Les accusations de « transphobie » lancées contre l’écrivaine J.K. Rowling n’ont aucun fondement.

Lisez ses explications d ans un texte traduit par notre collègue Nicolas CASAUX sur le site PARTAGE-LE.COM.

Note du Traducteur : Ne trouvant pas de traduction correcte de ce texte de J.K. Rowling, initialement publié, en anglais, sur son site personnel, le 10 juin 2020, je me suis permis de le traduire. Elle y détaille ses opinions sur le sujet du transgenrisme. Depuis sa prise de position sur le sujet, elle subit toutes sortes d’injures, de campagnes de haine absurdes, surréalistes et incessantes.


Avertissement : Ce texte contient des passages inappropriés pour les enfants.

Pour des raisons que je m’apprête à évoquer, la rédaction de cet article ne me fut pas facile. Mais je sais qu’il est temps que je m’explique sur ce sujet empreint de toxicité. Ce que j’écris, je ne l’écris aucunement dans l’intention d’en rajouter.

À ceux qui ne sont pas au courant : en décembre dernier, j’exprimai sur Twitter mon soutien à Maya Forstater, une fiscaliste qui venait de perdre son emploi en raison de tweets jugés « transphobes ». Ayant porté son affaire devant un tribunal du travail, elle demanda au juge de déterminer si la conviction philosophique selon laquelle le sexe est déterminé par la biologie était, ou non, protégée par le droit du travail. Le juge Tayler estima que tel n’était pas le cas.

Ma préoccupation vis-à-vis des questions liées au transgenrisme est antérieure à l’affaire de Maya. Je m’intéressais déjà au concept de l’identité de genre depuis deux ans lorsque l’affaire débuta. J’ai rencontré des personnes trans, lu divers livres, blogs et articles rédigés par des personnes trans, des spécialistes du genre, des personnes intersexuées, des psychologues, des experts en matière de protection de l’enfance, des travailleurs sociaux et des médecins, et suivi le sujet à la fois en ligne et dans les médias traditionnels. Mon intérêt pour cette question est pour partie d’ordre professionnel : j’écris une série policière dont l’action se déroule de nos jours, et ma détective fictive est en âge de s’intéresser à ces questions et d’en être affectée. Cependant, il est aussi très personnel, comme vous allez pouvoir le constater.

Pendant toute la durée de mes recherches et de mon apprentissage, des accusations et des menaces formulées par des militants pour les droits des trans [dans les milieux féministes critiques du genre, on parle aussi de « transactivistes », NdT] affluèrent sur ma « ligne de temps » (timeline) Twitter. Tout cela à cause d’un « j’aime ». Lorsque je commençai à m’intéresser à l’identité de genre et aux questions transgenres, j’entrepris de faire des captures d’écran des commentaires qui m’intéressaient, afin de me souvenir de sujets ou thèmes à creuser ultérieurement. À une occasion, sous une publication, je cliquai étourdiment sur « j’aime » au lieu de faire une capture d’écran. Ce seul « j’aime », considéré comme la preuve d’une erreur de jugement, engendra, à mon encontre, un léger mais constant harcèlement.

Quelques mois plus tard, j’aggravai mon crime de « j’aime » accidentel en commençant à suivre Magdalen Berns sur Twitter. Magdalen était une jeune féministe et lesbienne extrêmement courageuse qu’une agressive tumeur cérébrale était en train de tuer. Je voulais la suivre afin de la contacter directement, ce que je parvins à faire. Magdalen croyait fermement à l’importance du sexe biologique et considérait que l’accusation de sectarisme lancée aux lesbiennes ne souhaitant pas sortir avec des femmes trans à pénis était complètement absurde. Pour les transactivistes sur Twitter, ce fut un signe, et dès lors le harcèlement que je subissais sur les réseaux sociaux augmenta.

Tout cela pour dire que je savais parfaitement ce qui allait se passer lorsque je choisis de soutenir Maya. Je devais en être à ma quatrième ou cinquième annulation [cancellation, censure, NdT] à ce moment-là. Je m’attendais aux menaces de violence, à ce qu’on me dise que je tuais littéralement les personnes trans au travers de ma haine, à ce qu’on me traite de connasse et de salope et, bien sûr, à ce que mes livres soient brûlés — un homme particulièrement agressif m’expliqua les avoir compostés.

Mais je ne m’attendais pas à l’avalanche de lettres et d’emails qui me tomba dessus, dont l’écrasante majorité étaient positifs, reconnaissants et encourageants. Ils provenaient d’un ensemble très divers de personnes aimables, empathiques et intelligentes, dont certaines travaillent dans des domaines liés à la dysphorie de genre et aux personnes transgenres, toutes profondément préoccupées par la manière dont un concept sociopolitique influence la politique, la pratique médicale et la protection de l’enfance, par les nuisances potentielles que cela induit pour les jeunes et les homosexuels, par la manière dont cela participe à l’érosion des droits des femmes et des filles. Mais avant tout, il s’agissait de personnes s’inquiétant d’une atmosphère de peur ne jouant en la faveur de personne — et certainement pas des jeunes transgenres.

Je m’étais éloignée de Twitter plusieurs mois avant d’apporter mon soutien à Maya, et je recommençai après, sachant bien que le temps passé sur les réseaux sociaux nuit inévitablement à ma santé mentale. Je ne suis revenue qu’afin de promouvoir un livre gratuit pour enfants pendant la pandémie. Immédiatement, des activistes se considérant clairement comme des personnes bonnes, gentilles et progressistes envahirent à nouveau mon fil, s’arrogeant le droit de policer mon discours, de m’accuser de haine, de recourir à des insultes misogynes et, surtout, de me traiter — comme toutes les femmes impliquées dans ce conflit — de TERF.

Au cas où vous l’ignoreriez — et pourquoi le sauriez-vous ? — TERF est un acronyme inventé par les militants trans, signifiant « Trans-Exclusionary Radical Feminist » (« Féministe radicale excluant les trans »). En pratique, cette injure sert à qualifier un vaste ensemble de femmes très diverses, dont la grande majorité d’entre elles ne furent jamais des féministes radicales. Parmi ces prétendues TERF, on retrouve aussi bien la mère d’un enfant gay craignant qu’il ne cherche à transitionner qu’afin d’échapper aux brimades homophobes, qu’une dame âgée jusqu’ici totalement non-féministe ayant juré de ne plus jamais se rendre chez Marks & Spencer parce qu’ils autorisent tout homme se disant femme à pénétrer dans les vestiaires des femmes. Ironiquement, les féministes radicales n’excluent même pas les trans — elles incluent les hommes trans dans leur féminisme, parce qu’ils sont nés femmes.

Quoi qu’il en soit, les accusations de TERFitude suffirent à intimider de nombreuses personnes, institutions et organisations que j’admirais autrefois, qui s’écrasent devant ces méthodes de cour de récréation. « Ils vont nous traiter de transphobes ! » « Ils vont dire que je déteste les trans ! » Et quoi ensuite ? Ils diront que vous avez des puces ? Beaucoup de personnes en position de pouvoir gagneraient vraiment à ce qu’il leur en pousse une paire (ce qui est sans doute littéralement possible, en tout cas selon ces gens qui soutiennent que les poissons-clowns prouvent que les humains ne sont pas une espèce sexuellement dimorphique).

Pourquoi fais-je cela ? Pourquoi parler ? Pourquoi ne fais-je pas tranquillement mes recherches en gardant profil bas ?

Eh bien, cinq raisons me poussent à m’inquiéter du nouveau militantisme trans et à m’exprimer.

En premier lieu, je dirige une organisation caritative consacrée à la lutte contre la misère en Écosse, particulièrement centrée sur les femmes et les enfants. Entre autres choses, mon organisation soutient des projets destinés aux femmes incarcérées et aux survivantes d’abus domestiques et sexuels. Je finance également la recherche médicale sur la sclérose en plaques, une maladie qui se comporte très différemment chez les hommes et les femmes. Il est clair pour moi, et depuis un certain temps, que le nouveau militantisme transgenre possède (ou pourrait posséder, si toutes ses demandes venaient à être satisfaites) un impact significatif sur nombre des causes que je soutiens, étant donné qu’il encourage la supplantation juridique de la notion de sexe par celle de genre.

En second lieu, en tant qu’ancienne enseignante et fondatrice d’une organisation caritative pour les enfants, je me préoccupe à la fois de leur éducation et de leur protection. Comme beaucoup d’autres, je m’inquiète profondément de l’effet que le mouvement pour les droits des transgenres a sur ces deux domaines.

En troisième lieu, en tant qu’autrice souvent ostracisée, je m’intéresse à la liberté d’expression et l’ai défendue publiquement, même à l’égard de Donald Trump.

En quatrième lieu, les choses commencent à devenir vraiment personnelles. Je m’inquiète de l’explosion du nombre de jeunes femmes souhaitant effectuer une transition, ainsi que du nombre croissant de celles qui détransitionnent (retournent à leur sexe d’origine), regrettant d’avoir pris des mesures qui, dans certains cas, modifièrent leur corps de façon irrévocable, les rendant parfois stériles. Certaines expliquent qu’elles décidèrent de changer de sexe après avoir réalisé qu’elles étaient attirées par des personnes du même sexe qu’elles, et que leur transition fut en partie motivée par l’homophobie, soit de la société dans son ensemble, soit de leur famille.

La plupart des gens ne savent probablement pas — je l’ignorais jusqu’à récemment, avant mes recherches approfondies sur le sujet — qu’il y a dix ans, la majorité des personnes souhaitant changer de sexe étaient des hommes. Ce rapport s’est aujourd’hui inversé. Le Royaume-Uni a connu une augmentation de 4400% du nombre de filles orientées vers un traitement de transition. En outre, les filles autistes sont largement surreprésentées dans cet effectif.

Le même phénomène est observé aux États-Unis. En 2018, Lisa Littman, docteure et chercheuse américaine, entreprit de l’explorer dans une étude. Lors d’une interview, elle déclara :

« Les parents, sur internet, décrivaient un modèle très inhabituel d’identification transgenre où plusieurs amies et même des groupes d’amies entiers devenaient transgenres en même temps. J’aurais fait preuve de négligence en ne considérant pas la contagion sociale et l’influence des pairs comme des facteurs potentiels. »

Littman mentionne Tumblr, Reddit, Instagram et YouTube comme facteurs favorisant la dysphorie de genre à déclenchement rapide. Elle estime que sur ces plateformes numériques, et concernant le thème du transgenrisme, « les jeunes ont créé des chambres d’écho particulièrement insulaires ».

Son article provoqua un tollé. Elle fut accusée de partialité et de diffusion d’informations erronées sur les personnes transgenres, elle fut l’objet d’un tsunami d’injures et d’une campagne concertée visant à la discréditer, elle et son travail. Son étude fut dépubliée, réexaminée par la revue qui l’avait publié, puis remise en ligne. Cependant, sa carrière connut le même sort que celle de Maya Forstater. Lisa Littman avait osé remettre en question l’un des principes fondamentaux du militantisme transgenre, à savoir que l’identité de genre d’une personne est innée, comme l’orientation sexuelle. Personne, insistent les militants, ne saurait être amené à devenir trans.

Nombre de militants trans recourent aujourd’hui à un argument selon lequel si l’on ne laisse pas un adolescent dysphorique changer de sexe, il se tuera. Dans un article expliquant pourquoi il avait démissionné de la Tavistock (une clinique du service national de la santé, en Angleterre, spécialisée dans le genre), le psychiatre Marcus Evans déclara que les affirmations selon lesquelles les enfants se suicideraient s’ils n’étaient pas autorisés à changer de sexe ne « correspondent à aucune donnée ou étude solide dans ce domaine. Elles ne correspondent pas non plus aux cas que j’ai rencontrés au cours des décennies où j’ai exercé en tant que psychothérapeute. »

Les écrits des jeunes hommes trans révèlent un groupe de personnes particulièrement sensibles et intelligentes. Plus je lisais leurs récits sur la dysphorie de genre, avec leurs descriptions perspicaces de l’anxiété, de la dissociation, des troubles alimentaires, de l’automutilation et de la haine de soi, plus je me demandais si, étant née 30 ans plus tard, j’aurais moi aussi essayé de changer de sexe. La possibilité d’échapper à la féminité m’aurait beaucoup attirée. Je luttai contre de graves TOC pendant mon adolescence. Si j’avais trouvé, en ligne, une communauté et une sympathie que je ne trouvais pas dans mon environnement immédiat, je pense que l’on aurait pu me convaincre de me transformer en ce fils que mon père aurait tant voulu avoir, ainsi qu’il le laissait ouvertement savoir.

Lorsque je lis la théorie de l’identité de genre, je me rappelle combien je me sentais mentalement asexuée dans ma jeunesse. Je me souviens de Colette qui se décrivait comme une « hermaphrodite mentale » et des mots de Simone de Beauvoir : « tout naturellement la future femme s’indigne des limitations que lui impose son sexe. C’est mal poser la question que de demander pourquoi elle les refuse : le problème est plutôt de comprendre pourquoi elle les accepte[1]. »

Ne disposant d’aucune possibilité réaliste de devenir un homme dans les années 1980, ce sont les livres et la musique qui m’aidèrent à surmonter mes problèmes de santé mentale ainsi que l’examen et le jugement sexualisés qui poussent tant de filles à faire la guerre à leur corps durant leur adolescence. Heureusement pour moi, mon propre sentiment d’altérité et l’ambivalence que je ressentais à l’égard du fait d’être une femme se reflétaient dans l’œuvre d’écrivaines et de musiciennes qui me rassurèrent en me rappelant que, malgré tout ce que ce monde sexiste tente d’imposer aux femmes, il est normal de ne pas se retrouver dans le rose, les froufrous et la docilité ; il est normal de se sentir confuse, sombre, à la fois sexuelle et non sexuelle, incertaine de ce que ou de qui l’on est.

Je veux être très claire ici : je sais que la transition sera une solution pour certaines personnes souffrant de dysphorie de genre, mais je sais aussi, grâce à des recherches approfondies, que les études montrent régulièrement qu’entre 60 et 90 % des adolescents souffrant de dysphorie de genre guérissent en grandissant. On m’a conseillé à maintes reprises de « rencontrer des personnes trans ». Je l’ai fait : en plus de quelques jeunes, toutes adorables, je connais une femme transsexuelle (qui se décrit ainsi), plus âgée que moi et merveilleuse. Bien qu’elle parle ouvertement de son passé d’homme homosexuel, je l’ai toujours considérée comme une femme, et je crois (et j’espère) qu’elle est heureuse d’avoir changé de sexe. Mais étant plus âgée, elle dut passer par un processus long et rigoureux d’évaluation, de psychothérapie et de transformation planifiée. L’explosion actuelle de l’activisme transgenre exige instamment la suppression de presque tous les systèmes en place par lesquels les candidats au changement de sexe devaient autrefois passer. Un homme n’ayant pas l’intention de se faire opérer ni de prendre des hormones peut désormais obtenir un certificat de reconnaissance de genre et devenir une femme au regard de la loi. Beaucoup de gens ne le savent pas.

Nous vivons la période la plus misogyne que j’ai connue. Dans les années 80, j’imaginais que mes futures filles, si je devais en avoir, auraient une vie bien meilleure que la mienne, mais entre l’antiféminisme désormais prépondérant et une culture numérique saturée de pornographie, il me semble que les choses ont considérablement empiré pour les filles. Je n’ai jamais vu les femmes à ce point dénigrées et déshumanisées. Entre la longue liste d’accusations d’agression sexuelle à l’encontre du dirigeant du monde libre, qui se vante fièrement de « les attraper par la chatte », les membres du mouvement incel (« involuntarily celibate », soit « célibataires involontaires ») qui s’en prennent aux femmes refusant de coucher avec eux, ou ces militants trans qui déclarent que les TERF doivent être frappées et rééduquées, les hommes de tout l’éventail politique paraissent d’accord : les femmes cherchent les ennuis. Partout, on intime aux femmes de se taire et de s’asseoir — autrement, elles mériteraient ce qui pourrait leur arriver.

J’ai lu tous les arguments selon lesquels le fait d’être femme n’aurait rien à voir avec la sexuation, tous les dires selon lesquels les femmes biologiques n’auraient pas d’expériences communes, et je les trouve, eux aussi, profondément misogynes et régressifs. Il apparait clairement qu’un des objectifs de la négation de l’importance du sexe consiste à effacer ce fait — que d’aucuns semblent considérer comme une idée cruellement ségrégationniste — que les femmes possèdent leurs propres réalités biologiques, ou — tout aussi menaçant — qu’elles connaissent des réalités unificatrices faisant d’elles une classe politique cohérente. Les centaines d’emails que j’ai reçus ces derniers jours prouvent que cet effacement concerne tout autant de nombreuses autres personnes. Il ne suffit pas que les femmes soient alliées des trans. Elles devraient aussi accepter et admettre qu’il n’y a pas de différence matérielle entre les femmes trans et elles-mêmes.

Cependant, ainsi que beaucoup de femmes l’ont souligné avant moi, « femme » n’est pas un costume. Le fait d’être « femme » ne saurait se rapporter à une idée dans la tête d’un homme. La « femme » n’est pas un cerveau rose, un penchant pour les escarpins ou je ne sais quelle autre idée sexiste désormais présentée comme progressiste. Par ailleurs, nombre de femmes considèrent le langage « inclusif » qualifiant les femmes de « menstruatrices » et « personnes avec une vulve » comme déshumanisant et dégradant. Je comprends que les militants trans le considèrent comme approprié et respectueux, mais pour celles d’entre nous ayant enduré des insultes dégradantes proférées par des hommes violents, ce langage n’est pas neutre, plutôt hostile et aliénant.

Ce qui m’amène à la cinquième raison pour laquelle je suis profondément préoccupée par les conséquences du militantisme trans contemporain.

Voilà maintenant plus de vingt ans que je suis une personnalité publique. Durant tout ce temps, je n’ai jamais mentionné les violences domestiques et les agressions sexuelles que j’ai subies. Non pas parce que j’ai honte de ce qui m’est arrivé, mais parce qu’il est traumatisant de s’en souvenir et d’en parler. Aussi parce que je ressens le besoin de protéger ma fille, issue de mon premier mariage. Je ne voulais pas revendiquer la propriété exclusive d’une histoire qui lui appartient à elle aussi. Cependant, il y a peu, je lui ai demandé comment elle se sentirait si je dévoilais publiquement cette partie de ma vie, et elle m’a encouragée à aller de l’avant.

Si je parle de ces choses aujourd’hui, ce n’est pas pour essayer de m’attirer quelque sympathie, mais par solidarité avec les très nombreuses femmes qui ont des histoires comme la mienne, qui ont été accusées de sectarisme pour s’être inquiétées du sort des espaces non mixtes.

Je parvins tant bien que mal à échapper à mon premier mariage violent, et je suis aujourd’hui mariée à un homme vraiment bon et respectueux, en sécurité comme je ne n’aurais jamais cru l’être un jour. Cependant, les cicatrices laissées par la violence et les agressions sexuelles ne disparaissent pas, nonobstant l’amour que l’on vous porte et l’argent que vous gagnez. Mon éternelle nervosité est une blague familiale — dont je parviens, moi aussi, à rire — mais je prie pour que mes filles n’aient jamais les mêmes raisons que moi de détester les bruits forts et soudains, ou de trouver des gens derrière elles qu’elles n’auraient pas entendus approcher.

Si vous pouviez entrer dans ma tête pour voir ce que je ressens lorsque je lis qu’une femme transgenre meurt sous les coups d’un homme violent, vous y verriez de la solidarité et de l’affinité. Je ressens viscéralement la terreur dans laquelle ces femmes transgenres ont passé leurs dernières secondes sur terre, ayant moi aussi connu des moments de peur panique en réalisant que la seule chose qui me maintenait en vie était la retenue précaire de mon agresseur.

Je pense que la majorité des personnes transidentitaires non seulement ne représentent aucune menace pour les autres, mais sont vulnérables pour toutes les raisons que j’ai évoquées. Les personnes transgenres doivent être protégées. Comme les femmes, elles sont plus susceptibles d’être tuées par leurs partenaires sexuels. Les femmes trans qui travaillent dans l’industrie du sexe, en particulier les femmes trans de couleur, sont particulièrement exposées. Comme toutes les survivantes de violences domestiques et d’agressions sexuelles que je connais, je ne ressens rien d’autre que de l’empathie et de la solidarité envers les femmes trans ayant été maltraitées par des hommes.

Je souhaite donc que les femmes transgenres soient en sécurité. Dans le même temps, je ne souhaite pas que les filles et les femmes soient moins en sécurité. Lorsque vous ouvrez les portes des salles de bain et des vestiaires à tout homme croyant ou ayant le sentiment d’être une femme — sachant, comme je le note, que les certificats de confirmation de genre [en France, on parle de « modification de la mention du sexe à l’état civil », NdT] sont désormais accordés sans qu’il soit nécessaire de recourir à la chirurgie ou aux hormones — alors vous ouvrez la porte à tous les hommes qui souhaitent entrer. C’est l’évidence même.

Samedi matin, je lus que le gouvernement écossais poursuivait son projet controversé de reconnaissance du genre, qui aura pour effet, en pratique, de faire en sorte que tout ce dont un homme a besoin pour « devenir une femme » est de dire qu’il en est une. Pour employer un mot très contemporain, je fus « touchée au vif » [J.K. Rowling utilise le terme « triggered », expression anglaise de plus en plus utilisée sur les réseaux sociaux, y compris par les jeunes Français, et que l’on peut traduire, comme je le fais ici, par « être touché au vif », NdT]. Éreintée par les attaques incessantes des transactivistes sur les réseaux sociaux, alors que je n’étais là que pour donner aux enfants un retour sur les dessins qu’ils avaient faits pour mon livre durant le confinement, je passai une grande partie de la journée de samedi à broyer du noir, les souvenirs d’une grave agression sexuelle que j’avais subie dans ma vingtaine tournant en boucle dans ma tête. Cette agression se produisit à un moment et dans un espace où j’étais vulnérable — un homme profita de l’occasion. Incapable de faire abstraction de ces souvenirs, j’eus du mal à contenir ma colère et ma déception face à désinvolture dont mon gouvernement fait preuve vis-à-vis de la sécurité des femmes et des filles.

Tard dans la soirée de samedi, tandis que je faisais défiler les dessins des enfants avant d’aller me coucher, j’oubliai la première règle de Twitter — ne jamais, au grand jamais, espérer une conversation nuancée — en réagissant à ce qui m’apparaissait comme un langage dégradant à l’égard des femmes. Je mentionnai l’importance du sexe. Depuis lors, j’en paie le prix. On me traita de transphobe, de salope, de connasse, de TERF, on me dit que je méritais d’être censurée, frappée et tuée. « Vous êtes Voldemort », me dit quelqu’un, persuadé que c’était le seul langage que je comprendrais.

Il me serait tellement plus facile de tweeter les hashtags convenus — parce qu’il est évident que les droits des trans sont des droits humains, et que les vies des trans sont importantes — afin de récolter quelques bons points « wokes » et de me prélasser dans la lumière de la vertu-affichée. Il y a de la joie, du soulagement et de la sécurité dans la conformité. Comme le note Simone de Beauvoir, encore : « Et sans doute il est plus confortable de subir un aveugle esclavage que de travailler à s’affranchir : les morts aussi sont mieux adaptés à la terre que les vivants[2]. »

Beaucoup de femmes sont à juste titre terrifiées par les activistes trans ; je le sais parce que beaucoup d’entre elles m’ont contactée pour me raconter leur histoire. Elles craignent le doxxing [« une pratique consistant à publier les informations privées de quelqu’un sur internet en vue de lui nuire », NdT], la perte de leur emploi ou de leurs moyens de subsistance, et la violence.

Mais aussi pénible que soit leur harcèlement constant à mon égard, je refuse de m’incliner devant un mouvement qui, selon moi, cause un tort évident en cherchant à effacer la « femme » en tant que classe politique et biologique, et en déployant un véritable tapis rouge aux prédateurs d’une manière inédite. Je suis aux côtés des femmes et des hommes courageux, gays, hétérosexuels et transgenres, qui défendent la liberté d’expression et de pensée, ainsi que les droits et la sécurité de certaines des personnes les plus vulnérables de notre société : les jeunes gays, les adolescents fragiles et les femmes qui dépendent de leurs espaces non mixtes et souhaitent les conserver. Les sondages montrent que ces femmes sont largement majoritaires et qu’elles n’excluent que ceux qui possèdent le privilège ou la chance de n’avoir jamais été confrontés à la violence masculine ou à l’agression sexuelle, et qui n’ont jamais pris la peine de s’informer sur l’ampleur du phénomène.

Le seul espoir que j’ai se trouve dans ces femmes qui protestent et s’organisent, et qui ont à leurs côtés des hommes et des personnes transgenres très dignes. Les partis politiques qui s’écrasent devant ceux qui crient le plus fort dans ce débat ignorent les préoccupations des femmes à leurs risques et périls. Au Royaume-Uni, les femmes se rapprochent les unes des autres au-delà des lignes de parti, inquiètes de l’érosion de leurs droits durement acquis et de l’intimidation généralisée. Aucune des femmes critiques du genre auxquelles j’ai parlé ne déteste les transgenres, au contraire. Beaucoup d’entre elles commencèrent à s’intéresser à cette question parce qu’elles se souciaient des jeunes trans, et sont extrêmement compréhensives à l’égard des personnes trans adultes souhaitant simplement vivre leur vie, mais se trouvant confrontés à l’agressivité d’une forme d’activisme qu’elles n’approuvent pas. L’ironie suprême étant que la tentative de faire taire les femmes avec le mot « TERF » a peut-être largement contribué à grossir les rangs du féminisme radical.

Enfin, je tiens à préciser que je n’ai pas écrit cet essai dans l’espoir que quiconque sorte un violon pour moi, pas même un tout petit. J’ai une chance extraordinaire ; je suis une survivante, certainement pas une victime. Je n’ai mentionné mon passé que parce que, comme tout être humain sur cette planète, une histoire complexe façonne mes peurs, mes intérêts et mes opinions. Je n’oublie jamais cette complexité lorsque je crée un personnage de fiction et je ne l’oublie certainement pas lorsqu’il s’agit des personnes trans.

Tout ce que je demande — tout ce que je souhaite — c’est que l’on fasse preuve de la même empathie, de la même compréhension à l’égard des millions de femmes dont le seul crime est de vouloir que leurs inquiétudes soient entendues, sans recevoir menaces et abus.

J.K. Rowling

  1. Simone de Beauvoir, Deuxième sexe II – L’expérience vécue (1949).
  2. Simone de Beauvoir, Deuxième sexe I – Les faits et les mythes (1949).

Traduction: Nicolas Casaux

3 réflexions sur “Les accusations de « transphobie » lancées contre l’écrivaine J.K. Rowling n’ont aucun fondement.

  1. JK Rowlings continue la tradition des écrivains et écrivaines engagés. Tant mieux, heureusement pour les femmes.

    Pour compléter cette idée de langage « inclusif » qui, en réalité, est une violence symbolique pour les femmes qui doivent le supporter sous peine d’être insultées, il semble que le mouvement transactiviste soit plus attaché à effacer les femmes du langage que les hommes.
    Car la fréquence des expressions « personnes menstruées », ou « personnes à vulve », pour parler des femmes, est sans rapport avec celle des expressions « personnes à prostate » (d’après les données google que je viens de consulter).

    Pour connaître la fréquence des mots « personnes à vulve », « personnes menstruées », « personnes à prostate » et « femmes à pénis » / « hommes à vulve », j’ai regardé les résultats pour ces expressions dans la barre recherche google (entre guillemets pour avoir le résultat pour l’expression exacte, sans dilution) :
    – « personnes à vulve » : environ 1230 résultats
    – « personnes à vulves » (au pluriel) : environ 630 résultats
    – « personne à vulve » : 511 résultats
    – « personnes menstruées » : près de 5000 résultats
    – « individu enceint » : quasiment 50 résultats

    Par contre :
    – « personne à prostate » : 6 résultats
    – « personnes à prostates » : 0 résultats
    – « personnes à prostate » : 5 résultats (https://www.google.com/search?hl=fr&q=%22personne%20%C3%A0%20prostate%22).

    Même en considérant l’existence de biais (il y a sans doute parmi les résultats ceux des sites porno et ceux de sites santé), la disproportion est flagrante, et elle permet de voir que l’invisibilisation (l’inclusion, selon les transactivistes) ne touche quasiment que les femmes : entre les 6 résultats maximum pour l’expression personne à prostate (dont l’un est de Marguerite Stern, opposante au mouvement transactiviste) et les 500 résultats minimum pour personne à vulve. 47 pour « individu enceint ».

    • Je me faisais la même réflexion… Les femmes biologiques sont désormais des ‘cis-femmes’ ou des ‘ personnes à vulve’ mais les hommes biologiques restent des hommes. Il s’agit bien d’éliminer le mot femme du vocabulaire sauf quand il s’agit d’hommes s’ auto-déterminant femmes. C’est de la misogynie pure et simple qui fait un mal fou au féminisme et aux revendications d’égalité entre les sexes.

  2. C’est le délire. Dans leur logique, utiliser le mot ‘femme’ – même dans des textes scientifiques ou pour se désigner – serait ‘discriminer’ les personnes qui n’en sont pas mais qui qui réclament de s’en prévaloir.
    Voir le texte de Josephone Bartosch « Her Penis » (https://tradfem.wordpress.com/2021/03/20/her-penis-le-penis-feminin-et-autres-faits-que-nous-devrions-tous-et-toutes-connaitre/) sur l’imposition de ce principe aux femmes violées à qui l’on impose de parler de leur agresseur au féminin si tel est son bon vouloir.

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