Andrea Dworkin : La nuit et le danger

dworkin+stoltenberg moustachuLe discours « La nuit et le danger » a été écrit pour les rassemblements Take Back the Night (Reprendre la nuit). À New Haven, dans le Connecticut, 2000 femmes ont ainsi manifesté. Des prostituées de rue ont rejoint la marche et dans des maisons de retraite, des femmes âgées sont sorties sur les balcons avec des bougies allumées. À Old Dominion, en Virginie, des Noirs et des Blancs, des femmes et des hommes, des gays et des hétéros, se rassemblèrent par centaines pour la première marche politique jamais organisée à Old Dominion, un bastion conservateur, oligarchique, comme son nom l’indique. Les personnes défilèrent sur vingt-deux kilomètres, comme si elles ne voulaient pas rater un seul trottoir, sous la menace de perdre leur emploi et sous celle des violences policières. À Calgary, au Canada, des femmes ont été arrêtées pour avoir manifesté sans autorisation ; l’ironie qu’une marche soit le moyen le plus sûr (arrestations mises à part) pour les femmes de sortir la nuit a échappé à la police, mais pas aux femmes. À Los Angeles, en Californie, la queue d’un cortège de 2000 femmes marchant sur chacun des deux trottoirs a été attaquée par des hommes en voitures. Je ne sais pas combien de fois j’ai fait ce discours, mais à force de le répéter, j’ai découvert l’Amérique du Nord et j’y ai rencontré certaines des personnes les plus courageuses. « La nuit et le danger » n’a jamais été publié auparavant.

 

Une marche Reprendre la nuit nous parle droit au cœur. Nous les femmes sommes censées avoir particulièrement peur de la nuit. La nuit promet des violences aux femmes. Pour une femme, marcher la nuit, c’est non seulement risquer l’agression, mais aussi – selon les valeurs de la domination masculine – la chercher. La femme qui transgresse les limites de la nuit est une hors-la-loi qui déroge à une loi de base du comportement civilisé : une femme convenable ne sort pas – certainement pas seule, certainement pas uniquement avec d’autres femmes – la nuit. Une femme qui sort la nuit, sans laisse, est considérée comme une salope ou une garce arrogante qui ne connaît pas sa place. La milice de la nuit – les violeurs et les autres hommes qui rôdent – a le droit de faire respecter les lois de la nuit : de traquer la femme et de la punir. Nous avons toutes été poursuivies, et beaucoup d’entre nous avons été attrapées. Une femme qui connaît les règles de la société civilisée sait qu’elle doit se mettre à l’abri de la nuit. Mais même lorsque la femme, comme une bonne fille, s’enferme à double tour, la nuit menace de faire intrusion. Il y a dehors des prédateurs qui se glissent par les fenêtres, descendent par les gouttières, crochètent les serrures, passent par les Velux, pour apporter la nuit avec eux. On fait dans le romanesque au sujet de ces prédateurs, notamment dans les films de vampires. Les prédateurs deviennent brume et se faufilent au travers d’invisibles fissures. Ils sont porteurs du sexe et de la mort. Leurs victimes tentent de se dérober, de résister au sexe, de résister à la mort, jusqu’à ce que, vaincues par l’excitation, elles écartent les jambes, offrent leur gorge et tombent amoureuses. Une fois que la victime a complètement capitulé, la nuit n’a plus rien de terrifiant, parce que la victime est morte. Elle est très belle, très féminine et très morte. C’est l’essence de ce qu’on appelle la romance, qui n’est que le viol embelli de regards suggestifs.

La nuit est le moment de la romance. Les hommes, comme leurs vampires adorés, vont courtiser. Les hommes, comme les vampires, chassent. La nuit autorise ce qu’on appelle la romance et cette romance se résume au viol : une pénétration forcée du domicile, qui est parfois la maison, toujours le corps et ce que certains appellent l’âme. La femme est solitaire et/ou endormie. Le mâle la draine jusqu’à satiété ou jusqu’à ce qu’elle en meure. Les fleurs traditionnelles de la drague sont les fleurs traditionnelles de la tombe, remises à la victime avant la mise à mort. Le cadavre est habillé, maquillé, étendu, rituellement violé et voué à une éternité d’exploitation. Toutes distinctions de libre arbitre et de personnalité sont détruites et nous sommes censées croire que c’est la nuit, et non le violeur, qui les détruit.

Les hommes se servent de la nuit pour nous effacer. C’est Casanova, que les hommes tiennent pour une autorité en la matière, qui a écrit que « quand la lampe est éteinte, toutes les femmes sont égales1. » L’anéantissement de la personnalité d’une femme, de son individualité, de sa volonté, de son caractère, est une condition préalable à la sexualité masculine, et ainsi la nuit est l’instant sacré pour la célébration sexuelle des hommes, car il fait noir et dans le noir, il est plus facile de ne pas voir : de ne pas voir qui elle est. La sexualité masculine, ivre de son mépris intrinsèque pour toute vie, mais surtout pour la vie des femmes, peut investir la sauvagerie, traquer des victimes au hasard, se servir de l’obscurité pour se dissimuler, et trouver dans l’obscurité un réconfort, une récompense et un sanctuaire.

La nuit est magique pour les hommes. C’est la nuit qu’ils cherchent des prostituées et des filles faciles. C’est la nuit qu’ils font ce qu’ils appellent l’amour. C’est la nuit qu’ils se saoulent et errent en bandes dans les rues. C’est la nuit qu’ils baisent leurs épouses. C’est la nuit que se déroulent leurs soirées étudiantes. C’est la nuit qu’ils commettent leurs prétendues séductions. C’est la nuit qu’ils s’habillent de draps blancs et brûlent des croix. La tristement célèbre Nuit de Cristal – lorsque les nazis allemands ont incendié, vandalisé et fracassé les vitres de magasins et de maisons juives dans toute l’Allemagne – la Nuit de Cristal, qui tire son nom des éclats de verre qui recouvraient l’Allemagne quand cette nuit s’est terminée – la Nuit de Cristal, quand les nazis ont tabassé ou tué tous les Juifs qu’ils ont pu trouver, tous les Juifs qui ne s’étaient pas suffisamment barricadés – la Nuit de Cristal qui préfigura le massacre à venir – est la nuit par excellence. Les valeurs du jour deviennent les obsessions de la nuit. Tout groupe haï craint la nuit, parce que durant la nuit tous les gens méprisés sont traités comme sont traitées les femmes : comme des proies, prises pour cibles pour être frappées ou assassinées ou violées. Nous craignons la nuit parce que la nuit, les hommes deviennent plus dangereux.

Aux États-Unis, avec son climat raciste caractéristique, la peur même de l’obscurité est manipulée, souvent de façon subliminale, au profit de la peur du noir, des hommes noirs en particulier, de sorte que l’association traditionnelle entre le viol et les hommes noirs, qui est notre patrimoine national, en est renforcée. Dans ce contexte, l’imagerie de la nuit noire suggère que le noir est intrinsèquement dangereux. Dans ce contexte, l’association de la nuit, des hommes noirs et du viol devient un article de foi. La nuit, le temps du sexe, devient aussi le temps de la race – la peur raciale et la haine raciale. L’homme noir, qu’on chasse la nuit dans le Sud pour le castrer et/ou le lyncher, devient dans les États-Unis racistes le vecteur du danger, le vecteur du viol. Faire d’un type d’hommes racialement méprisé un bouc émissaire, une figure symbolique incarnant la sexualité de tous les hommes, est une stratégie masculiniste courante. Hitler a fait la même chose à l’homme juif. Dans les zones urbaines des États-Unis, la population prostituée est majoritairement composée de femmes noires, de prostituées qui habitent la nuit, de figures féminines prototypiques, boucs émissaires à nouveau, symboles portant le fardeau d’une sexualité féminine définie par les hommes, celle de la femme comme marchandise. Ainsi, parmi les femmes, la nuit est le temps du sexe, mais aussi le temps de la race : l’exploitation raciale et l’exploitation sexuelle sont fusionnées, indivisibles. La nuit et le noir : le sexe et la race : les hommes noirs sont condamnés pour ce que font tous les hommes ; les femmes noires sont utilisées comme le sont toutes les femmes, mais elles sont singulièrement et intensément punies par la loi et par les habitudes sociales ; et pour démêler ce nœud cruel, si intégral à chaque nuit, nous allons devoir reprendre la nuit pour qu’elle ne puisse plus être utilisée pour nous détruire par la race ou le sexe.

Pour toutes les femmes, la nuit signifie un choix : le danger ou l’enfermement. L’enfermement est souvent également dangereux – les femmes tabassées sont enfermées, une femme que viole son mari est susceptible de l’être dans sa propre maison. Mais avec l’enfermement, on nous promet une réduction du danger, et en nous enfermant, nous essayons d’éviter le danger. L’histoire, du point de vue des femmes2, en a été une d’enfermement : la limitation physique, les attaches, le mouvement interdit, l’action punie. Aujourd’hui encore, où que nous regardions, les pieds des femmes sont liés. Une femme ligotée est l’emblème littéral de notre condition, et partout où nous allons, nous voyons notre condition célébrée : des femmes ligotées, liées, attachées. L’acteur George Hamilton, un des nouveaux Comtes Dracula, affirme que « toute femme a le fantasme d’un sombre inconnu qui la menotte. Les femmes n’ont pas le fantasme de manifester avec Vanessa Redgrave3. » Il ne semble pas se rendre compte que nous avons bel et bien des fantasmes où Vanessa Redgrave manifesterait à nos côtés. La célébration érotique du ligotage des femmes est la religion de notre époque ; ses textes sacrés et ses films cultes sont partout, tout comme la pratique des pieds bandés. Le principe du ligotage, c’est qu’il interdit la liberté de mouvement. Hannah Arendt a écrit : « Entre toutes les libertés spécifiques qui peuvent venir à l’esprit quand nous entendons le mot « liberté », la liberté de mouvement est historiquement la plus ancienne, et aussi, la plus élémentaire. Pouvoir partir où l’on veut est le geste le plus originel de l’être libre, de même que la limitation de la liberté de mouvement a été, depuis des temps immémoriaux, la condition préalable à l’esclavage. La liberté de mouvement est aussi la condition nécessaire de l’action, et c’est dans l’action que l’homme fait la première expérience de sa liberté dans le monde4. » La vérité, c’est que les hommes font vraiment l’expérience de la liberté de mouvement et de la liberté d’action, mais pas les femmes. Nous devons reconnaître que la liberté de mouvement est une condition préalable à toute autre liberté. Son importance est supérieure à celle de la liberté d’expression, parce que sans elle la liberté d’expression ne peut pas exister. Alors quand nous, les femmes, luttons pour notre liberté, nous devons commencer par le commencement et nous battre pour la liberté de mouvement, que l’on nous a refusée et que l’on nous refuse toujours. Dans les faits, nous ne sommes pas autorisées à sortir la nuit. Dans certaines parties du monde, les femmes n’ont absolument pas le droit de sortir, mais nous, dans notre démocratie exemplaire, on nous permet de tituber ça et là, durant le jour, à demi-handicapées, et pour cela, bien sûr, nous devons nous montrer reconnaissantes. Nous devons particulièrement être reconnaissantes parce que des emplois et de la sécurité dépendent de l’expression de notre gratitude par une conformité souriante, une douce passivité, et une soumission savamment adaptée aux goûts particuliers des hommes à qui nous devons plaire. Nous devons être reconnaissantes – à moins d’être prêtes à combattre l’enfermement – prêtes à combattre la détention et le ligotage – à combattre le fait d’être attachées et bâillonnées et utilisées et gardées et retenues en dedans et immobilisées et conquises et prises et possédées et accoutrées comme des poupées, des jouets qui doivent être remontés pour manifester le moindre mouvement. Nous devons être reconnaissantes – à moins d’être prêtes à résister aux images de femmes ligotées et attachées et humiliées et utilisées. Nous devons être reconnaissantes à moins que nous ne soyons prêtes à exiger – non, à prendre – la liberté de mouvement pour nous-mêmes parce que nous savons qu’elle est une condition préalable à toute autre liberté que nous devons vouloir si nous voulons la liberté tout court. Nous devons être reconnaissantes – à moins d’être prêtes à dire avec les trois Marias du Portugal : « Assez. Il est temps de crier « assez ». Et de former une barricade avec nos corps5. »

Je pense que nous avons été reconnaissantes pour les petites faveurs des hommes depuis bien assez longtemps. Je pense que nous sommes malades à crever à force d’être reconnaissantes. C’est comme si nous étions obligées de jouer à la roulette russe ; chaque soir, on nous met un pistolet contre la tempe. Chaque jour, nous sommes bizarrement reconnaissantes d’être en vie. Chaque jour, nous oublions qu’une nuit, ce sera notre tour, le hasard ne sera plus le hasard, mais particulier et personnel, ce sera moi ou ce sera vous ou ce sera quelqu’une que nous aimons peut-être plus que nous nous aimons nous-mêmes. Chaque jour nous oublions que nous troquons tout ce que nous avons et n’obtenons à peu près rien en retour. Chaque jour, nous faisons avec, et chaque soir, nous devenons captives ou hors-la-loi – susceptibles d’être blessées d’une façon ou d’une autre. Il est temps de crier « Assez », mais crier « Assez » ne suffit pas. Nous devons nous servir de nos corps pour dire « Assez » – nos corps doivent former une barricade, mais cette barricade doit se mouvoir comme se meut l’océan et être redoutable comme l’océan est redoutable. Nous devons nous servir de notre force, de notre passion et de notre endurance collectives pour reprendre cette nuit et chacune de nos nuits pour que la vie soit digne d’être vécue et que la dignité humaine soit une réalité. Ce que nous faisons ici ce soir est aussi simple que cela, aussi difficile et aussi important que cela.

 

1  Jacques Casanova, Histoire de ma vie, Tome 6, vol. 11, chap. 1, éd. F. A. Brockhaus, 1962, p. 14 (note de bas de page).

Dworkin utilise le mot herstory – un jeu de mots avec history : « his » faisant référence au masculin et « her » au féminin. (ndt)

Jean Cox Penn et Jill Barber, « The New Draculas Become the Kinkiest Sex Symbols Ever », Us, Vol. III, No. 7, p. 27.

Hannah Arendt, « De l’humanité dans de « sombres temps ». Réflexions sur Lessing », dans Vies politiques, Gallimard, 1974, p. 17.

Maria Isabel Barreno, Maria Teresa Horta et Maria Velho da Costa, Nouvelles lettres portugaises, éd. du Seuil, coll. Combats, 1974, p. 251.

 

Version française : la collective TRADFEM

Original : http://www.nostatusquo.com/ACLU/dworkin/WarZoneChaptIb.html

Copyright © 1979, 1988, 1993 by Andrea Dworkin. Tous droits réservés à la succession.

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