, prise au piège sur un tabouret de bar à écouter ce mec discourir tant et plus, espérant qu’une amie remarquera sa situation et viendra la rescaper de cette « conversation ». Je reconnais qu’en dernière analyse, chacun de ces hommes est pleinement capable d’apprendre à écouter et à être conscient de ses comportements, tout comme le sont les femmes. Mais je ne peux m’empêcher de penser que si nous cessions toutes d’être aussi gentilles et polies avec ces moulins à paroles, ils en prendraient bonne note.

Mais combien d’entre nous ont été averties dès l’enfance, « Si tu n’as rien de gentil à dire, ne dis rien du tout » ? Mais enfin, franchement, quelle chose horrible à dire à une fille ! Pouvons-nous essayer une approche différente ?

Nouveau dicton :

« Dites tout ce que vous pensez, autant que possible. »

Ou, « Ne restez pas silencieuse quand un homme vous assène ses opinions à propos d’une chose que vous connaissez mieux que lui. »

Faites-moi une faveur et entrainez-vous à dire : « Votre avis est sans intérêt. » Peut-être qu’alors la prochaine fois que je le dirai, je ne serai pas accueillie par un comportement de chien enragé.

Sérieusement, il est sympa d’être sympa, mais ce n’est pas sympa de prendre les femmes en otage à devoir écouter vos poncifs stupides, quand elles pourraient être en train de s’amuser. Être intéressant et avoir des conversations intéressantes signifie également que vous devez réellement écouter la personne à qui vous parlez et montrer de l’intérêt pour ses idées et ses opinions. Rabattre les oreilles d’une femme, alors qu’elle est assise en silence et fait semblant d’être intéressée, n’est amusant que pour vous.

Je vous préviens, tout comme le fait la vidéo ci-dessous*, que le fait d’avoir des opinions va vous causer des ennuis. Les hommes ne se montrent pas toujours agréables quand vous exprimez votre avis de manière confiante sans laisser entendre qu’ils sont des génies politiques, ou quand vous signalez leurs conneries. Non, ils n’aiment pas cela du tout. Mais est-ce que cela vaut la peine d’être la fille la plus populaire du bar si ce que vous devez céder en échange est votre estime de soi et votre intégrité ?

Il y a une tonne de gens dans ce monde qui pensent que je suis une garce ; qu’ils aillent se faire foutre. Mieux vaut être une garce que d’être ennuyante. Mieux vaut dire ce que vous pensez que de rester silencieuse. Je ne tiens pas à perpétuer le cliché selon lequel « les filles sont faites pour être vues, pas entendues », simplement pour que les gens m’apprécient. Ça n’en vaut pas le coup.


Illustration de Meghan MurphyMeghan Murphy est écrivaine et journaliste indépendante, secrétaire de rédaction du soir pour le site rabble.ca, et fondatrice et directrice du site Feminist Current. Elle a obtenu une maîtrise au département d’Études sur les femmes, le genre et la sexualité de l’Université Simon Fraser en 2012. Elle travaille actuellement à un livre qui invite à un retour vers un féminisme plus radical, rappelant la deuxième vague et ancré dans la sororité.

Meghan a commencé sa carrière radiophonique en 2007, dans une caravane installée au milieu d’un champ de moutons. Son émission s’appelait « The F Word » et était diffusée à partir d’une toute petite île au large des côtes de la Colombie-Britannique. Elle a pleinement profité de la liberté que lui laissait cette radio pirate  : buvant de la bière à l’antenne, lisant des passages d’Andrea Dworkin, et passant du Biggie Smalls. Elle est revenue à Vancouver, où elle a rejoint l’émission de radio nommée, coïncidence, elle aussi « The F Word », qu’elle a produite et animée jusqu’en 2012. Le podcast de Feminist Current est le projet « radio » actuel de Meghan, une façon de communiquer une analyse critique féministe progressiste à quiconque s’y intéresse. Feminist Current est une émission syndiquée à Pacifica Radio et hébergée par le réseau de podcasts Rabble.

Meghan blogue sur le féminisme depuis 2010. Elle n’hésite pas à penser à contre-courant et a été la première à publier une critique des défilés Slutwalk, en 2011. C’est l’une des rares blogueuses populaires à développer en public une critique à la fois féministe radicale et socialiste de l’industrie du sexe. Les critiques adressées par Meghan au#twitterfeminism, à la mode du burlesque, à l’auto-objectivation des selfies, et au féminisme du libre choix lui ont valu une foule d’éloges et d’attaques, mais surtout une reconnaissance comme écrivaine qui n’a pas peur de dire quelque chose de différent, en dépit de ce que le féminisme populaire et les grands médias décrètent comme ligne du parti.

Vous pouvez trouver ses écrits en version originale dans les médias Truthdig, The Globe and Mail,Georgia Straight, Al Jazeera,Ms. Magazine, AlterNet, Herizons, The Tyee, Megaphone Magazine,Good, National Post, Verily Magazine,Ravishly, rabble.ca,xoJane, Vice, The Vancouver Observer etNew Statesman. Meghan a également participé à l’anthologie Freedom Fallacy : The Limits of Liberal Feminism.

Meghan a été interviewée par Radio-Canada, Sun News, The Big Picture avec Thom Hartmann, BBC Radio 5, et Al Jazeera, ainsi que dans de nombreux autres médias.

Isabelle Alonso a publié une interview d’elle sur son blog.

Vous pouvez la suivre sur Twitter @MeghanEMurphy.


Version originale : http://www.feministcurrent.com/2015/09/17/having-an-opinion-while-female-get-ready-for-a-fight/

Traduction : TRADFEM

Beaucoup d’autres textes publiés par Feminist Current et d’autres autrices féministes radicales sont affichés en traduction sur le site TRADFEM. Si vous avez trouvé ce texte intéressant, aidez-nous en le signalant dans votre réseau SVP.

 

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2 réflexions sur “Meghan Murphy : Vous avez un avis en tant que femme ? Préparez-vous à vous battre.

  1. Chouette exemple de disempowerment. J’appel ca en français du mégèrisme ou du casse-couillisme et je pratique beaucoup, ce qui me vaut pas mal d’altercations avec des hommes. Merci pour la traduction.
    Sororité

  2. Thanks Meghan, for having me given an clear explanation of why the fuck lots of men -and lots of women also- hate and disqualify me very quiclkly : I consider first my own experience, I have a proper liberty and though, my own opinions ! That’s a scoop : They hate me because I don’t play the game.
    All comes clear now !
    To say it, the really nauseous, perverse and tricky thing is THATa majority of women do collaborate to that system….

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