La prostitution est déjà déstigmatisée et cela fait partie du problème.

Le 31 janvier 2020 par Meghan Murphy, dans Feminist Current

photo Marylène Lévesque

La semaine dernière, Marylène Lévesque, 22 ans, a été assassinée par un homme de 51 ans, Eustachio Gallese. Lévesque se livrait à la prostitution, pour un « salon de massage » de Québec, où des hommes la payaient pour du sexe. La Montreal Gazette a révélé que Gallese avait été banni de cet établissement pour avoir été violent avec d’autres femmes qui y travaillaient. C’est ainsi que Marylène Lévesque a accepté de le rencontrer dans une chambre d’hôtel.

En 2004, Gallese avait été condamné à perpétuité pour avoir tué une compagne, Chantale Deschênes, qu’il a battue à coups de marteau, puis poignardée au visage et à la poitrine. Gallese a ensuite recouvert son cadavre d’une couette, puis griffonné sur le mur de sa chambre « Plotte un jour, plotte toujours », avant de se rendre à la police. Gallese avait des antécédents de violence conjugale, ayant été condamné pour agression contre une ex-partenaire en 1997.

En raison de sa bonne conduite en prison, la Commission des libérations conditionnelles du Canada a ramené le risque de récidive de Gallese d’« élevé » à « modéré » (NDT : « sauf dans ses rapports intimes avec des femmes »), puis lui a accordé une libération conditionnelle de jour dans un foyer de réinsertion en mars dernier.

Pourtant, selon la Montreal Gazette, la visite de femmes prostituées était un élément autorisé du « plan de réinsertion sociale » de Gallese, approuvé par la Commission des libérations conditionnelles du Canada. Même si celle-ci avait reconnu qu’il ne pouvait pas avoir de relations intimes sécuritaires avec des femmes, il a été déterminé que Gallese devait pouvoir « satisfaire ses besoins sexuels ».

En septembre dernier, après avoir obtenu une nouvelle libération conditionnelle de six mois, on peut lire dans un résumé de la décision de la commission :

« Bien que vous soyez toujours célibataire et que vous disiez ne pas être prêt pour entrer en relation sérieuse avec une femme, vous êtes en mesure d‘évaluer efficacement vos besoins et vos attentes envers les femmes. » Au cours de cette audition, il a été dit qu’une stratégie a été développée afin que Gallese puisse rencontrer des femmes, « mais seulement afin de répondre à vos désirs sexuels ».

C’est grâce à cette décision que Gallese a pu continuer à violenter des femmes, et à obtenir l’accès à Marilyne Lévesque. On ne sait pas pourquoi la Commission des libérations conditionnelles du Canada a pu prendre une telle décision, compte tenu des lois canadiennes actuelles, qui criminalisent l’achat de services sexuels. On pourrait présumer que c’est le résultat de l’échec du gouvernement libéral du Canada à prendre au sérieux cette loi et à la faire respecter. À la suite du meurtre de Lévesque, Stella, un groupe de pression montréalais prônant la légalisation complète de la prostitution, a affirmé que l’incident signalait la nécessité pour le gouvernement de décriminaliser l’achat de sexe et de « déstigmatiser » la prostitution.

Mais cette déstigmatisation est déjà essentiellement en place et c’est elle qui a permis à Gallese d’assassiner Lévesque. En effet, la prostitution est tellement normalisée dans notre culture, que les autorités considèrent que l’achat de sexe est un droit de l’homme — non seulement inoffensif, mais un facteur de réhabilitation. Bien que les lois canadiennes sur la prostitution criminalisent l’achat de sexe, ainsi que le proxénétisme et la tenue d’une « maison de débauche » (bordel), les « salons de massage » fonctionnent dans une quasi-impunité et la police fait très peu pour s’en prendre aux acheteurs de sexe dans la plupart des provinces.

Sandra Wesley, directrice générale du lobby Stella, a déclaré au webmagazine Vice : « Il est très évident que la criminalisation du travail du sexe a facilité la violence de cet homme ». Elle a également affirmé que ce genre de lois — basées sur le modèle nordique — signifie que les femmes prostituées ne peuvent pas « opérer dans un environnement sûr et sécurisé ». Pourtant, l’affaire en cause démontre la vacuité de cette affirmation. Lévesque travaillait dans un milieu censément « sûr et sécurisé ». À en croire les lobbyistes qui revendiquent la dépénalisation intégrale de la prostitution, un « salon de massage », une chambre d’hôtel ou un appartement est un endroit idéal pour la prostitution. Ils affirment que sa pratique derrière de portes closes est plus sécuritaire que la prostitution extérieure. Le milieu des maisons closes, disent-ils, permet aux femmes de ne pas être soumises à la violence. Et pourtant, les femmes prostituées dans le salon de massage de Québec que fréquentait Gallese n’étaient pas protégées. En réalité, les femmes prostituées dans un cadre juridique de décriminalisation complète témoignent qu’elles subissent plus de violence qu’avant la légalisation.

La violence contre les femmes prostituées ne se produit pas à cause de quelque « stigmatisation »; elle a lieu parce que les hommes qui paient pour du sexe recherchent des femmes vulnérables à des violences. Et parce qu’ils sont autorisés à le faire en toute impunité. Elle a lieu également parce que la prostitution rend elle-même les femmes vulnérables (elles se retrouvent seules avec des étrangers qui ne s’intéressent ni à leur santé, à leur sécurité ou à leur bien-être). Elle recrute des femmes vulnérables — des femmes souvent désespérées et qui n’ont pas d’autres choix. Les hommes qui paient pour avoir des relations sexuelles savent  cela : ils savent que les femmes qu’ils paient n’ont pas d’autre option, sinon elles ne seraient pas là. Ils savent qu’ils sont en mesure de se comporter de manière violente, agressive et cruelle, et que la femme prostituée ne peut pas faire grand-chose à ce sujet. Les hommes qui paient pour avoir des relations sexuelles considèrent ces femmes comme jetables, et sont conscients qu’ils vont probablement rester impunis des violences qu’ils leur infligent. Et ils pensent que c’est à cela que servent les femmes dans la prostitution.

Si la prostitution avait été stigmatisée et si la loi avait été prise au sérieux, Gallese n’aurait eu accès à aucune femme. Si la prostitution était considérée comme une autre forme d’agression misogyne, on n’aurait jamais fait exception dans son cas. Si la vente de sexe n’était pas largement considérée comme « un travail comme un autre » ou comme un « service » nécessaire, cette situation ne se serait pas produite.

Le facteur qui empêcherait les hommes d’agresser des femmes dans le commerce du sexe serait une reddition de comptes — c’est-à-dire la stigmatisation des hommes qui achètent des services sexuels. Il faut adresser aux hommes le message que ceux qui exploitent les femmes en les achetant ou en les vendant ne s’en tireront pas à bon compte. Il faut dire clairement que les femmes sont des êtres humains et qu’elles n’existent pas pour combler les besoins des hommes — ce ne sont pas des objets à acheter et à vendre, à utiliser et à violenter. L’autre facteur serait de leur retirer l’accès : faire en sorte que les hommes n’aient pas la possibilité d’exploiter les femmes vulnérables. La stratégie de faciliter aux hommes l’accès à des femmes à maltraiter ne fera pas reculer la violence.

Donc, la normalisation du commerce du sexe a déjà eu lieu. Nous plaisantons aujourd’hui sur la pornographie et la prostitution comme s’il s’agissait de pratiques inoffensives. Nous nous berçons de l’illusion que les femmes qui sont dans l’industrie du sexe s’y plaisent et font un « choix éclairé ». Nous agissons comme si tous les hommes consommaient de la porno, allaient dans des clubs de strip-tease et payaient pour du sexe. Nous n’y voyons aucun problème. Nous leur disons que c’est normal. C’est un « besoin », après tout. Nous ne pensons pas aux femmes et aux filles qui se trouvent à l’autre bout de ces transactions ou de l’autre côté de l’écran d’ordinateur, en nous interrogeant sur l’impact physique et psychologique du fait d’être avilies et maltraitées jour après jour. Nous ne pensons pas aux circonstances qui les ont conduites là au départ. Nous les traitons comme des objets unidimensionnels.

Une des raisons pour lesquelles Marylène Lévesque est morte est que les autorités ne prennent toujours pas au sérieux la violence des hommes. Elles ne prêtent pas attention aux antécédents de violence et elles laissent des hommes aux comportements dangereux avérés glisser entre les mailles du filet. Une autre raison est que la prostitution a été banalisée avec succès par des lobbies comme Stella, qui la présentent comme étant bonne pour la société, bonne pour les hommes et bonne pour les femmes — à la fois inoffensive et nécessaire. Ce type de groupes de pression soutient depuis des années que le sexe est un droit humain et que les hommes seront violents ou agressifs s’ils n’ont pas accès à de la pornographie et de la prostitution. Pourtant, nous pouvons voir clairement que c’est le contraire qui est vrai. Traiter le sexe et le corps des femmes comme un droit — un droit d’accès pour les hommes — porte préjudice aux femmes, en particulier à celles dont on dit qu’elles n’ont pas d’importance, qu’elles sont moins qu’humaines, qu’elles sont là pour être utilisées et jetées, au nom de la réalisation de fantasmes, aussi sombres soient-ils.

N’utilisons pas la mort tragique d’une jeune femme pour normaliser davantage la dynamique qui a facilité son assassinat.

 

photomeghanmurphybouclesoreilleMeghan Murphy

 

Tous droits réservés à Meghan Murphy.

Version originale: « Prostitution is already destigmatized and it’s not helping »

Traduction : TRADFEM

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AURÉLIE LANCTÔT: « Que retiendra-t-on de l’assassinat de Marylène Lévesque? »

ROSE DUFOUR, ÉLAINE GRISÉ et NADIA EL-MABROUK: « Meurtre de Marylène Lévesque : des décennies de luttes féministes pour en arriver là ? »

DAVE BLACKBURN: « Le fédéral a une responsabilité dans le  meurtre de Marylène Lévesque »

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DAPHNE BRABHAM: « Permettre à des assassins en liberté conditionnelle de visiter des maisons closes n’est pas seulement stupide, c’est illégal et meurtrier. »

KATHRYNE LAMONTAGNE: « Meurtre à Sainte-Foy: un syndicat et la maison de transition défendent la « stratégie » qui permettait à Gallese d’assouvir ses besoins sexuels »

Gallese prescription

Une réflexion sur “La prostitution est déjà déstigmatisée et cela fait partie du problème.

  1. A reblogué ceci sur Caroline Huenset a ajouté:
    En 2004, Gallese avait été condamné à perpétuité pour avoir tué une compagne, Chantale Deschênes, qu’il a battue à coups de marteau, puis poignardée au visage et à la poitrine. Gallese aurait recouvert son cadavre d’une couette, puis a écrit sur le mur de sa chambre « Plotte un jour, plotte toujours » avant de se rendre à la police. Gallese avait des antécédents de violence conjugale, et avait été condamné pour agression contre une ex-partenaire en 1997.

    En raison de sa bonne conduite en prison, la Commission des libérations conditionnelles du Canada a ramené le risque de récidive de Gallese d’« élevé » à « modéré » (NDT : « sauf dans des rapports intimes avec des femmes »), puis lui a accordé une libération conditionnelle de jour dans un foyer de réinsertion en mars dernier.

    Mais selon la Montreal Gazette, la visite de femmes prostituées était un élément autorisé du « plan de réinsertion sociale » de Gallese, approuvé par la Commission des libérations conditionnelles du Canada. Même si celle-ci avait reconnu qu’il ne pouvait pas avoir de relations intimes sécuritaires avec des femmes, il a été déterminé que Gallese devait pouvoir « satisfaire ses besoins sexuels ».

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