Si les transfemmes sont des femmes, alors que signifie être une femme?

par Sophie Allen, d’abord publié sur MEDIUM le 16 octobre 2018

 

On nous demande souvent d’accepter que les transfemmes sont des femmes. Beaucoup de gens acceptent bien volontiers cette affirmation, mais celles et ceux qui ne sont pas d’accord sont ridiculisés ou malmenés jusqu’à ce que la plupart n’osent plus se prononcer. En tant que philosophe, cela m’inquiète. Nous devrions être capables de contester la véracité de toute affirmation sans se montrer insultant, mais je n’ai pas l’impression que je vais m’en tirer ici à la légère.

Dans cet article, je soutiens que ceux qui pensent qu’il est vrai que les transfemmes sont des femmes n’ont pas de définition cohérente et sans équivoque du mot “femme” et que, par conséquent, ce qu’ils peuvent bien entendre par ce terme ne devrait pas constituer la base de la législation. En résumé, si nous disons qu’être une femme n’a rien à voir avec la biologie féminine, comme l’exige l’acceptation de la phrase “les transfemmes sont des femmes”, il n’existe alors que trois choix, assez peu attrayants:

1) être une femme est essentiellement lié aux stéréotypes sociaux traditionnels de ce en quoi consiste être une femme;

2) il n’y a pas de différence entre femmes et hommes, ou un grand nombre de personnes sont les deux ou aucun des deux; ou,

3) il est impossible de dire si quelqu’un est une femme ou non.

Aucun de ces trois choix n’apporte une définition utilisable du mot «femme», et pourtant, si nous supprimons les vérifications extérieures requises des personnes de sexe masculin autorisées à demander un Certificat de Reconnaissance du Sexe et à devenir ainsi juridiquement des femmes – aux termes d’une nouvelle version de la Loi britannique sur la reconnaissance du sexe – la loi reposera sur au moins un de ces trois critères.

En tant que philosophe, je trouve profondément préoccupant que la loi puisse reposer sur une définition aussi incohérente; à tout le moins, le processus de demande d’un Certificat de reconnaissance du sexe devrait conserver l’obligation d’obtenir une approbation médicale et / ou juridique pour donner une certaine crédibilité au processus, bien qu’il y ait des problèmes même avec cette solution.

Ces difficultés de définition disparaissent si nous admettons le sexe biologique comme facteur déterminant si quelqu’un est une femme. Cela peut toujours permettre à certaines personnes transsexuelles présentant une dysphorie grave de compter parmi les femmes (s’il s’avère qu’il existe pour leur condition une base biologique pouvant être vérifiée), et cela reste toujours cohérent avec l’insistance que les personnes qui se considèrent comme transgenres doivent pouvoir vivre leur vie sans subir de discrimination ni de violence.

Je tiens à souligner que j’ai demandé à plusieurs reprises à des transactivistes favorables aux modifications proposées de la Loi sur la reconnaissance du sexe de me fournir une définition du mot “femme” ou une explication de ce qu’est une femme qui échapperait aux critiques que je formule ci-dessous. Mais je n’en ai encore reçu aucune autre que celles qui relèvent des options inacceptables 1), 2) et 3).

Quel est le problème avec les conceptions transactivistes du mot “femme”?

Pour faire simple j’utiliserai principalement le mot «femme» comme exemple. Mais l’argumentation s’appliquerait aussi bien à la définition de ce qu’est un homme.)

Premièrement, il est important de bien faire la distinction entre le sexe et le genre. Une partie de l’acrimonie du débat entourant la Loi sur la reconnaissance du sexe provient d’une divergence des points de vue sur ce que sont le sexe et le genre, mais actuellement cette distinction est reflétée dans nos lois (celle de 2004 sur la reconnaissance du sexe et la Loi de 2010 sur l’égalité), alors commençons par là. En gardant cela à l’esprit, nous pouvons utiliser les mots «féminin» / «masculin» pour référer au sexe biologique des individus et «femme» / «homme» pour designer leur genre.

Il est affirmé (par les personnes transgenres et ceux qui les soutiennent) que le genre auquel appartiennent les personnes transgenres ne correspond pas à leur sexe biologique, ou même (dans des versions plus extrêmes de cette théorie) que le sexe biologique n’existe pas en réalité ou que le sexe est non biologique et déterminé par le genre. Quoi qu’il en soit, le genre d’une personne est indépendant de son sexe biologique: le fait d’être de sexe féminin n’a rien à voir avec être une femme.

Mais, une fois le genre ainsi dissocié du sexe biologique, il devient très difficile de voir ce que signifient les catégories de genre homme et femme. Soit, être une femme est associé à des rôles de genre – des rôles et comportements sociaux que les femmes adoptent généralement – soit c’est basé sur quelque chose intérieur à une personne, le sentiment d’être une femme, peut-être.

1) Si nous acceptons la première définition de la féminité selon laquelle jouer certains rôles efféminés de genre serait déterminant de qui est une femme, être une femme dépend alors d’un stéréotype de la féminité, tel que porter des robes et du maquillage, prendre soin des autres, élever des enfants, faire preuve d’émotions et ainsi de suite. Cette version de la féminité est régressive, car elle est basée sur des stéréotypes contre lesquels les femmes se battent depuis des siècles et qu’elles considèrent souvent comme leur étant imposée plutôt qu’intrinsèque à leur nature.

C’est aussi une hypothèse très peu crédible: adopter un comportement stéréotypé féminin ne peut pas suffire pour compter parmi les femmes, car cela impliquerait que les femmes qui rompent avec les stéréotypes féminins et adoptent des comportements stéréotypés masculins ne seraient pas des femmes, mais des hommes. Une définition de «femme» qui rendrait de nombreuses femmes transgenres sans tenir compte de leurs sentiments à ce propos est clairement intenable.

2) Si nous élargissons la définition de la féminité basée sur les rôles de genre pour dire que les catégories femme et homme ne sont pas ancrées aux rôles stéréotypés traditionnels et mutuellement exclusifs, alors la distinction entre femmes et hommes disparaît. Cette vision élargie oublie les stéréotypes restrictifs traditionnels et permet aux hommes et aux femmes de faire tout ce que l’autre fait; mais alors on peut légitimement se demander où se situe la différence entre eux. Si une femme et un homme peuvent avoir exactement les mêmes rôles et les mêmes types de comportement, et pourtant, c’est leur rôle qui détermine la différence entre eux, alors il n’y a pas de différence entre eux. (Rappelez-vous que la biologie ne peut servir ici d’argument si l’on pense réellement que des gens peuvent être transgenres.)

3) Puisqu’on a déterminé que les manifestations extérieures du comportement ou la performance de rôles sociaux ne déterminent pas ce qu’est une femme, nous en venons maintenant aux hypothèses affirmant que le genre est basé sur quelque chose d’intérieur à l’individu; un sentiment ou une conviction profonde que l’on est «dans le mauvais corps» ou que l’on est une femme (bien que de corps masculin). Cette version de la définition appelle des questions philosophiques sur ce qu’est ce “sentiment” et sur la façon de déterminer avec précision s’il est présent.

La base biologique de ce sentiment est extrêmement controversée: par exemple, il n’y a pas de différences notables entre le cerveau des hommes et celui des femmes sauf pour la taille; et les signes équivoques de différences apparentes entre les transfemmes et les hommes non trans n’apparaissent que chez les personnes présentant une dysphorie de genre suffisamment sévère pour rechercher un traitement hormonal et chirurgical complet, soit des personnes déjà couvertes par la Loi sur la reconnaissance du sexe de 2004. Nous pourrions admettre qu’il est possible que le sentiment d’être transgenre ait une base biologique chez ces personnes, et donc les exclure de la discussion. Mais ces transsexuels pré et postopératoires sont maintenant une minorité dans la communauté transgenre, ce qui laisse un grand nombre de personnes trans non dysphoriques sans aucune base biologique pour leur état. Cela pose de sérieux problèmes: sur quoi est basé ce sentiment s’il n’est pas biologique? Pourquoi les gens semblent-ils ne pas éprouver ce sentiment s’ils ne sont pas transgenres? En quoi est-il différent d’être convaincu que l’on est un chien, qu’on a eu une vie antérieure ou qu’on est plus jeune que son âge véritable? (La croyance qu’on est un animal n’est pas particulièrement rare chez les enfants, mais nous n’affirmons pas pour autant qu’ils appartiennent à une espèce différente.)

Il est extrêmement imprudent d’accepter de n’importe quel individu l’affirmation qu’il ou elle est transgenre sans autres critères. Premièrement, il existe de bonnes raisons philosophiques basées sur les travaux de Wittgenstein pour penser que les critères d’adhésion à un groupe doivent être de nature générale pour avoir un sens: le mot “femme” n’a pas de sens s’il peut vouloir dire différentes choses pour différents individus en vertu de sentiments subjectifs et privés, quand personne n’est en mesure de déterminer si les sentiments signalés par différentes personnes sont du même type. Deuxièmement, comme je l’ai montré dans la recherche sur les groupes d’humains, l’affirmation d’un individu qu’il ou elle appartient à un certain groupe ou se trouve dans un certain état n’est pas fiable: certaines personnes le disent à des fins de tromperie délibérée, alors que d’autres ont la réelle conviction d’appartenir à un certain groupe alors qu’ils n’en font pas partie.

Les pressions sociales, l’environnement et les attitudes de leurs pairs et d’autres personnes peuvent inciter une personne à s’identifier de manière involontaire à un groupe auquel elle n’appartient pas vraiment. Les gens peuvent sincèrement croire qu’ils font partie de ce groupe et, s’ils en sont acceptés, leur conviction peut se renforcer puisque les autres les traitent comme en faisant partie. Dans le cas de l’identité de genre, des garçons peuvent sincèrement croire qu’ils sont des filles et cette conviction gagnera en crédibilité si d’autres le confirment, même s’ils n’en sont pas. (La fable des Habits neufs de l’Empereur s’avère ici pertinente.) Par ailleurs, d’autres personnes au corps masculin peuvent délibérément s’identifier en tant que femme afin d’avoir accès à des espaces réservés aux femmes.

Cette situation présente des difficultés aux plans à la fois juridique et philosophique: un certificat de reconnaissance du sexe ne devrait pas être mis à la disposition de toute personne disant avoir le sentiment subjectif d’être une femme. Dans ce cas de figure, quiconque se disant femme en deviendrait une, ce qui semble à la fois dangereux pour les femmes et absurde. Pour éviter ces conséquences, il est important de conserver une forme ou une autre de procédure de contrôle permettant de déterminer si une personne est admissible ou non à changer de statut sexuel.

Cependant, même un tel garde-fou médical ou juridique pose problème. Dans le cas de personnes qui se croient atteintes de maladies ou de troubles psychiatriques, il est possible d’observer et de diagnostiquer de manière assez fiable sur la base de certains symptômes et d’exclure ceux qui affirment à tort être atteints d’une maladie particulière. Mais comme nous l’avons vu plus haut, il est impossible de définir ce qu’est une femme sur la base de rôles de genre ou de comportements particuliers, sans se baser sur des stéréotypes dépassés de “femme” que beaucoup de femmes rejetteraient.

Ainsi, contrairement aux autres groupes d’appartenance humaine, il n’existe aucune preuve externe observable qu’une personne au corps masculin est réellement une femme.

Aucun des choix disponibles 1), 2), 3), ou quelque combinaison de ceux-ci, ne donne une définition fonctionnelle de ce qu’est une femme qui ne soit pas liée aux stéréotypes de genre traditionnels. Il n’est pas possible d’un point de vue féministe de comprendre ce qu’est une femme d’une manière qui rendrait vraie la proposition que les transfemmes sont des femmes.

Quelles solutions nous restent à ce stade? Soit nous devons réintroduire dans le débat la biologie, de sorte qu’être une femme dépend d’être de sexe féminin. Il faut noter que cela ne revient absolument pas à la thèse essentialiste du genre selon laquelle être de sexe féminin détermine que l’on adhère aux stéréotypes féminins traditionnels. Mais cela équivaut à accepter qu’être une femme est une version de l’option 2) plus la biologie féminine. Soit nous devons laisser complètement tomber la notion de genre et dire que la catégorie “femme” n’est ni un groupe naturel ni un groupe construit socialement. Mais si nous acceptons ce dernier point de vue, les femmes ont toujours besoin des protections que leur accorde la Loi de 2010 sur l’égalité: en l’absence de toute définition du mot “femme”, les espaces réservés aux femmes devraient devenir des espaces réservés aux personnes de sexe féminin, afin de préserver l’actuelle protection accordée aux femmes adultes et aux enfants.

 

Sophie Allen est Maître de conférences en philosophie, à l’Université de Keele, au Royaume-Uni.

Version originale : https://medium.com/@s.r.allen/if-transwomen-are-women-what-is-a-woman-d36121bdd926

Traduction : TRADFEM

3 réflexions sur “Si les transfemmes sont des femmes, alors que signifie être une femme?

  1. Je ne comprends pas l’intérêt des transactivistes de vouloir faire reconnaitre les transgenres en tant qu’homme ou femme.

    Ils veulent regrouper dans le terme « femmes » toute personne reproduisant des stéréotypes sociaux genrés ou/et s’auto-déterminant psychologiquement femme, indépendamment ou non de la biologie.

    Supposons.
    Mais en quoi le fait de redéfinir des notions du domaine de la biologie changent quoi que ce soit dans les réalités biologiques? Il existera toujours deux catégories sexuelles biologiques distinctes dans l’humanité, l’une possédant des chromosomes XX et un sexe biologique et anatomique féminin, l’autre des chromosomes XY et un sexe biologique et anatomique masculin. Et cela ne changera en rien la distinction biologique entre les personnes nés de sexe biologique et anatomique féminin et ceux nés de sexe biologique et anatomique masculin passant à une étape de leur vie entre les mains d’un chirurgien afin de changer d’apparence. Renommer ou redéfinir des réalités biologiques ne permet pas de les modifier.

    Appeler les personnes de sexe biologique et anatomique féminin « gynécis » par exemple, tandis que les personnes de sexe biologique et anatomique masculin voulant transiter vers le genre opposé seraient appelés les « gynétrans » ou même « femme » si ça peut leur faire plaisir de s’approprier le mot, n’enlève en rien les distinctions biologiques entre gynécis et gynétrans. Les conséquences sociales et politiques seront les mêmes, l’oppression des femmes sera différente de celle des trans, le droit à la non mixité impliquera l’exclusion des trans dans les espaces de femmes etc….

    Deux choses m’interpellent :

    1- Pourquoi vouloir absolument utiliser le terme « femme » pour désigner les transgenres alors qu’il est déjà la propriété de la biologie et du langage courant pour définir une autre catégorie de population? Pourquoi ne pas se contenter de transgenre ou éventuellement créer un autre et nouveau mot si ce dernier ne leur convient pas, plutôt que récupérer un mot qui existe déjà?
    2- Pourquoi les transgenres ne reconnaissent ils pas la définition biologique conventionnelle du mot « femme », alors que certains d’entre eux changent d’anatomie pour leur ressembler? C’est bien qu’ils se représentent physiquement une femme avec un vagin. Sachant que l’anatomie dépend de la biologie, et que la leur est artificielle, ils devraient en déduire que les seules femmes sont les personnes biologiquement et anatomiquement de sexe féminin.

    Je vois dans les raisonnements alambiqués transgenristes une manipulation et une confusion du langage aboutissant finalement à du révisionnisme scientifique. Leur volonté d’assimiler à tout prix les trans et les femmes va jusqu’à contrer une science exacte telle que la biologie, en s’appuyant sur la psychanalyse, la croyance, les théories essentialistes, tout ce qu’il y a de plus abstrait. Leur conclusion est de dire que les femmes et les trans sont identiques en tout point, même si les faits démontrent le contraire.

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    • Merci de votre analyse attentive qui me semble tout à fait appropriée en questionnant les stratégies sous-tendant ce qu’on peut classer sommairement sous le label d’idéologie transgenriste, avec ses contradictions patentes.
      En même temps, c’est peut-être une erreur de chercher une cohérence dans ce discours. Les gens qui se disent « transgenres » n’offrent aucune définition stable et fonctionnelle de ce terme. Il s’agit plutôt d’une catégorie extensible à l’infini, qui recouvre en fait le remplacement de la catégorie du sexe par celle de « l’identité de genre », soit l’impression fluctuante que chacun peut avoir de son sexe ou de son rapport aux stéréotypes sexuels. L’image d’un parapluie (https://bit.ly/2E7r397) regroupant aussi bien travestis que dissidents et transexuel-le-s reflète bien cette confusion volontaire, destinée à ratisser le plus large possible et à donner aux idéologues le faux mandat de représenter les volontés de tout ce monde CONTRE les droits des femmes, qui sont leur véritable cible si on observe leurs revendications plutôt que leurs discours incohérents, divergents et opportunistes. En effet, si des hommes peuvent se dire « femmes », ils confisquent du même coup la parole multiple et les ressources des femmes lorsque l’État et les médias leur en donnent le droit. D’ailleurs, beaucoup de transsexuel-le-s refusent d’être amalgamés dans ce fourre-tout et cette guerre qui s’intensifie constamment, et elles et ils le disent, même si cela leur vaut des insultes des « purs et durs ».
      Continuez à nous lire et n’hésitez pas à commenter nos autres traductions sur ces thèmes, voire à nous suggérer d’autres écrits à traduire. Cette interaction est un des buts de notre collective bénévole.

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  2. C’est pourtant simple, si je perds une jambe après un accident je ne suis plus bipède et DONC on ne peut plus affirmer que l’espèce humaine est bipède puisque j’en serais le parfait contrexemple. Si une personne peut changer l’apparence de son sexe biologique alors le sexe biologique n’existe plus.
    L’humanité n’est plus sexuée mais hermaphrodite CQFD.

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