John Stoltenberg: Mettre en scène les derniers mots d’Andrea

Un manuscrit, découvert après la mort d’Andrea Dworkin, écrit sur son viol sous drogue, est maintenant une pièce de théâtre. Son compagnon de vie explique pourquoi.

Par John Stoltenberg

En mai 1999, à l’âge de 52 ans, Andrea est allée à Paris. Elle venait juste de terminer son livre Scapegoat: The Jews, Israel and Women’s Liberation, un projet monumental qui la dévorait depuis neuf ans. Le travail consistait en une immersion dans la littérature de l’Holocauste et il a été si éprouvant que sa santé en a souffert. Elle avait terriblement besoin d’une pause. Elle voulait prendre des vacances à Paris, une ville qu’elle aimait.

Elle était heureuse là-bas ; nous parlions tous les jours par téléphone et elle me le disait. Elle faisait de longues promenades. Elle visitait des galeries d’art. Elle commençait à écrire un nouveau livre. Elle se reposait et reprenait ce qu’elle avait sacrifié pour Scapegoat.

Un jour, elle m’a appelé dans un état de frayeur et d’agitation. Elle m’a dit qu’elle pensait avoir été violée. Dans l’hôtel. Pendant qu’elle était sans connaissance à cause d’une drogue mise dans son verre. Elle n’était plus elle-même, pleine de confusion et de détresse. J’ai essayé de penser vite et de la calmer. Je lui ai dit qu’elle devrait appeler son gynécologue, que j’allais lui transmettre son numéro. Elle ne voulait pas avoir affaire aux autorités parce qu’elle ne parlait pas français. Je lui ai dit qu’elle devrait rentrer à la maison immédiatement par le premier vol qu’elle pourrait trouver.

L’évènement l’avait brisée. Elle a lutté pour s’en remettre. Elle avait des cauchemars terrifiants. Elle a consulté deux thérapeutes. Elle a commencé à prendre des anxiolytiques. Sa santé a encore diminué.

Pour Andrea, l’écriture a toujours été une façon de comprendre ce qu’autrement elle ne pouvait pas. J’ai donc été soulagé quand, peu de temps après l’épreuve de Paris, elle m’a dit qu’elle avait commencé à écrire à ce sujet. Quelques mois plus tard, elle m’a montré un essai à la première personne intitulé « Le jour où j’ai été droguée et violée ». Après l’avoir lu, j’étais inquiet. Je reconnaissais la véracité de tout ce qu’il contenait, mais je craignais que cette divulgation publique ne la blesse. Je savais aussi que c’était un moment où la dernière chose que je devais faire était de proposer des suggestions éditoriales ou d’agir comme un filtre. Ne serait-ce que pour son processus de guérison, Andrea avait besoin d’énoncer à haute voix ce qu’elle voulait dire, en ses propres termes. Donc, en juin 2000, environ un an et un mois après avoir été violée sous drogue, cet article a été publié, tel qu’elle l’avait écrit.

Ni Andrea ni moi n’avions anticipé les attaques invraisemblables et sarcastiques qui ont suivi – une cacophonie méprisante qui l’accusait, entre autres choses, d’avoir fomenté toute l’histoire pour attirer l’attention. Comme je la savais torturée quotidiennement par ses traitements et par la prolongation et l’aggravation des symptômes liés au traumatisme, j’étais choqué et en colère du fait de cette réaction. Non seulement cela n’avait-il aucun lien avec sa réalité, mais cela aggravait sa douleur. Je me disais que ces mauvaises langues, toutes des femmes, devraient avoir honte.

Durant les dernières années de la vie d’Andrea, le nuage sombre qui planait après l’attaque de Paris s’est lentement dissipé pour laisser entrer la lumière. Son esprit de combat s’était régénéré et elle travaillait à nouveau. Elle a rédigé et publié Heartbreak: The Political Memoir of a Feminist Militant. Même si elle ne pouvait plus s’engager à donner des conférences (une maladie osseuse lui interdisait de voyager, ce qu’elle décrit dans “Through the pain barrier”), au moment de sa mort, en avril 2005, elle était plongée dans la recherche et l’écriture de ce qui aurait été son quatorzième livre.

Après la mort d’Andrea, j’ai trouvé sur son ordinateur un manuscrit dont je ne connaissais pas l’existence. Il était daté du 30 août 1999, soit environ trois mois après son viol sous drogue à Paris. J’y ai jeté un regard, j’ai réalisé que c’était à propos de cette angoisse, j’ai vu qu’il était dédié à JS (moi) et EM (Elaine Markson, son agent et amie chère) – et je l’ai rapidement refermé. Je ne pouvais pas supporter de le lire.

Comme le temps passait et que mon chagrin n’était plus aussi continuel, j’ai réalisé que, quelle que soit la réaction émotionnelle que je fuyais, j’avais la responsabilité de lire cet article. Quand je me fus préparé et que je l’ai finalement fait, j’ai été comblé et impressionné. Car ce que je découvrais était un essai autobiographique de 24 000 mots, composé en douze volets passionnés, puissants et magnifiquement écrits, comme jamais Andrea n’en avait produits. C’était intimement saisissant, féroce et irrévérencieux, plein d’esprit mordant, émotionnellement brut. Et ce n’était manifestement pas un projet ; c’était abouti, poli, comme pour publication. Et j’ai compris pourquoi elle ne l’avait montré ni à moi ni à Elaine. Elle avait dû savoir cela nous dévasterait. Car elle l’avait écrit sous la forme d’une lettre de suicide.

Évidemment, ce n’était pas une véritable lettre de suicide, ou tout au moins elle n’existait pas comme telle. Andrea a continué à vivre après l’avoir terminé, elle a continué à écrire à un rythme régulier, puis elle est morte dans son sommeil d’une inflammation du cœur. Mais en choisissant d’écrire sous cette forme, elle a trouvé et libéré le langage avec lequel parler de son impasse émotionnelle : elle a mis en paroles le fait d’avoir survécu à un viol sous drogue, comme aucun autre écrivain de premier plan ne l’avait jamais fait.

En tant qu’exécuteur testamentaire littéraire d’Andrea, je devais désormais décider quoi faire de ce manuscrit. De toute évidence, elle l’avait écrit pour elle-même, pour aller au plus profond de sa douleur et l’exorciser en la façonnant en langage avec art. Mais honnêtement, je ne sais pas si elle souhaitait que ce texte soit incarné dans le monde.

Un jour où je relisais cet écrit, un élément de son écriture m’a frappé : sa voix interne était celle d’un monologue de drame ou d’un monodrame, une éloquente pièce de théâtre solo. J’ai commencé à penser qu’une performance live de cette œuvre pourrait être une façon pour les mots d’Andrea de prendre forme dans le monde. Entendus par un public, à haute voix sur scène. D’une manière qui honorerait et exprimerait la passion d’où elle écrivait.

Au début de mai 2014, cette pièce, intitulée Aftermath, a été jouée six fois à New York dans la salle Willa Cather de la Bibliothèque Jefferson Market. Le texte était entièrement d’Andrea (le manuscrit original réduit de moitié pour durer 90 minutes). La mise en scène était d’Adam Thorburn, un collaborateur et ami de longue date. L’artiste était une actrice prodigieusement douée, Maria Silverman.

Ces représentations ont été une expérience intense. Nuit après nuit, les retours d’après le spectacle nous renvoyaient avec urgence l’avis que la pièce devait continuer. De ces retours, il était clair qu’Aftermath parlait à la fois à des gens qui connaissaient Andrea (et/ou son travail) et à des gens qui n’avaient jamais entendu parler d’elle. Un sondage mené en ligne après les représentations a demandé à son public le sens de cette pièce pour elles et eux. Voici quelques réponses :

“Le texte était douloureux, poétique, incisif. L’actrice était superbe.”

“C’était intense, douloureux, parfois drôle, et incroyablement utile.”

“Bousculant, touchant, déchirant de la meilleure façon qui soit, l’écriture brillante, la performance exceptionnelle, magnifiquement mise en scène … on en redemande !”

“Cela m’a transporté. Tellement rempli de vérités profondes, si joliment écrit, si puissamment joué. J’ai trouvé cela fantastique.”

“C’était très émouvant. Honnête et puissant comme je n’avais pas entendu depuis longtemps.”

Aftermath a ensuite été sélectionnée pour le festival de théâtre United-Solo où elle a été jouée à New York à l’automne 2014. Je suis très heureux qu’en septembre 2015, la compagnie Waterworks de Montréal présentera la première mondiale d’Aftermath dans son intégralité, co-réalisée par Rob Langford et Tracey Houston et mettant en scène Helen Levitt.

À chaque étape de la mise en forme de ce projet théâtral, j’aurais espéré pouvoir en parler avec Andrea. Je voudrais lui dire combien les mots qu’elle n’a montrés à personne touchent et marquent désormais des auditoires.

En tant qu’auteure, Andrea a toujours été une artiste, et Aftermath, du point de vue littéraire, ne fait pas exception. L’écriture bouillonnante varie considérablement au cours de nombreux thèmes – ses aspirations quand elle était jeune, ses relations érotiques et romantiques, le mariage où elle a été violentée, son intelligence des liens entre les Juifs et les femmes, sa vision du comportement du président Clinton, son profond engagement au soutien des femmes, sa critique de celles qui les trahissent. Et le fait qu’Aftermath soit jouée signifie que le public peut maintenant entendre la dimension émotionnelle de la voix d’Andrea que, dans la vie, elle partageait seulement avec moi et ses amis les plus proches – sa voix tranchante et oraculaire, que le public connaissait, mais aussi sa voix tendre, ironique, triste, vulnérable, drôle.

Andrea a également toujours voulu que son art soit utile. Pour compter, pour faire une différence. Donc, j’aimerais lui faire savoir que, grâce à Aftermath, le labyrinthe héroïque, sans réserve, de son angoisse solitaire suite à ce viol sous drogue touche maintenant d’autres survivantes et survivants d’abus sexuels – les aide à se réconcilier avec ce qui est incompréhensible et indicible dans leur propre expérience, les aide à ne pas ressentir un tel isolement.

Les essais de John Stoltenberg comprennent «Living With Andrea Dworkin » (1994), «Imagining Life Without Andrea » (2005), et « Andrea n’était pas transphobe » (2014). Le présent articler est adapté de « Andrea Dworkin’s Last Rape », initialement publié au Royaume-Uni dans Feminist Times. Pour recevoir des informations sur Aftermath: The Andrea Dworkin Theater Project, veillez « aimer » la page Facebook de la pièce.

AFTERMATH, avec Helena Levitt, est mise en scène en première mondiale à Montréal du 17 au 27 septembre au Centre culturel Georges-Vanier, 2450 Workman, Montréal. Détails: http://bit.ly/1Nlv8og 

Traduction : TRADFEM 

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s