« Mon nom est Andrea » : Nouveau film présenté au festival Tribeca 2022

par Sheri LINDEN, dans The Hollywood Reporter, 10 juin 2022

Ce portrait documentaire d’Andrea Dworkin, figure majeure du féminisme de la deuxième vague, adopte une approche hybride, combinant matériel d’archives et performances d’actrices, dont Ashley Judd et Andrea Riseborough.

Andrea Dworkin en 1998, vue dans le nouveau film ‘My Name Is Andrea’, réalisé par Pratibha Parmar et Bettina Flitner, Kali Films.

Le terme « icône féministe » s’applique certainement à Andrea Dworkin, mais comme la plupart de ces descriptions lapidaires (surtout celles qui utilisent le mot « icône »), elle a quelque chose de limitatif et de figé. Pratibha Parmar, une scénariste-réalisatrice britannique qui travaille à la fois dans le domaine du film non fictionnel et de la télévision à épisodes, transcende les étiquettes avec « My Name Is Andrea », un portrait façonné par le vécu de Dworkin, dont certaines expériences ont été horribles, et alimenté par son intellect radical et ses paroles incisives. Comme l’a dit un jour Gloria Steinem (l’une des productrices exécutives du nouveau documentaire), « Il existe à chaque siècle une poignée d’autrices et d’auteurs qui aident la race humaine à évoluer. Andrea a été l’une d’entre elles ». Parmar trace un profil sympathique qui reconnaît la complexité et le caractère controversé de son sujet et plaide pour la pertinence continue de son œuvre.

Comme beaucoup d’analystes révolutionnaires, Dworkin a souvent été calomniée et généralement qualifiée de « misandre », sans égard au fait que son partenaire de vie pendant 30 ans ait été un homme (le fait qu’il soit ouvertement gay n’est pas mentionné dans le film). Que l’on soit d’accord ou non avec la position de Dworkin sur la pornographie – qu’elle considérait comme « l’idéologie de base de la suprématie masculine » – et qu’elle ait tenté, avec la juriste Catharine A. MacKinnon, de la faire définir comme une violation des droits civils des femmes, ses écrits, dans plus d’une douzaine de livres et d’innombrables discours et articles, sont souvent convaincants et toujours provocants, capables de modifier les perceptions de ses auditoires. Dans son style le plus hyperbolique, elle pouvait être aliénante, mais il en était de même de ses écrits plus subtils, pour les personnes non réceptives aux idées qui bouleversent les conventions.

Mon nom est Andrea recrée la trajectoire d’une intellectuelle singulière et singulièrement divisée.

Un extrait que Parmar inclut dans son film est une entrevue de Dworkin dans l’émission de Phil Donahue, après la publication de son livre Intercourse (Coïts) en 1987. C’est une illustration éloquente de la confusion qui entoure souvent l’œuvre de cette autrice. L’animateur tente continuellement de mettre des paroles dans la bouche de Dworkin (« Intercourse is bad »), malgré ses objections calmes à cette interprétation réductrice . Et puis il y a les commentaires du public. Un interlocuteur qualifie Dworkin de « très en colère et solitaire ». Un autre demande, avec un mélange complaisant de condescendance et de jugement: « Quelle chose tragique s’est produite dans votre vie pour que vous vous sentiez ainsi ? » Mais même si cette préoccupation n’est qu’une pose, il y a aussi de la compassion dans cette phrase. My Name Is Andrea montre que la douleur et l’indignation sont des forces inséparables qui définissent l’oeuvre de Dworkin.

Avec cinq actrices jouant le rôle de l’autrice-militante à des moments clés de sa vie brève et bien remplie (elle est décédée en 2005, à 58 ans), Parmar insuffle une dimension sensorielle éloquente à ce récit. Au centre de celle-ci se trouve une âme choquée puis galvanisée par la cruauté que les femmes étaient censées accepter, après en avoir fait l’expérience directe.

La plupart des moments dramatisés rappellent que Dworkin a été agressée par des hommes violents aux moments mêmes où elle ouvre son cœur à la vie d’une manière nouvelle : l’excitation de sa première sortie au cinéma en solo, avec Amandla Stenberg dans le rôle de la jeune Dworkin ; son travail d’organisatrice dans le mouvement anti-guerre (elle est ici jouée par Soko) ; la joie puis l’horreur de son premier mariage (Andrea Riseborough) ; la poursuite de son militantisme et les chagrins des années suivantes (Ashley Judd et Christine Lahti). La participation de Judd trace une ligne claire entre la compréhension de Dworkin de l’omniprésence des abus sexuels et le mouvement #MeToo, bien que ces séquences, les plus directement axées sur la protestation pure, soient les moins évocatrices en termes d’impact narratif. Les autres séquences mises en scène sont tendres, exubérantes, bouleversantes.

L’amour de Dworkin pour le langage s’est dès son plus jeune âge mêlé à une compulsion d’écrire « pour les personnes dépossédées, marginalisées, torturées » . Au cours de son enfance dans une banlieue du New Jersey, elle a prononcé un discours à l’école hébraïque qui dénonçait ce qu’elle considérait comme une distribution injuste des richesses et reprochait aux modes de vie de la classe moyenne supérieure d’être bien loin des idéaux du judaïsme. Pas vraiment typique d’une adolescente à l’âge de sa bat mitzvah. En tant que jeune adulte, elle a eu le courage d’approcher l’une de ses idoles, le poète Allen Ginsberg, et une amitié s’est développée entre eux. Leur brouille ultérieure sur les enjeux de la pornographie et de la pédophilie n’est pas explorée dans le documentaire, mais Soko exprime son exaltation précoce avec une expansivité enivrante.

Parmar s’intéresse à la façon dont Dworkin a réalisé ses rêves d’écrivain, dépassant les notions littéraires romantiques – « Les mots ne se sont pas déversés à flots pour moi » – et menant le bon combat au quotidien. On la voit taper sur sa dactylo Selectric, mais aussi repérer la disposition d’un amphithéâtre avant un discours, après avoir été la cible de menaces et d’attaques sur scène par des hommes opposés à sa philosophie. Le film la voit telle qu’elle se voyait : une guerrière pour une cause, allant de l’avant malgré le danger et la douleur.

Il n’est pas facile d’écouter la description que fait Dworkin de ce qu’elle a enduré à la Prison des femmes de New York, en 1965. Elle avait 18 ans et venait d’être arrêtée pour sa participation à des manifestations à l’ONU, menées par Martin Luther King, contre le bombardement du Viêt Nam par les États-Unis. Son médecin de famille a pleuré en voyant les dommages que lui ont infligés deux médecins prétendant procéder à un examen interne. Et Dworkin a choisi de ne pas se taire à ce sujet. Il n’est pas certain que son témoignage devant un grand jury ait conduit à une sanction des médecins de cette prison, mais il a certainement contribué à la fermeture de cette prison de Manhattan.

L’un des thèmes puissants qui traverse le film de Parmar est la compréhension de Dworkin que tous les récits d’agression ne peuvent pas être aussi clairement relatés, et encore moins entendus. Ainsi, l’Andrea de Stenberg s’efforce d’expliquer à sa mère comment elle a été violée par un étranger dans une salle obscure, alors que sur l’écran, John Wayne traînait Maureen O’Hara en bas d’une colline et à travers un champ dans The Quiet Man (L’Homme tranquille), une bonne vieille histoire « romantique » de guerre des sexes. « Un cauchemar ne se déroule pas selon une modalité linéaire », a observé Dworkin – une vérité percutante qui ne semble toujours pas être comprise lorsque les femmes parlent de la violence intime. « J’ai été blessée au-delà de ce que je pouvais exprimer », a-t-elle écrit à propos de ce qu’elle a enduré. Et pourtant, les mots étaient son moyen, son arme, sa lumière – sur la page et dans l’urgence tonitruante de ses discours.

En s’intéressant au racisme et à la politique américaine des castes, Dworkin s’est montrée presciente et avant-gardiste ; l’intersectionnalité ne faisait pas encore partie de la conversation générale sur la justice sociale. James Baldwin, Huey Newton et le philosophe anticolonialiste Franz Fanon l’ont inspirée tout autant que Kate Millett. L’inclusion d’une interview de Georgia Bea Jackson, mère de l’auteur George Jackson, un des Soledad Bothers (tué en prison à 29 ans), est une critique virulente des préoccupations concernant la « violence américaine », c’est-à-dire celle de la classe marginale et de la criminalité, qui s’applique aussi bien aujourd’hui qu’il y a 50 ans. Il suffit de remplacer le mot « Viêt Nam » dans sa première question par n’importe quel point chaud du globe : « Après avoir assassiné tant de personnes au Viêt Nam au cours des 10 dernières années, ils vont parler de violence ? » Jackson dit des dirigeants politiques américains: « Tant de Noirs sont tués chaque jour dans ce pays, et personne ne le sait ou ne s’en soucie, et vous me parlez de violence ? »

Dans l’une des interviews radio intégrées à ce documentaire, Dworkin envisage une société sans identité sexuelle. Elle serait probablement encouragée par la récente augmentation de la visibilité et des droits des transgenres. Étant donné qu’elle a été l’une des personnes à se battre pour élargir la notion d' »humanité » afin de reconnaître que les femmes ne sont pas moins humaines que les hommes, je me demande cependant ce qu’elle penserait de la façon dont le terme « femme » est actuellement éliminé du langage institutionnel concernant les soins de santé, l’accouchement et le droit à l’avortement. N’ayant jamais peur d’aller à contre-courant, elle a réinitialisé le discours sur la politique sexuelle et la libération des femmes. C’est peut-être la raison pour laquelle une féministe « sexe-positive » comme Susie Bright a conservé « une affection aussi tragique pour elle », même si elle faisait partie des personnes condamnées par Dworkin, qui ne faisait aucune exception pour le travail des pornographes s’autoproclamant « féministes » dans sa vision de la pornographie comme une forme de traite des personnes.

Avec leur férocité tranquille et leurs prédictions reconnaissables, les vignettes dramatiques de Mon Nom est Andrea incarnent la condition féminine dans une figure singulière, et le film dans son ensemble relie les préoccupations de Dworkin sur la classe, la race et le genre au moment présent. Dworkin était militante, vulnérable et visionnaire, et, pour des raisons que le film de Parmar met en évidence, elle était particulièrement sensible à la brutalité et aux structures sociales qui la soutiennent et la permettent. Vous n’accueillerez peut-être pas toutes ses conclusions, mais elle posait les bonnes questions : « Participons-nous à cette violence qui nous entoure et que nous détestons, ou essayons-nous de vivre différemment et de faire un autre type de travail ? »

Mon nom est Andrea situe la condition féminine chez une intellectuelle singulière et singulièrement divisée.

Lieu de projection : Tribeca Film Festival (Compétition documentaire)
Cast : Ashley Judd, Soko, Amandla Stenberg, Andrea Riseborough, Allen Leech, Christine Lahti
Réalisatrice-scénariste : Pratibha Parmar ; basé sur les écrits d’Andrea Dworkin
1 heure 31 minutes

Traduction: TRADFEM

Livres de Dworkin adaptés en français

À paraître dans quelques semaines!

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