Le meurtre commis à Québec souligne la nécessité d’abolir la prostitution

par TRISHA BAPTIE et CHERRY SMILEY:

Le Canada n’a que partiellement adopté un modèle juridique pour la prostitution, une activité intrinsèquement violente envers les femmes. L’objectif devrait être de mettre fin à la prostitution.

« La prostitution peut-elle être rendue sécuritaire ? La question a refait surface dans notre conversation nationale à la suite du meurtre d’une femme à Québec. La réponse courte est non. Ceux qui soutiennent la décriminalisation complète de la prostitution comme moyen de rendre l’industrie plus sûre ne reconnaissent pas la violence inhérente à la prostitution et ignorent le contexte dans lequel elle se produit. La seule façon de mettre fin à la violence de la prostitution est de mettre fin à la prostitution. L’un des moyens d’y parvenir est de renforcer la Loi sur la protection des communautés et des personnes exploitées (PCEPA).

Le mois dernier, Eustachio Gallese a assassiné Marylène Lévesque dans une chambre d’hôtel de Québec. Gallese était en liberté conditionnelle de jour alors qu’il purgeait une peine d’emprisonnement à vie pour avoir brutalement assassiné Chantal Deschênes, une femme avec laquelle il était marié, en 2004. L’agent de libération conditionnelle de Gallese lui avait permis d’engager des femmes pour satisfaire ses « envies sexuelles », bien que la commission des libérations conditionnelles ait estimé que Gallese demeurait une menace pour les femmes.

L’achat de services sexuels au Canada est une infraction pénale, mais la vente de ces services n’est pas un délit. Il est illégal pour une tierce partie, comme les salons de massage et les agences d’escorte, de tirer profit de la vente de services sexuels. Il n’en reste pas moins que la violence des rapports sexuels non désirés demeure, que la prostitution soit réglementée ou non. Le « travail du sexe » est la conceptualisation par défaut de la prostitution. Cela signifie que l’échange d’actes sexuels contre une rémunération est considéré comme un travail. Le « travail du sexe » signifie que les femmes sont obligées de se livrer régulièrement à des actes sexuels non désirés avec des hommes qu’elles ne désirent pas sexuellement dans le cadre de leur travail. C’est la violence fondamentale de la prostitution et elle ne peut être ni réduite ni éliminée.
Toutes les femmes ont le droit de vivre à l’abri de la violence masculine et de la menace de violence masculine. Cela inclut la liberté de dire oui ou non à des partenaires sexuels et à des actes sexuels sans culpabilité, sans crainte et sans conséquence. La prostitution n’offre pas aux femmes la liberté de choisir leurs partenaires et leurs actes sexuels – c’est ainsi que fonctionne le fait de « payer pour un service ». Lorsque le « travail du sexe » est toléré ou encouragé, il en va de même pour le message selon lequel il est tout à fait acceptable que les hommes exigent des femmes des actes sexuels particuliers.

Les partisans de la dépénalisation intégrale affirment souvent que la dépénalisation rendrait la prostitution plus « sûre » en donnant aux femmes plus de temps pour « filtrer » leurs « clients ». L’idée que les femmes sont capables de dire quel homme sera violent et à quel moment est un mythe qui ne sert qu’à blâmer les victimes. Lorsque nous acceptons le mensonge selon lequel une femme peut dire quel homme lui fera du mal, il lui incombe de s’en protéger. Si elle est attaquée, c’est de sa faute car elle a opéré un mauvais « filtrage ». Mais la réalité est qu’aucune femme n’est capable de déterminer à l’avance si elle sera agressée par un homme, aucune femme n’est jamais responsable des violences commises à son égard, et même les membres de la commission des libérations conditionnelles qui ont eu tout le temps de « filtrer » Gallese n’ont pas su déterminer qu’il agresserait une autre femme.

En 2014, le Canada a adopté une version partielle du modèle de loi sur la prostitution pour l’égalité des femmes (ou modèle nordique). Ce modèle a d’abord été mis en œuvre en Suède et est également utilisé dans d’autres pays. Il comporte trois composantes principales : 1) La criminalisation du proxénétisme et de l’achat de sexe, et la décriminalisation de la vente de sexe. 2) Il fournit de robustes services sociaux préventifs qui aident également les femmes à quitter la prostitution. 3) Il sensibilise le public à la prostitution en tant que forme de violence masculine à l’égard des femmes qui affecte le statut des femmes.

Le Canada a échoué à adopter l’ensemble du modèle nordique  et à appliquer de manière cohérente la loi telle qu’elle existze actuellement. Oui, le Canada a reconnu que la prostitution est un système intrinsèquement exploiteur – l’achat de sexe a été criminalisé, et la vente de sexe décriminalisée. Mais le pays n’a pas encore adopté ou mis en place de solides services sociaux et d’éducation publique, les autres composantes du modèle d’égalité des femmes.

Il est malhonnête de suggérer que les lois canadiennes sur la prostitution sont responsables de la mort de femmes dans la prostitution, y compris celle de Marylène Lévesque. Cette responsabilité incombe aux hommes qui assassinent les femmes. Les lois canadiennes sur la prostitution sont un début – elles envoient le message que l’achat de services sexuels n’est pas un comportement acceptable. Cependant, la législation n’est qu’une partie de la solution à cet abandon global de femmes, pour la plupart pauvres, autochtones et de couleur, au « travail du sexe ». Nous devons prendre position contre le droit des hommes à disposer du corps de femmes, améliorer les conditions matérielles de vie des femmes, et nous éduquer sur les liens entre la prostitution et l’oppression des femmes. La prostitution, comme toutes les formes de violence masculine, est préjudiciable aux femmes et doit être abolie.

Cet article fait partie d’un dossier spécial intitlé « Améliorer la réponse du Canada à la violence sexualisée ».

photo Trisha-Baptie

Trisha Baptie est une féministe et une survivante de 15 ans dans l’industrie du sexe à Vancouver, en Colombie-Britannique. En tant que journaliste citoyenne, elle a couvert le meurtre de certaines de ses amies lors du procès de Robert Pickton. Elle est membre fondatrice de l’organisation EVE (anciennement Exploited Voices now Educating), un groupe de survivantes de la prostitution qui considèrent la prostitution comme une forme de violence contre les femmes et les filles.

Autres textes de Trisha Baptie: https://policyoptions.irpp.org/authors/trisha-baptie/

photo Cherry-Smiley

Cherry Smiley est une féministe des Nations Nlaka’pamux et Diné. Ancienne intervenante de première ligne dans la lutte contre la violence, elle est doctorante au département des études en communication de l’université Concordia à Montréal, où elle travaille à mettre fin à la prostitution et à toutes les formes de violence masculine à l’égard des femmes et des jeunes filles. Elle est la fondatrice de Women’s Studies Online et co-fondatrice de Indigenous Women Against the Sex Industry.

Autres textes de Cherrie Smiley: https://policyoptions.irpp.org/authors/cherry-smiley/

Version originale : https://policyoptions.irpp.org/magazines/february-2020/quebec-city-murder-underscores-need-to-abolish-prostitution/?fbclid=IwAR3FMQkMb7gkPi_uVYt4b0aoyZO_IvJqC0ZPwL5YGKLtC40SSMMDtRN8iww

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Trisha Baptie, Cherry Smiley

12 février 2020

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