Le féminisme radical d’Andrea Dworkin : plus pertinent que jamais

 

par Meagan Tyler, 29 juillet 2019

Les féministes ne deviennent-elles acceptables qu’après leur décès?

Faire taire les voix féministes que l’on ne veut pas entendre, comme celle d’Andrea Dworkin (1946 – 2005), est une façon sûre de consolider le pouvoir patriarcal et de barrer la route au mouvement de libération des femmes.

(Photo : Colin McPherson / Corbis via Getty Images)

Avec le retour du féminisme à l’avant-scène, il ne devrait pas être surprenant de voir le nom d’Andrea Dworkin refaire surface dans le discours. Et pourtant ça l’est.

Le mouvement #MoiAussi et la violence masculine envers les femmes font les manchettes internationales. La misogynie à l’égard des Noires et les points d’intersections du racisme et du sexisme sont des sujets d’actualité dans la culture populaire. La nature patriarcale de l’autoritarisme de droite inquiète les analystes politiques. Il est donc tout à fait logique que le travail de Dworkin soit considéré comme particulièrement approprié, puisqu’elle a passé la plus grande partie de sa vie à combattre le patriarcat suprématiste et capitaliste blanc.

Mais la vision du changement révolutionnaire que Dworkin a défendue avec tant de passion a été en grande partie ridiculisée de son vivant – y compris par d’autres féministes, généralement libérales ou libertaires. Et, aujourd’hui, alors que l’on évite l’analyse féministe radicale dans les universités et que les militantes féministes radicales sont de plus en plus chassées des tribunes et des manifestations, il est étonnant de voir le travail d’une penseuse féministe radicale aussi importante être revisité de façon relativement positive.

La récente réévaluation du travail de Dworkin a, en partie, été motivée par la publication d’une nouvelle anthologie, intitulée Last Days at Hot Slit. On y trouve un ensemble impressionnant d’écrits recoupant l’ensemble de sa carrière, y compris mon préféré, le décapant « Je veux une trêve de 24 heures durant laquelle il n’y aura pas de viol » – une allocution adressée à un auditoire de 500 hommes :

Vous ne vous êtes jamais demandé pourquoi nous ne sommes pas en conflit armé avec vous ? Ce n’est pas parce qu’il y a une pénurie de couteaux de cuisine dans ce pays. C’est parce que nous croyons en votre humanité, malgré toutes les preuves du contraire.

Cette anthologie contient plusieurs références à des lettres personnelles (on y en reproduit même quelques-unes), et c’est de cette correspondance privée que vient le titre du livre. Nous apprenons que « Hot Slit » [Fente chaude] est le titre que Dworkin avait envisagé de donner au texte qui allait devenir son classique féministe de 1974, Woman Hating [en cours de traduction]. Mais, de toute évidence, elle s’est ravisée. Il semble donc étrange de présenter un livre, ostensiblement dédié à son travail, sous un titre qu’elle a finalement rejeté – un titre qui sert actuellement surtout à appâter les internautes.

La tension entre ce titre et le contenu du livre reflète la tension croissante entre ce que Dworkin défendait fièrement, haut et fort, et la façon dont elle se transforme lentement aujourd’hui en emblème acceptable d’un féminisme (supposément) mort depuis longtemps. Je ne peux m’empêcher de me demander si ses écrits sont perçus comme contenant un radicalisme qui n’est devenu acceptable que parce qu’elle est morte et ne peut plus répondre à ses critiques.

À bien des égards, il est embarrassant d’aborder les réactions récentes à son œuvre, plutôt que celle-ci, d’autant plus que ses livres eux-mêmes méritent désespérément d’être lus. Cette oeuvre est complexe et stimulante, accessible et ineffable. De nombreuses femmes ont témoigné que ces paroles avaient littéralement changé leur vie. Comme le dit Julia Long, Dworkin était une « géante de la pensée » et si elle avait été un homme, limitant ses propos aux hommes, nous aurions probablement des centres universitaires d’« études dworkiniennes » et des conférences annuelles de spécialistes de Dworkin pour célébrer ses idées.

Et il ne fait guère de doute que ses idées demeurent douloureusement pertinentes. L’écriture de Dworkin a toujours justifié un public beaucoup plus large, beaucoup plus sympathique (sérieusement, allez en lire autant que vous le pouvez, si vous ne l’avez pas déjà fait). Bon nombre de ses textes publiés sont librement accessibles en ligne, avec son autorisation, depuis plus de deux décennies. [Consulter aussi http://radfem.org/dworkin%5D

Mais je reviens toujours aux réactions à cette œuvre, parce qu’il y a aussi quelque chose qu’il faut dès maintenant démêler à leur sujet.

L’anthologie Last Days at Hot Slit manifeste une sorte de respect à contrecœur. Les directrices de collection – Johanna Fateman et Amy Scholder – ne se positionnent pas comme des féministes radicales, et elles donnent l’impression d’être un duo inhabituel pour avoir mis ce livre au monde. Par exemple, elles avouent en préface qu’il n’était peut-être « pas fou » pour Dworkin de s’inquiéter sérieusement des méfaits de la pornographie violente. Non parce qu’elle avait raison, mais parce qu’elle « étouffait dans des récits de femmes d’abus sadiques et de viols en écrivant toute la nuit, nuit après nuit ». Quelle généreuse interprétation d’avoir ainsi fait place à une reconnaissance de sa santé mentale !

Cette préface, comme beaucoup de recensions subséquentes, semble rédigée à partir du point de vue des sceptiques et à leur intention. Une de ces recensions débute ainsi : « Andrea Dworkin n’a jamais été mon genre de féministe. » Et la plupart enchaînent, plus ou moins, avec des variations des propos suivants : « Oh oui, rappelez-vous comment nous avons tous méprisé / ridiculisé / ignoré cette gouine laide et négligée avec ses hyperboles féministes hystériques, il y a des années ? Eh bien, il s’avère qu’elle avait un peu raison ! » Ou, à tout le moins, ils trouvent que ses écrits étaient plus persuasifs qu’on ne l’avait reconnu à l’époque, même si elle arborait tout de même une salopette.

Cette approche est difficile à accepter pour celles et ceux d’entre nous qui avons toujours reconnu l’importance cruciale du travail de Dworkin, non seulement pour la théorie et la pratique féministes, mais aussi pour la politique progressiste et l’écriture politique en général. Le fait qu’en 2019, certain·es ne parviennent pas à dépasser son apparence apparemment inacceptable et non féminine (en citant ses « cheveux crépus » et ses « salopettes informes ») prouve plutôt l’à-propos de sa critique cinglante du rôle que jouent les pratiques et les attentes de beauté dans la socialisation patriarcale.

Répéter des descriptions usées de ses choix vestimentaires et des accusations de misandrie n’est pas un accident, et cela a pour effet de limiter le pouvoir durable de ses mots. Comme Eleanor Gordon-Smith le fait remarquer dans Stop Being Reasonable, lorsqu’il s’agit de persuasion, il peut être plus facile d’attaquer la personne plutôt que le contenu de ses arguments. Et, lorsqu’un message dérangeant est livré par une source qui est dévalorisée socialement, culturellement ou politiquement, ce message n’est pas suffisamment pris en compte et n’est donc pas vraiment entendu. Attaquer Dworkin comme personne est – et a toujours été – une façon de réduire au silence son message.

Ces approches ont pour effet cumulatif de positionner Dworkin comme une sorte de curiosité anachronique, une relique intéressante de l’époque révolue d’un féminisme raté. Et c’est ainsi qu’il lui est possible d’être encensée par des personnes qui semblent autrement opposées à des aspects fondamentaux de son travail d’une vie, en particulier sa conceptualisation de l’industrie du sexe comme partie intégrante de la suprématie masculine et comme une forme de violence masculine. On ne peut qu’imaginer ce que Dworkin elle-même penserait des rédactrices du webmagazine Bustle s’occupant à imaginer ses expériences personnelles du « travail du sexe » – une expression politiquement viciée qu’elle n’a jamais utilisée, bien sûr.

Si Dworkin est devenue une icône de bravoure féministe dans ces comptes rendus contemporains, c’est uniquement parce que la menace a disparu et qu’il est évident, apparemment, que nous avons toutes abandonné la lutte contre les méfaits de la pornographie et de la prostitution.

Sauf que certaines d’entre nous n’ont pas cessé de lutter. Une foule de féministes radicales – jeunes et âgées, militantes et universitaires – demeurent adeptes d’une lecture holistique de la domination masculine, dans laquelle la prostitution et la pornographie ne sont pas de simples à-côtés, mais bien des indicateurs et des moteurs centraux de l’inégalité économique, raciale et sexuelle. Alors que l’industrie mondiale du sexe continue de se transformer et de proliférer, créant ce que Sheila Jeffreys a appelé « le vagin industriel », une telle analyse est plus impérative que jamais.

Loin d’être démodée, l’analyse de Dworkin était prémonitoire. Elle n’était pas « folle » quand elle a prévu la montée de l’industrie pornographique comme force culturelle, bien avant l’invention du méga-portail PornHub. Ou lorsqu’elle a appelé à l’abolition des rôles sexuels et prédit le potentiel de l’androgynie, bien avant que l’on parle de s’identifier comme non binaire. Ou quand elle a mis en garde contre la (re)montée des politiques de droite et de leur assise dans le contrôle et la violence infligés aux corps des femmes, tous des exemples que l’on peut trouver dans l’anthologie Hot Slit.

Malgré ces intuitions novatrices, l’analyse féministe radicale, que Dworkin a si magistralement théorisée, est sans doute encore plus impopulaire aujourd’hui que lorsque l’autrice a été ostracisée pour l’avoir formulée. S’il y a autre chose que nous pouvons apprendre de son travail et de la multitude de réactions qu’il a suscitées, c’est que certains et certaines auraient pu – et auraient dû – l’écouter plus tôt. Exclure les voix féministes que l’on ne veut pas entendre est un moyen infaillible d’étayer le pouvoir patriarcal et de limiter les horizons de la libération des femmes.

 

Meagan Tyler est maître de conférences à l’Université ausralienne RMIT et chargée des communications à la Coalition Against Trafficking in Women Australia. Elle est l’autrice de Selling Sex Short : The Sexological and Pornographic Constructions of Women’s Sexuality in the West et co-éditrice (avec Miranda Kiraly) de l’anthologie Freedom Fallacy : The Limits of Liberal Feminism [en cours de traduction].

Freedom Fallacy: The Limits of Liberal Feminism

Version originale : https://www.abc.net.au/religion/are-the-only-good-feminists-dead-feminists-learning-from-andrea/11359142?fbclid=IwAR3BGk7f7IcrGkyJAa6Qa3OSUjMrJxf6UisJ8QnflMUUbdp2cliXwpqF3Gc

Traduction: TRADFEM, tous droits réservés à Meagan Tyler.

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