Andrea Dworkin: Interview à cran

Photo by Elsa Dorman

Photo by Elsa Dorman

Interview à cran

par Andrea Dworkin

En 1978 j’ai écrit un tas de petits articles. J’avais désespérément besoin d’argent et je voulais pouvoir les vendre pour publication. Parmi ces articles, Interview à cran est probablement le plus obscur dans ses thèmes et certainement dans sa forme, et pourtant c’est le seul du lot à avoir été publié, sans qu’on me verse un centime. Norman Mailer est parvenu à publier de nombreuses auto-interviews, dont aucune n’avait grand sens, et toutes ont été prises au sérieux par des gens de lettres de divers milieux. Ce texte est donc pour moitié une parodie de lui et de son style de prédilection et pour moitié une parodie de moi et de mon mouvement de prédilection.

Elle était tendue. Dire qu’elle était ambivalente serait trop poli. Elle est arrivée à une heure, puis s’est retirée. Ce n’était ni de la provocation ni de la fausse timidité. Ses ennemis disaient « paranoïaque ». Elle disait « Clairvoyante » ! « Clairvoyante », à une époque où chacun traquait le moindre écart chez les autres. Mais la pression montait : justifiez-vous, expliquez-vous. Depuis ce jour funeste où elle avait juxtaposé les deux mots, « pénis flasque », elle avait été contrainte de se cacher ou de s’expliquer. Et ça, c’était sans compter avec ceux qui exigeaient des excuses. Prudente de nature, elle s’était cachée. Une ex-amie venait de lui dire par écrit, sur un ton accusateur, qu’elle ne comprenait rien à « l’alchimie de l’amour ». Elle était prête à se reconnaître tout aussi inapte à la physique, aux mathématiques (voire à la simple arithmétique) de l’amour. Elle n’en comprenait que les lois,  les choses de la littérature et de la politique du sexe, pas la science. Aujourd’hui, après presque deux ans d’absence ou d’exil, elle était de retour à New York, avec le sentiment d’être vouée à un sacrifice, se demandant quand les prêtres allaient se jeter sur elle. Résolue à défier les dieux.

Q : Ça paraît étrange qu’une personne aussi agressive dans son écriture soit si recluse, si hostile à la vie publique.
A : Je suis timide, c’est tout. Et froide. Et distante.

Q : Beaucoup d’hommes dans cette ville pensent que vous êtes une tueuse.
A : Je suis trop timide pour tuer. Je trouve qu’ils devraient plutôt avoir peur les uns des autres, et moins peur de moi.

Q : Pourquoi n’accordez-vous pas d’interviews ?
A : Parce qu’elles sont tellement factices. Quelqu’un formule une question – très posée et guindée, ou alors très gauche et sincère. Puis, quelqu’un tente de répondre dans le même registre. Le culte de la célébrité et de la personnalité et tout ça. C’est factice.

Q : Alors pourquoi celle-ci ? Pourquoi maintenant ?
A : Je n’arrivais pas à dormir. Très nerveuse. Des cauchemars agités à propos de New York. Du retour chez moi. Cloaque et paradis à la fois. Vous savez, j’ai vécu dans bien des endroits. Je les quitte toujours. Je reviens toujours à New York, mais je ne peux rester en place. Pourtant c’est ce que je souhaite le plus. Rester immobile. Du coup, je suis agitée et agacée.

Q : Les gens se disent surpris quand ils vous rencontrent. Que vous soyez sympathique.
A : Bizarre. Pourquoi ne serais-je pas sympathique ?

Q : Ce n’est pas une qualité qu’on associe habituellement aux féministes radicales.
A : Eh bien, voilà un exemple de déformation. Les féministes radicales sont toujours sympathiques. On les harcèle au point de les rendre folles, mais elles demeurent, au fond, sympathiques.

Q : Je pourrais vous énumérer beaucoup de féministes qui ne sont pas sympathiques. Vous-même, vous vous êtes probablement querellée avec pratiquement toutes celles que je pourrais nommer. N’est-ce pas terriblement hypocrite de votre part – et même un peu ridicule – d’affirmer que les féministes radicales sont sympathiques ?
A : De loin ou de très près, c’est bien la vérité. Où que l’on soit entre les deux, ça semble faux. Et puis, vous savez, on s’aime. D’un amour souvent impersonnel. Mais il est à toute épreuve. On ne peut qu’aimer les femmes suffisamment courageuses pour faire des choses aussi immenses dans un monde où les femmes sont censées être aussi minuscules.

Q : N’est-ce pas encore une façon de construire un mythe ?
A : Non, je pense que c’est une description très neutre. Les femmes qui mènent des batailles acharnées, comme le font toutes les féministes radicales, rencontrent tant d’hostilité et d’acrimonie dans les échanges du travail et de la vie quotidienne qu’elles finissent par devenir très complexes, même si elles étaient simples au départ. On doit apprendre à se protéger. Cela signifie, immanquablement, qu’on accentue certains traits de sa personnalité, certaines qualités. Ou bien ces traits gagnent en importance lorsqu’on tente de survivre et de poursuivre son travail. Alors quand on observe cela chez une autre femme, on l’aime pour ça – même si on n’aime pas les défenses particulières qu’elle s’est construites pour elle-même. Cela ne signifie pas qu’on a envie d’avoir des rapports intimes avec elle. Simplement qu’on l’aime parce qu’elle ose être aussi ambitieuse. Parce qu’elle ose continuer à s’associer avec des femmes en tant que féministe, quel qu’en soit le prix, quelles que soient les barrières qu’elle doit construire pour pouvoir continuer à faire ce qui lui importe.

Q : Qu’est-ce qui vous rend le plus étrangère aux autres femmes ?
A : Les manques de courage ou d’intégrité. Ces manques humains constants. Je suis dans cette mouise moi aussi, comme tout le monde. J’en attends trop des femmes. Je finis par être amèrement déçue quand des femmes affichent des défauts tout bêtes. Comme les miens. Ensuite, j’en veux aux femmes que je déçois amèrement par mes failles. C’est le nouveau visage du bon vieux deux-poids-deux-mesures. Je n’attends rien des hommes – ou, plus précisément, j’en attends rarement beaucoup –, mais j’attends tout des femmes que j’admire. Les femmes attendent tout de moi. Puis, quand nous découvrons que nous ne sommes rien d’autre que nous-mêmes, quelles que soient nos aspirations ou nos accomplissements, nous souffrons, nous pleurons, nous nous battons, et surtout, nous déplorons, nous condamnons. Nos attentes excessives nous conduisent à ces difficultés. Des attentes excessives qui, moi, me font être parfois distante, parfois isolée.

Q : Les gens pensent que vous êtes très hostile envers les hommes.
A : Je le suis.

Q : Ça ne vous inquiète pas ?
A : À vous entendre, c’est eux que ça inquiète.

Q : Ce que je veux dire, c’est que n’importe quel freudien s’en donnerait à cœur joie avec votre travail. On pourrait parler d’envie de pénis, de haine du pénis, d’obsession du pénis.
A : Cette idée vient des hommes, dans leur littérature, leur culture, leur comportement. Je n’aurais jamais pu l’inventer. Qui a été plus obsédé par le pénis que Freud ? À part peut-être Reich. Mais alors, quelle compétition magnifique ! Choisissez l’homme le plus obsédé par le pénis de l’histoire. C’est d’ailleurs absolument remarquable que les hommes soient, à si peu d’exceptions près, aussi obsédés par le pénis. Je veux dire, s’il y a bien quelqu’un qui devrait être sûr de sa valeur dans une société axée autour du pénis, c’est bien celui qui détient le pénis. Mais un pénis par individu ne semble pas suffire. Je me demande combien de pénis par homme il faudrait pour les calmer. Eh ! On pourrait lancer un tout nouveau domaine d’intervention chirurgicale
avec ça.

Q : Le mouvement féministe semble être plus conciliant que vous avec les hommes, particulièrement ces temps-ci. On sent un climat très net de réconciliation, ou tout au moins sans invectives lancées. Qu’en pensez-vous ?
A : Je pense que les femmes doivent faire semblant d’aimer les hommes pour survivre. Les féministes se sont rebellées, et elles ont arrêté de faire semblant. Aujourd’hui, je suis inquiète que les féministes soient en train de capituler.

Q : N’y a-t-il pas quelque chose d’assez pathologique à toujours envisager le sexe en termes masculins ? Admettons que vous décriviez avec justesse les attitudes masculines envers le sexe. Est-ce que vous n’acceptez pas leurs termes quand vous analysez tout de leur point de vue à eux ?
A : Leurs termes sont la réalité, parce que ce sont eux qui contrôlent la réalité. Alors, quels termes devrions-nous utiliser pour comprendre la réalité ? Nous pouvons soit y faire face, soit tenter d’y échapper.

Q : Y a-t-il des hommes que vous admirez ?
A : Oui.

Q : Qui ?
A : Je préfère ne pas le dire.

Q : Il y a beaucoup de rumeurs au sujet de votre lesbianisme. Personne ne semble savoir ce que vous faites avec qui?
A : C’est très bien.

Q : Pouvez-vous expliquer pourquoi vous êtes à ce point opposée à la pornographie?

A : Je trouve bizarre que cela appelle une explication. Les hommes ont monté toute une industrie à partir d’images, en mouvement ou fixes, qui dépeignent la torture de femmes. Je suis une femme. Ça ne me plaît pas d’assister à un véritable culte du sadisme envers les femmes, parce que je suis une femme, et que ça me concerne. Ça m’est arrivé. Ça va encore m’arriver. Je dois combattre une industrie qui encourage les hommes à mettre en actes l’agression des femmes – leurs « fantasmes », pour reprendre le doux euphémisme servant à désigner ces aspirations. Et j’enrage de voir les gens accepter partout où je vais, inconditionnellement, cette fausse idée de la liberté. La liberté de faire quoi à qui ? La liberté de me torturer ? Cela n’est pas la liberté pour moi. Je déteste le caractère romantique donné à la brutalité envers les femmes partout où je la vois – pas simplement dans la pornographie, mais aussi dans des films et dans des livres à prétention artistique et intellectuelle écrits par des sexologues ou des philosophes. Peu importe où cette brutalité s’affiche : je refuse simplement de faire comme si elle ne me concernait pas. Et cela conduit à un constat terrible : si la pornographie fait partie de la liberté masculine, alors cette liberté est inconciliable avec la mienne. Si sa liberté à lui est celle de torturer, ma liberté, dans ces conditions, est nécessairement celle d’être torturée. C’est de la folie.

Q : Beaucoup de femmes disent aimer ça.

A : Les femmes n’ont que deux choix : mentir ou mourir. Les féministes essayent d’élargir un peu ces options.

Q : Puis-je vous interroger sur votre vie privée ?
A : Non.

Q : Si le privé est politique, comme disent les féministes, pourquoi n’êtes-vous pas plus disposée à parler de votre vie privée?
A : Parce qu’une vie privée ne saurait être vécue qu’en privé. Dès que des étrangers s’en mêlent, elle n’a plus rien de privé
. Ça prend la tournure d’un drame national. Les gens suivent ça comme s’ils regardaient une pièce de théâtre. Vous êtes le produit, ils sont les consommateurs. La moindre amitié, le moindre événement, prend la tournure d’un étalage. Vous devez songer aux conséquences, pas simplement de vos actes vis-à-vis d’autres individus mais en pensant aux médias, à des millions d’observateurs inconnus. Je trouve ça très laid. Je trouve que la presse outrepasse son droit légitime de savoir quand elle se met à traquer la vie privée des individus, particulièrement celle des gens comme moi, qui ne sont ni au service du public ni des gens du spectacle. Et si l’on doit toujours songer aux conséquences publiques de nos actes privés, ça devient très dur d’être spontanée ou honnête avec autrui.

Q : Si vous pouviez coucher avec n’importe qui dans l’histoire, qui serait-ce ?
A : Facile. George Sand.

Q : Elle était très attachée aux hommes.
A : Je lui aurais épargné tout ça.

Q : Y a-t-il un homme… , enfin, il doit bien y en avoir au moins un ?
A : Eh bien, oui, d’accord. Pouah ! Rimbaud. Une catastrophe. Comme au temps jadis, une splendide catastrophe.

Q : Cela semble donner foi à la rumeur que vous êtes particulièrement attachée à des homosexuels.
A : Cela devrait plutôt donner foi à la rumeur que je suis particulièrement attachée à des artistes décédés.

Q : Revenez-vous  à New York avec des espoirs ou des rêves particuliers ?
A : O
uais, j’aimerais que Bella Abzug soit Roi.

 

Source : http://www.nostatusquo.com/ACLU/dworkin/WarZoneChaptIID.html

Initialement publié dans la revue Chrysalis, n° 10, mai 1980, puis dans Letters from a War Zone, New York, E.P. Dutton, 1989.

Copyright : Succession d’Andrea Dworkin. Tous droits réservés.

Traduction : TRADFEM

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