Andrea Dworkin: La notion de supériorité biologique: un argument dangereux et meurtrier

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(La version originale de cet essai figure dans l’anthologie Letters from a War Zone.)

Une des insultes constamment utilisées contre moi par les femmes qui, sous couvert de féminisme, écrivent en faveur de la pornographie dans des médias misogynes est que je souscris à un déterminisme biologique primaire. Pourtant, mon premier livre, Woman Hating (1974), rejette manifestement tout déterminisme biologique ; il en est de même pour ma première anthologie Our Blood (1976), en particulier l’essai «The Root Cause». C’est également le cas du présent essai, publié à deux reprises: en 1978, dans la revue Heresies, et en 1979 dans la revue Broadsheet. Heresies était largement diffusée dans le Mouvement des femmes en 1978. L’épisode décrit ici, qui a eu lieu en 1977, est assez notoire, et donc ma position sur le déterminisme biologique – je suis contre – est généralement connue dans le Mouvement des femmes. Mais un des problèmes est que cet écrit, comme d’autres textes du présent livre, n’a aucun ancrage dans la culture : personne n’a à le connaître ou le prendre en considération pour paraître moins qu’ignare, personne n’aura de comptes à rendre pour avoir fermé les yeux dessus. Les critiques et les adversaires politiques des écrivains masculins doivent habituellement prendre en considération les écrits publiés de ceux qu’ils souhaitent calomnier. Aucune règle de ce genre ne protège les filles. Une «féministe» propornographie a publié un article affirmant que j’étais contre le droit des femmes à l’avortement, et cela malgré mes décennies de militantisme pour ces droits et mon appartenance à plusieurs groupes pro-choix. Personne n’a pris la peine de vérifier son allégation ; et la revue a refusé de publier un démenti. Nos écrits publiés ne comptent pour rien, pas plus que des années d’activité politique.

I


« Tout ce qui n’est pas, dans ce mondede race pure n’est que brins de paille balayés par le vent. » – Hitler, Mon Combat 1

« Ce serait pure folie que d’essayer d’estimer la valeur de l’homme selon sa race, et de déclarer ainsi la guerre à l’idée marxiste selon laquelle les hommes sont égaux, à moins que nous soyons déterminés à en tirer les conséquences ultimes. Et la conséquence ultime de reconnaître l’importance du sang – c’est à dire de la fondation raciale en général – est le transfert de cette estimation à la personne. » – Hitler, Mon Combat 2


Des sifflements. Des femmes qui crient contre moi: salope, bisexuelle, elle baise avec des hommes. Et avant même de parler, je tremblais déjà, plus effrayée de parler que je ne l’avais jamais été. Et, dans une salle composée de 200 sœurs lesbiennes, furieuse comme je ne l’avais jamais été. «Es-tu une bisexuelle?» hurle quelqu’une par-dessus le tumulte, les sifflets et les cris se mêlant dans un chahut rageur. Ma réponse: «Je suis une Juive,» puis, après une pause, «et une lesbienne et une femme». Et une lâche. Répondre Juive était suffisant. Dans cette salle, Juive était ce qui importait. Dans cette salle, répondre à la question «Baises-tu encore avec des hommes?» par un Non, comme j’ai fait, c’était trahir mes convictions les plus profondes. Toute ma vie, j’ai détesté les proscripteurs, les flics de la conformité sexuelle. En répondant, j’avais cédé aux inquisiteurs, et j’ai eu honte. Cela m’a humiliée de me voir ainsi : militante dans ma résistance à la flicaille extérieures, mais qui cède sans résistance à la flicaille parmi nous.

L’événement était une table ronde sur «Le lesbianisme comme politique personnelle», organisée à New York, pendant la Semaine de la fierté lesbienne de 1977. Une séparatiste lesbienne autoproclamée venait de parler. Sa description généralement exacte des crimes masculins contre les femmes s’enlisait dans cette pourriture idéologique, formulée de plus en plus fréquemment dans les cercles féministes, selon laquelle les femmes et les hommes sont des espèces ou des races distinctes (ces mots étant utilisés de façon interchangeable), les hommes sont biologiquement inférieurs aux femmes, la violence masculine est une fatalité biologique; pour l’éliminer, il faut éliminer l’espèce/la race elle-même (le moyen énoncé ce soir-là étant le développement de la parthénogenèse comme réalité reproductive viable) ; en éliminant l’espèce/race masculine biologiquement inférieure, la nouvelle «Ubermensch Womon» (prophétiquement actualisée par cette même séparatiste lesbienne*) exercera la domination terrestre qui est son vrai destin biologique. Nous sommes censées en déduire que la société créée par elle sera bonne parce qu’elle est bonne, biologiquement bonne. D’ici là, la SuperWomon naissante ne fera rien pour «encourager» les femmes à «collaborer» avec les hommes – elle n’offrira ni cliniques d’avortement ni refuges pour femmes victimes de violence conjugale. Après tout, elle doit conserver son «énergie» qui ne doit pas être gaspillée à maintenir en vie des femmes «plus faibles» par le biais de mesures réformistes.

Le public a applaudi avec enthousiasme les passages sur la supériorité féminine et l’infériorité masculine. Cette doctrine semblait les ravir. Y avait-il quelque dissidence, silencieuse, enfouie dans ces applaudissements? Une partie de cette réaction était-elle le plaisir spontané que nous connaissons toutes lorsque, enfin, les rôles sont inversés, même pour une minute, même en imagination? Ou l’impuissance nous a-t-elle rendues folles, au point que nous rêvons en secret d’une solution finale, parfaite dans sa simplicité, absolue dans son efficacité? Et est-ce qu’une cheffe saura un jour faire résonner cet accord secret, saura harnacher ces rêves, notre propre cauchemar inversé? N’existe-t-il pas, pour nous retenir, de souvenir lancinant du sang versé, des corps brûlés, des fours remplis, des peuples réduits en esclavage par tous ceux et celles qui ont souscrit de tout temps à cette même logique démagogique?

Dans le public, je voyais des femmes que je respecte ou que j’aime, des femmes qui ne me sont pas étrangères, des femmes qui sont bonnes non pas à cause de la biologie, mais parce qu’elles se soucient d’être bonnes ; je les voyais emportées dans une vague d’affirmation. J’ai parlé parce que ces femmes avaient applaudi. J’ai aussi parlé parce que je suis une Juive qui a étudié l’Allemagne nazie, et je sais que beaucoup d’Allemands et d’Allemandes qui ont suivi Hitler se souciaient aussi d’être bons, mais ils et elles ont trouvé plus facile d’être bons par définition biologique plutôt que par des actes. Ces personnes, désespérées par leur impression d’une impuissance insupportable, en vinrent à croire qu’ils et elles étaient si bons de par leur biologie que rien de ce qu’elles faisaient ne pouvait être infâme. Comme Himmler a dit en 1943 :


« Nous avons exterminé une bactérie [les Juifs] parce que nous ne voulions pas en fin de compte être infectés par la bactérie et en mourir. Je ne supporterai pas qu’apparaisse et que persiste la moindre zone d’infection ici. Partout où elle apparaîtra, nous la cautériserons. Dans l’ensemble, nous pouvons dire que nous avons accompli ce devoir des plus difficiles pour l’amour de notre peuple. Et notre esprit, notre âme, notre identité n’ont pas eu à en souffrir. »3


J’ai donc parlé, effrayée. J’ai dit que je ne m’associerais pas à un mouvement qui prône l’idéologie la plus néfaste au monde. C’était précisément cette idéologie du déterminisme biologique qui avait autorisé le massacre ou l’asservissement de presque tous les groupes qu’on pouvait citer, y compris les femmes par les hommes. (« Utilisons leur propre poison contre eux », a crié une femme.) Où que l’on regardât, c’était cette philosophie qui justifiait l’atrocité. La dynamique de cette croyance détruisait la vie même.

Les insultes ont persisté pendant que je parlais, mais peu à peu les femmes que j’admirais ou aimais et d’autres que je ne connaissais pas ont commencé à remettre en question ouvertement ce qu’elles avaient applaudie ainsi que leur propre assentiment. Embrassée par beaucoup de femmes en quittant la salle, j’ai quitté la salle encore chavirée, humiliée par les insultes, affectivement dévastée par l’affrontement. Le temps passe, mais la violence infligée ne s’efface pas. Elle ne s’efface jamais.

II


« On me dit que je suis sexiste. Je crois en effet que les différences entre les sexes sont notre héritage le plus précieux, même si elles rendent les femmes supérieures dans les façons qui importent le plus. » – George Gilder, Sexual Suicide4

« Il se peut que cette sagesse féminine vienne de la résignation devant la réalité de l’agression masculine ; mais c’est plus probablement une harmonique de la conscience de la femme d’être, en définitive, celle qui importe. En conséquence, bien qu’il y ait plus d’hommes brillants que de femmes brillantes, il y a plus de femmes bonnes que d’hommes bons. » – Steven Goldberg, The Inevitability of Patriarchy5


En tant que classe (pas nécessairement en tant qu’individues), nous pouvons porter des enfants. De cela découlent, selon l’idéologie patriarcale, tous nos autres attributs et toutes nos autres potentialités. Sur le piédestal, immobiles comme des statues de cire, ou dans le caniveau, icônes déchues embourbées dans la merde, nous sommes adulées ou dénigrées parce que nos traits biologiques sont ce qu’ils sont. Citant des gènes, des organes génitaux, de l’ADN, des odeurs codées, des biogrammes, des hormones, ou quoi que ce soit qui est au goût du jour, les phallocrates plaident leur cause qui est, en essence, que nous sommes biologiquement trop bonnes, trop mauvaises, ou trop différentes pour faire autre chose que de nous reproduire et de servir les hommes aux plans sexuel et domestique.

Les plus récentes variantes de cette tristement ancienne thématique privilégient les hormones et l’ADN : les hommes sont biologiquement agressifs ; leur cerveau fœtal flottait dans l’androgène ; leur ADN, pour se perpétuer, les pousse irrésistiblement au meurtre et au viol, alors que chez les femmes, le pacifisme est hormonal et la dépendance à l’accouchement est d’ordre moléculaire. Puisque dans la vision darwinienne (interprétée pour tout réduire à l’intérêt social des hommes), la persistance du plus apte signifie le triomphe des êtres humains les plus agressifs, les hommes sont et seront toujours supérieurs aux femmes au plan de leur capacité à protéger et étendre leur autorité. Ainsi, les femmes, parce que «plus faibles» (moins agressives), seront toujours à la merci des hommes. Nous ne sommes pas censées être troublées outre mesure par le fait que cette théorie de la suprématie sociale des plus aptes nous condamne à une éternelle indignité, et par le fait qu’appliquée à la race, elle évoque l’opinion identique d’Hitler sur la lutte évolutionnaire. Dans Sociobiology: The New Synthesis, une bible de justification génétique des massacres, Edward O. Wilson, se voulant rassurant, écrit : «Selon la théorie actuelle, le génocide ou la génosorption, qui favorise de manière considérable l’agresseur, ne doit advenir qu’une fois sur plusieurs générations pour diriger l’évolution6

III


« Je vous ai dit la très piètre opinion dans laquelle vous tenait M. Oscar Browning. Je vous ai indiqué ce que Napoléon, autrefois, pensait de vous, et ce que Mussolini en pense aujourd’hui. Puis, pour le cas où quelques-unes d’entre vous aspireraient à écrire des romans, j’ai recopié, afin que vous en fassiez votre profit, les conseils des critiques sur la nécessité de reconnaître courageusement les imperfections de votre sexe. J’ai fait mention du Pr X et mis en valeur sa déclaration : les femmes sont intellectuellement, moralement et physiquement inférieures aux hommes. (…) et voici un avertissement final (…) M. John Langdon Davies prévient les femmes «que lorsque les enfants cesseront d’être désirés, les femmes cesseront en même temps d’être nécessaires». J’espère que vous prendrez cela en note. » – Virginia Woolf, Une chambre à soi7


Si l’on se penche sur l’argumentation intellectuelle et scientifique masculine en regard de l’histoire des hommes, l’on est forcée de conclure que les hommes en tant que classe sont, au plan moral, des demeurés. La question cruciale est alors la suivante : devons-nous accepter leur conception d’une polarité morale fixée de manière biologique, absolue du fait de la génétique, des hormones, des organes génitaux (ou de quelque autre organe, sécrétion ou particule moléculaire qu’ils trouveront à blâmer) ? Ou bien est-ce que notre expérience historique de la privation et de l’injustice sociale nous enseigne que pour vivre libres dans un monde équitable, nous allons devoir détruire le pouvoir, la dignité, l’efficience de cette conception-là, plus que toutes les autres?

Récemment, on a vu de plus en plus de féministes promouvoir des modèles sociaux, spirituels et mythologiques fondés sur une domination féminine ou un matriarcat. À mon sens, ces choix indiquent une conformité de base aux prémisses du déterminisme biologique qui sous-tendent le système social masculin. Séduites par une idéologie basée sur l’ascendant moral et social d’une biologie féminine distincte, en raison de sa familiarité émotionnelle et philosophique, attirées par la dignité spirituelle inhérente à un «principe féminin» (essentiellement défini par les hommes), et bien sûr incapables d’abandonner volontairement ou spontanément un engagement continu et séculaire à la grossesse comme acte créatif féminin par excellence, les femmes ont de plus en plus tenté de transformer l’idéologie même qui nous a réduites en esclavage en une célébration dynamique religieuse, psychologiquement impérative du potentiel biologique des femmes. Cette tentative de transformation a peut-être une valeur de survie – en ce sens que le culte de notre capacité de procréation en tant que pouvoir peut retenir temporairement la main des patriarches qui berce l’éprouvette. Mais le prix à payer pour cela est de devenir porteuses de la maladie que nous devons guérir. Ce n’est pas par accident que dans les communautés matriarcales antiques les hommes étaient castrés, l’objet de sacrifices et exclus des instances publiques du pouvoir ; et ce n’est pas par accident non plus que certaines partisanes de la suprématie féminine considèrent aujourd’hui les hommes comme une espèce ou une race distincte et inférieure. Partout où le pouvoir est accessible et où l’intégrité physique est respectée en fonction d’attributs biologiques, une cruauté systématique imprègne la société et le meurtre et la mutilation la contaminent. Nous ne serons pas différentes.

Il est honteusement facile pour nous de savourer nos fantasmes de toute-puissance biologique tout en méprisant les hommes qui savourent la réalité de la leur. Et c’est dangereux, parce que le génocide commence, aussi improbable qu’il semble, par la conviction que les classes issues d’une distinction biologique valident sans conteste une discrimination sociale et politique. Nous, qui avons été ruinées par les conséquences concrètes de cette idée, souhaitons encore avoir foi en elle. En fait, rien n’offre mieux la preuve – une preuve triste, irréfutable – que nous ressemblons plus aux hommes qu’eux ou nous-mêmes voulons le croire.

Avant d’être publié dans Letters from a War Zone, l’essai «Biological Superiority: The World’s Most Dangerous and Deadly Idea» a d’abord été publié dans Heresies n°6 on Women and Violence, Vol. 2, n° 2, été 1978. Copyright © 1977, 1988, 1993 par Andrea Dworkin. Tous droits réservés.

Version originale disponible ici : http://www.nostatusquo.com/ACLU/dworkin/WarZoneChaptIIID.html

Traduit par la Collective TRADFEM

2Ibid., p. 230.

*L’idéologie de la SuperWomon se distingue du séparatisme lesbien en général (c’est-à-dire des lesbiennes s’organisant politiquement ou culturellement en groupes exclusivement féminins) par deux articles de dogme : (1) le refus d’avoir quoi que ce soit à voir avec les femmes ayant le moindre rapport avec des mâles, y compris souvent les femmes ayant des enfants de sexe masculin, et (2) la croyance absolue en la supériorité biologique des femmes.

3Jeremy Noakes et Geoffrey Pridham, dir., Documents on Nazism l9l9-1945 (New York: The Viking Press, 1975), p. 493.

4George Gilder, Sexual Suicide (New York: Quadrangle, 1973), v.

5Steven Goldberg, The Inevitability of Patriarchy (New York: William Morrow and Company, Inc., 1973), p. 228.

6 Edward O. Wilson, La Sociobiologie, Le Rocher, Paris, 1987, p. 577.

7Virginia Woolf, Une chambre à soi, Éditions Denoël, coll. 10/18, 1996, p. 167-168.

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2 réflexions sur “Andrea Dworkin: La notion de supériorité biologique: un argument dangereux et meurtrier

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