Andrea Dworkin: Terreur, torture et résistance

[Dworkin a prononcé ce discours inaugural à une conférence de l’Association canadienne pour la santé mentale, intitulée « Femmes et santé mentale : femmes dans une société violente », tenue à Banff (Alberta), en mai 1991.] Dworkin au podium

Nous sommes ici parce qu’il y a urgence. Vous le savez toutes et tous. Nous voudrions parler ici des progrès accomplis, mais nous savons que les femmes ne sont pas plus à l’abri du viol aujourd’hui que lorsque nous avons commencé. Je me réjouis que l’Association canadienne pour la santé mentale se préoccupe de notre santé. Parce que, personnellement, ça me rend malade de voir le nombre de femmes qui sont brutalisées, violées, sodomisées. Qui sont assassinées. Qui disparaissent. Qui, dans une culture féminine de non-violence, ne font pas souffrir ceux qui nous font souffrir. Nous nous en prenons plutôt à nous-mêmes. Nous nous suicidons. J’ai connu tellement de femmes qui ont passé chaque jour de leur vie à lutter pour rester en vie, en raison de leur désespoir intérieur, dû aux agressions sexuelles qu’elles ont vécues. Et ce sont des femmes courageuses. Des femmes fortes. Des femmes créatives. Des femmes qui pensaient avoir droit à la dignité, à l’individualité, à la liberté, à la créativité, alors qu’en fait, elles ne pouvaient même pas marcher cent mètres en liberté. Beaucoup ont été violées quand elles étaient enfants, chez elles. Par leurs pères, par leurs oncles, par leurs frères, avant de devenir, entre guillemets, « des femmes ». Beaucoup d’entre elles ont été battues par les hommes qui les aimaient. Par leurs maris, par des amants. Beaucoup ont été torturées par ces hommes, et quand on voit ce qui est arrivé à ces femmes, on se dit : « Où êtes-vous, Amnesty International? Où êtes-vous? » Car les prisons des femmes sont nos habitations. Nous vivons sous un régime de loi martiale. Nous vivons dans des endroits marqués par une culture du viol. Voilà ce qu’est la maison d’une femme, son lieu de vie. Ce n’est qu’une fois en prison que les hommes connaissent une culture aussi propice au viol que le foyer nord-américain moyen. Nous vivons l’équivalent d’un couvre-feu militaire. Imposé par des violeurs. Et nous disons habituellement que nous sommes des citoyennes libres dans une société libre. Nous mentons. Nous mentons et mentons encore tous les jours à ce sujet.

Nous survivons en étant amnésiques. En oubliant ce qui nous est arrivé. En étant incapables de nous rappeler le nom de celle qui était dans le journal hier. Qui se rendait à pied quelque part et qui a disparu. Comment s’appelait-elle? Ça me tue de ne pas arriver à me souvenir des noms. Il y en a trop. Je n’arrive pas à m’en souvenir. Il y a un nom en particulier que je n’arrive jamais à me rappeler. Celui de la femme qui a été violée, violée à plusieurs sur la table de billard de New Bedford, au Massachusetts. Par quatre hommes, tandis que tout le monde dans le bar était debout, regardait, applaudissait. Cette femme est morte dans un accident, le genre d’accident que les flics appelleront toujours un suicide, moins d’un an après le procès du viol. Personne n’a semblé surpris. Trois mois avant que cette femme soit violée sur cette table de billard, le magazine pornographique Hustler avait publié sur deux pages la photo d’une femme violée sur une table de billard. Tout ce qu’on a fait à la femme dans cette image porno a été fait à cette femme, dans ce bar, cette nuit-là. Après le viol collectif de New Bedford, Hustler a publié une photo de femme dans une pose pornographique, une similicarte de vœux, où l’on pouvait lire : « Bienvenue à New Bedford ». Le procès du viol a été télédiffusé partout aux États-Unis. Les taux d’auditoire ont dépassé ceux des séries les plus populaires. Aux États-Unis, les gens regardaient ça quotidiennement, comme un divertissement. Cette femme a été chassée de sa ville. Même si les violeurs avaient été condamnés. Et moins d’un an après, elle était morte, et moi, je n’arrive pas à me rappeler son nom, malgré tous mes efforts. Hollywood en a fait un film, « Les accusés ». Un film remarquable, un film incroyable, dans lequel Jodie Foster, par son talent et son inventivité, nous montre qu’une femme est un être humain. Et il faut deux heures pour qu’un large public se rende compte qu’en fait, oui, c’est vrai, de sorte qu’au moment du viol collectif, on comprend que quelqu’un, quelqu’un, quelqu’un a été blessé d’une manière qui dépasse la somme de toutes les violences physiques qu’on lui a infligées. La version d’Hollywood se termine bien. Les voyeurs sont condamnés pour incitation au viol. Et la femme triomphe. Et moi, je restais assise dans la salle à me dire : « Mais elle est morte. Comment s’appelle-t-elle? Comment se fait-il que je n’arrive pas à me rappeler son nom? »

Et il y a les femmes dont j’arrive à me souvenir du nom, par exemple une femme de New York qui a été assassinée dans Central Park par un homme qui avait été son amant. Elle s’appelle Jennifer Levin. Et la raison pour laquelle je connais son nom, c’est que, lorsqu’elle a été tuée, assassinée par ce type, son amant, la presse new-yorkaise a placardé son nom en manchette de toutes les feuilles de chou pour dire quelle salope c’était. Je n’ai acheté aucun de ces journaux, mais il m’a été tout simplement impossible de sortir de chez moi sans lire ces titres. Et ensuite, le gars est inculpé. Monsieur Chambers. Un blanc. De la classe supérieure. Un garçon riche. Ça devient le meurtre commis par un « blouson doré ». Et, pour la première fois aux États-Unis, on voit apparaître la « défense du sexe hard », qui consiste à prétendre : « Elle voulait du sexe vraiment brutal, douloureux, humiliant ». « C’était une garce agressive et elle a essayé de l’attacher. Et elle lui a fait mal, et ça a tellement perturbé le gars qu’en essayant de se dégager, il l’a accidentellement étranglée. Avec son soutien-gorge. » Ah bon. Donc, suivant ce scénario, les femmes de New York ont été terrorisées par une couverture médiatique racoleuse, qui a prétendu que la façon dont les femmes sont traitées quand on les viole devient tout à coup la façon de les traiter quand on les tue. « Elle l’a provoqué. Elle en voulait. Elle aimait ça et elle a eu ce qu’elle méritait. » Quand la cheffe de l’unité new-yorkaise des crimes sexuels, Linda Fairstein, a essayé de faire condamner cet homme pour meurtre, elle a eu un problème : elle n’arrivait pas à lui trouver de mobile personnel. Elle pensait ne jamais arriver à convaincre le jury que cet homme avait eu une raison de tuer Jennifer Levin. Et bien sûr, il n’y avait aucune raison pour qu’il le fasse. Si ce n’est qu’il le voulait. Et qu’il le pouvait. Il a négocié une accusation réduite et le jury ne s’est jamais prononcé sur la cause. Nous étions plusieurs à penser qu’il allait être acquitté. Après qu’il a obtenu cet arrangement, on a télédiffusé des vidéos de Monsieur Chambers à des partouzes, parodiant l’étranglement de cette femme. Assis, à poil, entouré de femmes, et rejouant le meurtre. En rigolant. Nous vivons dans un monde où les hommes tuent des femmes et où les mobiles n’ont absolument rien de personnel. Comme le savent toutes les femmes présentes ici qui ont été violées ou battues. C’est l’une des expériences les plus impersonnelles qui puissent vous arriver. Vous êtes mariée. Vous vivez avec un homme. Vous pensez qu’il vous connaît et que vous le connaissez. Mais en fait quand il commence à vous faire mal, il le fait parce que vous êtes une femme. Pas parce que vous êtes la personne que vous êtes, qui que vous soyez.

Je veux que nous arrêtions de mentir. Je pense que nous devons beaucoup mentir juste pour survivre, et je veux que nous arrêtions de mentir. Et un des mensonges que nous racontons, c’est que cette sorte de haine des femmes n’est pas aussi pernicieuse, aussi meurtrière, aussi sadique, aussi vicieuse que d’autres sortes de haine ciblant une condition innée. Nous avons reconnu quelques-unes, seulement quelques-unes, des atrocités qui ont été commises. On se dit, moi, ce n’est pas pareil. Moi, je suis Andrea. Je suis Jane. Je suis… Je suis… Je suis… Je suis moi, moi. Mais tout le monde a dit ça. Chaque juif poussé dans un wagon a dit « Mais… je suis moi. Ne faites pas… Pourquoi faites-vous ça? Je suis moi. » Les nazis n’avaient pas non plus de mobile personnel, analysable en ces termes. Et ce que je vous dis, c’est que nous sommes dans une situation d’urgence. Vous savez cela. Vous le savez. Il se peut qu’aux États-Unis aucune femme ne pense encore, quelles que soient ses opinions, qu’elle en sortira indemne. Quelle que soit sa classe. Quelle que soit sa race. Quelle que soit sa profession. Aucune d’entre nous ne croit qu’elle s’en sortira, non seulement vivante, mais sans avoir subi de viol, de violence conjugale, d’exploitation ou de coercition au cours de sa vie. Sans même parler d’une expérience vécue de ce à quoi nous avons droit, c’est-à-dire la liberté. Nous avons droit à la liberté. Qu’est-ce qui se passe quand vous marchez dans la rue? Vous ne pouvez pas vous perdre dans vos pensées, n’est-ce pas? Parce que vous avez intérêt à savoir qui s’approche de vous à chaque instant. Nous vivons dans un état policier dont tout homme est l’agent. Je veux que nous arrêtions de sourire. Je veux que nous arrêtions de dire que tout va bien. Je veux que nous arrêtions de dire que ça pourra être réparé plus tard. Il se peut que cela puisse être utilisé : ce que nous apprenons, du fait d’avoir été blessées, nous pouvons peut-être l’utiliser, mais est-ce que ça peut être réparé? Non, ça ne peut pas être réparé. Alors la question est de savoir comment nous allons faire pour empêcher que ça se produise.

Nous avons eu un mouvement génial qui a sauvé énormément de vies humaines. Et moi, tout particulièrement, je vous remercie et vous salue, celles d’entre vous qui travaillez dans des centres d’accueil pour femmes violées, et dans des maisons d’hébergement pour femmes battues. J’aurais sacrément aimé que vous soyez là à certains moments de ma vie. À l’époque, quelqu’un de mon âge, quelqu’un qui a quarante ans aujourd’hui, ne pouvait bénéficier d’aucune aide, du genre d’aide que nous offrons aujourd’hui. Mais nous devons maintenant changer d’optique. Nous devons empêcher que ça se produise. Parce que, sinon, nous acceptons que, dans notre condition de femme, le viol soit normal, la violence infligée aux femmes soit normale. Et la question est : comment réguler ça? Comment le réduire? Peut-être pourrait-on les envoyer voir plus de matches de foot qu’ils n’en voient déjà? Vous savez, pour trouver d’autres exutoires, des diversions. Je suis ici pour vous dire que la guerre contre les femmes est une vraie guerre. C’est la réalité. Elle n’a rien d’abstrait. Elle n’est pas idéologique, même si elle inclut une part d’idéologie. Et les gens se battent sur le terrain des idées, c’est vrai. Mais c’est une guerre où son poing à lui est dans votre figure à vous. Et c’est la réalité, c’est vrai. Et être libre signifierait que cela n’arrive pas. Voyez-vous, nous allons ici et là en disant que cela n’est pas arrivé aujourd’hui ou qu’il ne s’est encore rien passé. Ou bien que j’ai eu de la chance ces trois derniers mois. Ou bien, oh! j’en ai trouvé un bon maintenant, un gentil, il ne me fera pas trop mal. Il m’insulte peut-être beaucoup, mais il ne me fera pas mal. Et peut-être que c’est vrai, et peut-être pas. Mais nous devons trouver un moyen d’empêcher les hommes de faire mal aux femmes. En toutes circonstances.

Vous savez que la plupart des femmes sont violentées chez elles. Vous savez que la plupart des femmes sont tuées chez elles. Un mouvement politique, tel que je le conçois, existe pour changer la manière dont la réalité sociale est organisée. Et cela signifie que nous devons tout comprendre de la manière dont ce système fonctionne. Et cela signifie que toute femme qui a connu une forme ou une autre de violence sexuelle n’a pas seulement de la douleur et de la souffrance, elle possède aussi un savoir. Un savoir sur la suprématie masculine. Elle sait ce que c’est. Elle sait ce qu’on ressent. Et elle peut commencer à penser stratégiquement à la façon d’y mettre fin. Nous vivons sous un règne de terreur. Et ce que je vous dis aujourd’hui, c’est que je veux que nous cessions de trouver ça normal. Et la seule façon de cesser de trouver ça normal est de refuser d’être amnésiques chaque jour de nos vies. De nous rappeler ce que nous savons du monde dans lequel nous vivons. Et de nous lever chaque matin, décidées à faire quelque chose à ce sujet.

Nous devons comprendre comment fonctionne la violence masculine. C’est une des raisons pour lesquelles étudier la pornographie et combattre l’industrie pornographique est si important. Parce que c’est le pentagone. C’est le quartier général. Ce sont eux qui entraînent les soldats. Ensuite, les soldats sortent et ils nous font ces choses. Nous sommes la population contre laquelle cette guerre est menée. Et cette guerre a été et demeure terrible. Car notre résistance n’a pas été exigeante. Elle n’a pas été suffisante. Dès l’instant où nous pensons avoir le droit de faire quelque chose contre un sex-shop, nous cessons de penser. Et je parle d’actions aussi bien légales qu’illégales. Nous ne croyons même pas avoir le droit de prendre de mesures légales, encore moins des mesures illégales. Et ce sentiment d’indignité que nous portons partout, principale conséquence de la peur dans laquelle nous vivons, nous fait souscrire, dans nos gestes, au système qui dit que la vie de l’homme qui veut nous faire mal a davantage de valeur que la nôtre. Nous l’acceptons. Et une bonne part de notre aptitude à survivre tient au fait d’oublier cela autant que nous le pouvons. Je comprends bien que je m’adresse ici à des femmes qui passent plus de temps que la plupart des autres à composer avec la réalité des agressions sexuelles. Si notre prémisse est que la liberté des femmes compte, que l’égalité des femmes compte, alors l’éducation — ouvrez les guillemets, fermez les guillemets — l’éducation, l’éducation, l’éducation ne suffit pas. Vous savez très bien qu’ils sont éduqués. Vous le savez, non?

Savez-vous que le violeur en sait toujours davantage sur le viol que nous? C’est vrai. Il a des secrets qu’il nous cache. Nous, nous ne lui cachons rien. Savez-vous que les proxénètes sont experts à manipuler et à vendre les femmes? Ce ne sont pas des idiots. Je tiens à remettre en question l’idée que le viol et la prostitution et d’autres graves violations des droits des femmes sont des anomalies. Et que l’utilisation habituelle des femmes par les hommes, leur utilisation prescrite dans le coït, est normale et sans lien avec les excès qui semblent toujours nous surprendre. Nous les femmes qui souhaitons tellement souffrir, à ce qui paraît. C’est nous en fait qui provoquons tout cela. Quand une femme a été violée et va au tribunal, pourquoi les prémisses des juges sont-elles identiques à celles des pornographes? Pourquoi? Le coït a été une façon concrète de posséder les femmes. Cela est vrai, c’est concret. Nous le savons, la plupart d’entre nous en avons fait l’expérience. C’est d’histoire que je vous parle, et de sexualité. Pas comme d’une idée dans votre tête, mais comme de ce qui arrive à une femme quand elle est au lit avec un homme. Et la raison pour laquelle je le fais, c’est que, si nous refusons de reconnaître le coït comme une institution politique, directement liée aux façons dont nous sommes socialisées à accepter notre statut inférieur – et une des façons dont nous sommes contrôlées –, nous n’arriverons jamais à toucher les racines de la domination masculine, à comprendre comment elle fonctionne dans nos vies. Une chose est claire : la prémisse de base, en ce qui concerne les femmes, c’est que nous sommes nées pour être baisées. Voilà. Cela veut dire beaucoup de choses. Pendant très longtemps, cela voulait dire que le mariage était la possession pure et simple du corps d’une femme, et que le coït était un droit du mariage. Donc, l’acte sexuel était en soi un acte de force. Car le pouvoir de l’État imposait à la femme d’accepter le coït. Elle appartenait à l’homme. Le résidu culturel de cette règle dans notre société est que les hommes vivent le coït comme la possession des femmes. La culture parle du coït comme de la conquête des femmes. Des femmes qui capitulent. Des femmes que l’on prend. Nous parlons ici d’un paradigme de viol. Pas un paradigme de réciprocité, ou d’égalité, ou de partage, ou de liberté. Quand la prémisse est que les femmes sont sur terre pour être sexuellement accessibles aux hommes pour le coït, cela veut dire que les limites de nos corps sont perçues comme ayant moins d’intégrité que celles des corps des hommes. Pourtant les hommes ont des orifices, ils peuvent être pénétrés. L’homophobie sert à canaliser les hommes vers les femmes. À punir des hommes de ne pas utiliser les femmes. Et il y a là un aveu que les hommes savent à quel point la sexualité masculine peut être agressive et dangereuse à l’égard des femmes. Quand une femme va au tribunal et qu’elle dit : j’ai été violée, le juge, le procureur, la presse et beaucoup, beaucoup d’autres gens disent : non, vous avez baisé. Et elle dit : non, j’ai été violée. Et ils disent : ce n’est pas grave si on vous force un peu. Vous savez cela, vous savez que cela demeure vrai. Cela n’a pas changé. Quand vous percevez la domination masculine comme un système social, ce que vous voyez, c’est qu’elle est organisée pour veiller à ce que des femmes soient sexuellement disponibles pour les hommes. C’est la prémisse de base.

Et nous disposons d’un choix. Et ce choix n’est pas dans les livres de science politique. Les universités ne se soucient pas d’approfondir pour nous ce niveau de choix. La question est de savoir ce qui est le plus important, le besoin masculin de baiser ou la dignité des femmes. Et je vous dis que l’on ne peut pas séparer les prétendues agressions imposées aux femmes des prétendues utilisations normales des femmes. L’histoire des femmes comme cheptel sexuel mondial rend cette distinction impossible.

Donc, y a-t-il d’autres implications à cet état de choses? Oui, il y en a. Car, étant donné la manière dont le sexe est socialisé et réel dans notre société, les hommes ne peuvent être en rapport sexuel avec des femmes qui sont leurs égales. Ils en sont incapables. D’accord? C’est ce qu’on appelle la chosification. Quand nous sommes gentilles, nous utilisons le mot « chosification ». Nous utilisons de grands mots. Nous essayons vraiment d’acquérir un peu de dignité en utilisant des mots longs. Eh bien, je vais utiliser des mots courts. Des mots qu’ils pensent vraiment quand ils font ce qu’ils font. À savoir que nous sommes des objets. Et pour obtenir la réaction des hommes, nous devons être la sorte d’objet qui leur convient. Alors, réfléchissez à ce que cela signifie. Cela signifie que la femme se discipline elle-même. Qu’elle prend des décisions qui rendent sa liberté impossible. Car si elle veut vivre, si elle veut gagner sa vie, elle va devoir être le genre d’objet auquel l’homme va réagir, d’une manière qui compte pour lui. C’est à dire d’une manière sexuelle. Le harcèlement sexuel au travail n’est pas une sorte d’accident. Et le fait que les femmes soient des migrantes sur le marché du travail n’est pas un accident. Quand vous passez le contrat, le contrat sexuel d’être une chose, alors vous diminuez vos possibilités d’être libre. Et alors vous acceptez, comme prémisse fondamentale de votre vie, le fait d’être disponible, de ne jamais remettre en question son hégémonie sexuelle à lui. De ne pas réclamer l’égalité dans vos rapports intimes. Car après tout, vous avez déjà renoncé à votre corps, soit chez le chirurgien esthétique, soit de quelque autre manière. Les femmes – et c’étaient des femmes, oui des femmes… –, les femmes qui bandaient les pieds de leurs filles pour les réduire à huit centimètres de longueur – les filles étaient rendues infirmes – le faisaient parce que c’était le critère de la beauté. Et si une femme voulait manger, il fallait qu’un homme la trouve belle. Et même si cela voulait dire qu’elle ne pourrait pas marcher pour le reste de ses jours, il fallait que le contrat soit passé. C’était le deal, le « Bigdil ». Et nous les femmes continuons à jouer au Bigdil. Au lieu de décider ce que nous voulons, ce dont nous avons besoin. Nous déclassons notre propre liberté. Nous avons peur, non pas que nous soyons lâches, bon sang! non, nous ne sommes pas lâches, nous sommes courageuses. Mais nous nous servons de notre courage pour survivre quand nous passons ces contrats. Au lieu de combattre le système qui nous force à ce contrat. De sorte que, quand nous choisissons, c’est un choix libre. C’est notre choix, un choix qui est vraiment enraciné dans l’égalité et non dans le fait que toute femme n’est toujours qu’à un homme de distance de l’assistance publique.

Aux États-Unis, la violence contre les femmes est un passe-temps généralisé. C’est un sport, une forme d’amusement, un divertissement culturel banalisé. Et c’est une réalité. Envahissante. Une épidémie. Qui sature la société. C’est très difficile de la faire remarquer à qui que ce soit, parce qu’il y en a tellement. Cela fait pratiquement trente ans, aux États-Unis en particulier – je vais parler des États-Unis – que la société est totalement saturée de pornographie. Depuis trente ans, beaucoup de gens ont voulu nous voir étudier le problème. Beaucoup de gens ont voulu que nous en débattions. Nous avons étudié, débattu, nous avons fait tout ça. Pendant ce temps s’est développée chez nous une importante population d’hommes que l’on appelle des tueurs en série. Il y en a des tas. Ce sont des hommes qui violent et qui tuent, la plupart du temps des femmes, parfois des enfants. Généralement, ils mutilent les corps. Parfois ils les baisent avant, parfois après. Tout cela est du sexe pour eux. On peut évidemment dire que c’est une affaire de pouvoir, mais la réalité est que, pour eux, c’est leur façon d’avoir du sexe. En nous mutilant, nous blessant et nous tuant. Nous avons, aux États-Unis, une épidémie incroyable et continue de meurtres de femmes. Des pans entiers de nos populations ont disparu dans certaines villes. À Kansas City, dans le Midwest, depuis 1977 la police – qui est la pire source au monde – dit que 60 femmes ont été tuées. Les trois quarts d’entre elles étaient des Noires. C’étaient des femmes en prostitution. Elles ont été mutilées, ou laissées dans ce que les flics et les médias appellent – les euphémismes sont extraordinaires – des positions suggestives. L’une des méthodes courantes des tueurs en série consiste à infliger à leurs victimes ce qu’ils ont vu dans la pornographie, et ils laissent leurs cadavres dans des poses pornographiques. Voilà une partie ce que font beaucoup d’entre eux. La pornographie fait toujours partie de leurs antécédents. Parfois, ils l’utilisent pour traquer leur victime, parfois pour planifier leur crime. Parfois, ils s’échauffent avec pour commettre les actes. Et pourtant, les gens continuent à dire qu’il doit y avoir quelque chose dans l’air : ou bien ce doit être dans l’eau, ou bien… En fait, qui sait ce que c’est?… Nous trouvons cela inconcevable… Comment se fait-il que ces types trouvent de telles idées, l’idée de faire ces choses-là?… D’où cela peut-il venir?… Organisons une chasse au trésor pour essayer de le découvrir… Mais la réponse est en vente partout autour de nous. C’est dans la pornographie. Elle leur dit : Allez en attraper une. Elle leur dit : Faites-lui ceci! Elle dit que c’est marrant. Qu’eux aussi aimeront ça. Voilà la réalité, et pour ce qui est de la domination masculine, ce que ça signifie, c’est que la société doit rester organisée ainsi pour qu’il y ait suffisamment de femmes comme matériau brut de cette pornographie.

Et les conditions matérielles qui fournissent ce matériau brut, à savoir les femmes, encore, des personnes – pas des choses, des personnes –, ce sont la pauvreté, les sévices généralement incestueux infligés aux enfants et l’itinérance. Ce n’est pas un mystère. Avant, on ne savait pas. Nous avons fait des recherches. Toutes, ici présentes, nous avons cherché ce savoir. Qu’est-ce qui arrive aux femmes? Comment cela arrive-t-il? Nous le savons maintenant, nous en savons très long aujourd’hui, et je vous dis qu’il est temps de commencer à agir à partir de ce que nous savons. Nous savons que la pornographie suscite des agressions sexuelles. Nous savons qu’aux États-Unis, l’âge moyen des violeurs diminue constamment. Ce sont maintenant des adolescents qui commettent la majorité des premières agressions sur les jeunes filles. J’ai apporté des cas particuliers, mais ils ne comptent pas vraiment. Ils sont si étranges. Ce sont de jeunes garçons qui enfoncent des objets dans… dans des nourrissons et qui les tuent. Parce qu’ils disent – quand on leur demande pourquoi – qu’ils ont vu ça dans la pornographie. Ce sont des garçons qui prennent des armes à feu et qui essaient de les enfoncer dans le vagin de femmes. Où ont-ils vu ça? Où ont-ils appris ça? Demandez-leur. Demandez à ceux qui sont en prison, dans des centres pour jeunes délinquants sexuels. Ils vous diront : J’ai appris à le faire. Ce qui fait que quelqu’un a envie de le faire diffère peut-être de comment il apprend à le faire. Mais le fait est que si vous vivez dans une société saturée de cette sorte de haine des femmes, vous vivez dans une société qui a fait de vous une cible pour le viol, la violence conjugale masculine, la prostitution ou la mort. Voilà, de mon point de vue, les faits qui comptent.

Et il y a encore autre chose. Je veux que vous sachiez ce qu’il y a dans la pornographie, parce que je veux que vous sachiez de quel genre de divertissement il s’agit. Et je veux que vous parliez de la violence infligée aux femmes alors que vous êtes ici pour parler de guérison. J’aimerais vous voir arriver à ressusciter les mortes. Voilà ce que je voudrais voir : c’est pour moi une position politique. Une des raisons pour lesquelles la Droite séduit autant de femmes est qu’elle offre un dieu transcendant qui dit : je guérirai toutes vos peines, toutes vos souffrances et toutes vos blessures. Je suis mort pour vous, je vous guérirai. Les féministes n’ont pas de dieu transcendant qui offre ce genre de guérison. Nous avons des idées concernant l’équité, la justice et l’égalité. Et nous devons trouver des moyens pour les réaliser. Nous n’avons pas de magie. Nous n’avons pas de pouvoirs surnaturels. Et nous ne pouvons pas continuer à recoller les fragments des femmes mises en miettes. Alors ce que je pense, c’est que nous défendre est notre moyen le plus accessible de guérir. Et je pense que c’est important de comprendre que nous allons vivre avec une certaine quantité de souffrance pendant la majeure partie de notre vie. Et je pense que, si votre priorité numéro un est de vivre une vie sans souffrance, vous ne pourrez ni vous aider ni aider d’autres femmes. Et je pense que ce qui compte est d’être une guerrière. Et je pense qu’avoir le sens de l’honneur dans la lutte politique est une façon de guérir. Et je pense qu’il nous faut de la discipline. Et je pense que les gestes posés contre les hommes qui font du mal aux femmes doivent être réels. Nous devons gagner… gagner! Nous vivons un état de guerre où nous ne nous sommes pas encore défendues. Nous devons gagner cette guerre. Il nous faut une résistance politique. Elle doit être visible. Elle doit impliquer nos législatrices, nos politiciennes. Elle doit impliquer nos spécialistes. Elle doit être visible. Elle doit aussi être secrète.

Tout ce qui ne vous est pas arrivé – et je le dis aussi pour moi-même, à titre d’élément de ma survie – tout ce qui ne vous est pas arrivé, c’est un peu de mou dans votre laisse. Vous n’avez pas été violée quand vous aviez trois ans, ou bien vous n’avez pas été violée quand vous aviez dix ans. Ou bien vous n’avez pas été une femme battue, ou bien vous n’avez pas été dans la prostitution – bref, tout ce à quoi vous avez échappé est la mesure exacte de votre liberté. Et la mesure de votre force. Et de ce que vous devez aux autres femmes. Je ne vous demande pas d’être des martyres. Je ne vous demande pas de donner votre vie. Je vous demande de la vivre honorablement et dans la dignité. Je vous demande de vous battre. Je vous demande de faire pour les femmes des choses que les femmes font tout le temps, dans la lutte politique, pour des hommes. N’est-ce pas vrai? Les femmes donnent d’elles-mêmes dans des luttes politiques qui concernent les deux sexes. Mais nous ne le faisons pas pour les femmes. Je ne vous demande pas de vous faire appréhender. Je vous demande de vous échapper. Je vous demande de vous sauver pour survivre. Si vous devez foncer à travers un mur de briques, faites-le. Mieux vaut en sortir avec quelques ecchymoses sur les bras que de voir un homme vous infliger ces marques parce que vous êtes restée immobile. Aucune d’entre nous n’a le droit de rester immobile.

Je vais vous demander d’envisager des actions concrètes. L’une de ces actions est de considérer l’enjeu de la pornographie en termes de politique sociale, ce qui, je crois, signifie faire adopter une version de la loi sur les droits civiques que nous avons rédigée à Minneapolis. Il y a beaucoup de raisons à cela et je ne vais pas les détailler toutes, mais je vais vous dire ceci : les lois sur l’obscénité disent que le corps des femmes est sale – c’est leur principe – et ces lois pénales n’arrêtent pas, n’arrêtent jamais l’industrie pornographique. L’industrie arrive à continuer. Quelqu’un d’autre peut s’occuper du business : c’est un business. Mais je vous demande de tenir les hommes responsables des manières dont les femmes sont exploitées dans la pornographie, de la reconnaître comme une forme de discrimination sexuelle. De comprendre qu’elle détruit les chances des femmes dans la vie et de dire : vous allez en payer le prix. Nous allons vous prendre votre argent. Nous allons trouver un moyen de vous faire du mal en retour. Nous allons le faire. Vous allez payer le prix maintenant. Finis les beaux jours pour vous, monsieur le proxénète!

Je pense qu’il est très important que le viol, la violence conjugale masculine et la prostitution soient reconnues en droit comme des violations des droits civiques des femmes. Et que nous construisions un système juridique qui reconnaisse notre dignité au nom de notre intégrité d’êtres humains. En reconnaissant que ces violations des droits sont de la plus grande ampleur et de la plus grande importance. Je vous demande de prendre des mesures de rétorsion contre les violeurs, de vous organiser contre les violeurs. Nous savons qui ils sont. Nous le savons parce que c’est à nous qu’ils s’en prennent. À notre meilleure amie. Nous les connaissons. Nous savons que c’est arrivé. Je vous demande de prendre cela au sérieux. Je dis que si les lois refusent de faire quoi que ce soit, c’est à vous de faire quelque chose.

Je vous demande de fermer les points de vente de la pornographie, partout où vous le pouvez, et d’en arrêter la distribution partout où vous le pouvez, de n’importe quelle façon. Je vous demande d’arrêter d’être discrète, en reléguant le féminisme à votre vie secrète. Je vous demande de ne pas vous excuser auprès de qui que ce soit pour ces actions, et d’organiser un soutien politique pour les femmes qui tuent des hommes qui leur ont fait du mal. Elles ont été isolées et elles sont seules. C’est un enjeu politique. On les punit, parce qu’à un moment de leur vie, elles ont résisté à une domination qu’elles étaient censées accepter. Elles sont là-bas en prison pour nous, pour chacune d’entre nous qui s’en est sortie sans avoir à appuyer sur une gâchette, pour chacune de nous qui a survécu et peut dire comment elle s’en est sortie sans avoir succombé à une gâchette. Je vous demande de contrer les hommes qui battent les femmes. De les faire incarcérer ou de les faire tuer, mais de les contrer. Je ne vous demande pas d’être des martyres. Je dis que cela fait vingt ans que nous discourons. Et je dis que les hommes qui violent choisissent de violer. Et que les hommes qui démolissent des femmes choisissent de les démolir. Et nous, les femmes, avons maintenant le choix de riposter, un choix que nous devons faire. Et je vous demande de considérer chaque possibilité politique de riposter. Au lieu de dire : « Je lui ai demandé, je lui ai dit, mais il n’a pas voulu arrêter ». D’accord? Nous devons trouver ensemble les moyens de le faire. Mais nous devons le faire.

* Initialement publié sous le titre « Terror, Torture and Resistance » dans Canadian Woman Studies/Les Cahiers de la Femme, Automne 1991, Volume 12, Numéro 1. Version originale, en ligne : http://www.nostatusquo.com/ACLU/dworkin/TerrorTortureandResistance.html

Copyright © 1991, Andrea Dworkin. Tous droits réservés à la succession.

Version française : TRADFEM.

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