Manuel de répression économique des femmes : le cas de l’Australie

Trois spécialistes révèlent comment s’opère la répression économique des femmes en usant du déni, de la dépossession et des mensonges, par le biais du cas de l’Australie et de son régime d’épargne-retraite qui dépossède systématiquement les femmes depuis trente ans.

Ces spécialistes dénoncent un manquement aux des droits de la personne et décrivent les mécanismes du droit international qui permettraient d’y remédier.

Un reportage datant de 2018, qui est toujours d’actualité alors que la pandémie expulse les femmes du marché du travail.

Voici les principaux mensonges au sujet de la sécurité économique des femmes. En avez-vous bien assez ?

Marilyn Waring, une spécialiste de l’économie politique très active en droits de la personne, dit que si l’Australie veut prendre au sérieux l’égalité entre les sexes, ‘nous avons besoin de raviver l’ardeur des années 70’.

Lors d’un colloque de organisé mercredi dernier par le Victorian Women’s Trust, Breakthrough 2018: Ideas to Action, Mme Waring a encouragé les femmes et les hommes du pays à pratiquer plus d’‘activisme stratégique’.

Avec l’économiste en chef du Australian Institute, M. Richard Denniss, et la directrice générale du Victorian Women’s Trust, Mme Mary Crooks AO, Marilyn Waring a parlé des principaux défis actuels pour la sécurité économique des femmes et des réserves de courage qu’il faudra déployer pour motiver des changements.

Elle a parlé du courage manifesté par Deborah Jane Lawrie contre un poids-lourd industriel, de ses recours fondés sur la Loi sur l’égalité des chances en matière d’emploi et des cinq auditions qu’elle a affrontées avant sa première victoire et sa nomination comme toute première pilote de ligne en Australie.

‘Lors de cette affaire, un grand nombre de femmes ont boycotté ce transporteur (Ansett Airlines)’, a dit Mme  Waring, ce qui a plombé sa marge bénéficiaire.

M. Denniss croit que les systèmes sous-tendant les crèches, la médecine, les soins aux aînés et l’éducation sont brisés en Australie – et que les membres du public doivent s’unir pour tenter de les réparer.

Mme Crooks ajoute que ‘vos solutions découleront de votre analyse du problème (et) si on ne voit pas le problème, on ne peut pas le résoudre.’

Alors commençons avec deux gros mensonges qu’il nous faut confronter.

Mensonge no 1 : Le travail non rémunéré n’est constitué que des tâches ménagères – il n’a aucune valeur économique.

Marilyn Waring, la vedette du documentaire Who’s Counting? Marilyn Waring on Sex, Lies and Global Economics), trouve très paradoxal qu’on veuille déterminer une valeur économique pour du ‘travail non rémunéré’ alors même que les règles de la mondialisation, telles qu’appliquées au produit intérieur brut et aux comptes nationaux, minimisent grandement l’utilité, l’impact et les opportunités que ce type de travail représente pour la société dans son ensemble.

‘J’ai changé d’avis au sujet de plusieurs choses depuis la rédaction de mon livre Counting for Nothing (Ne Compter Pour Rien), il y a environ 27 ans’, dit Mme Waring.

Les tentatives pour chiffrer la valeur monétaire du travail domestique non marchand – principalement dévolu aux femmes partout sur le globe – voulaient infuser d’autorité l’argument que la valeur de ce secteur est substantielle en termes économiques.

‘Mais j’ai réalisé, ajoute-t-elle, qu’en invitant ces estimations de la valeur du travail non rémunéré, je nous invitais à chiffrer son apport selon les règles d’un système qui nous dit que les munitions et les guerres ont d’importantes contributions en termes économiques, que tout ce qui a dévasté nos océans et notre atmosphère a de la valeur … Je ne pense plus du tout comme ça aujourd’hui.’

En plus, Mme Waring croit que cuisiner, nettoyer et réparer sont les aspects ‘les plus faciles’ du travail non rémunéré, qui inclut également, en fait, les activités de gestion et d’administration, les achats connexes et tout le temps qu’on y passe à attendre, à ne pas pouvoir dormir et au cours duquel notre santé se détériore.

Pour réellement comprendre l’étendue et l’importance du travail non rémunéré en termes économiques, Mme Waring recommande que l’Australie se remette à colliger ces données et à les utiliser pour influencer l’élaboration des politiques nationales.

‘Au cours des années 90, on a connu une explosion des études de l’emploi du temps (time use surveys) dans les pays soi-disant développés.’

Elle ajoute que ces études ont été d’une importance capitale dans la prise de conscience que les femmes ‘en grande majorité, s’acharnent au boulot plus longtemps que les hommes’ et ‘qu’elles constituent le secteur ayant le plus de poids dans les économies de tous les pays’.

‘L’Australie accuse aujourd’hui un retard dans la collecte des données sur l’emploi du temps… l’une des choses pour lesquelles nous devons nous battre est la reprise de la collecte de ces données, elle doit se faire en continu, elle doit couvrir l’ensemble du territoire et elle doit bénéficier de ressources adéquates.’

M. Denniss y ajoute l’avertissement qu’il ne faut pas s’emballer pour des chiffres sans signification, mais plutôt utiliser des données pour démystifier et réévaluer les structures du pouvoir économique et ses règles.

‘Chiffrer la valeur de l’ours polaire comme espèce, ou le temps passé à s’occuper de ses enfants, ce serait démonter ce que nous cherchons à édifier.’

Denniss et Waring pensent tous deux qu’une meilleure compréhension de ce domaine du travail non rémunéré peut mener à des systèmes économiques plus judicieux, qui aideraient les femmes à non seulement rester sur le marché du travail mais à y prospérer.

Waring met l’Australie au défi de rehausser ses ambitions en notant que la Suède et l’Allemagne ont su déployer de ‘très généreux’ programmes de parentalité obligatoire alors que la Nouvelle Zélande a mis sur pied un revenu universel de base pour ses aîné.e.s, afin de leur permettre de vieillir dans la dignité.

‘Ce sont aussi des pays riches, qui font simplement de meilleurs choix que nous’, conclut M. Denniss.

Mensonge no 2 : Le régime d’épargne-retraite s’applique à tous et à toutes

Selon M. Denniss, le régime d’épargne-retraite australien dépossède systématiquement les femmes.

L’association des régimes d’épargne-retraite australiens (Association of Superannuation Funds of Australia (ASFA)) rapportait en mars 2017 que le bassin du capital d’épargne retraite australien est l’un des plus importants au monde, atteignant 2 trillions (mille milliards) de dollars australiens et comptant pour ‘environ 130 pourcent du PIB’.

L’ASFA révélait aussi que 14 millions d’Australienˑneˑs y participent, mais que les femmes perdent du terrain en comparaison des hommes à partir de l’âge de 15 ans.

Comme on peut le voir dans le tableau reproduit ci-dessous, qui démontre la médiane des soldes accumulés par sexe et par âge, il est clair que lorsque les femmes atteignent 60 à 64 ans, leur retard comparé à leurs confrères atteint plus de 100 000 dollars australiens.

Voir le tableau ici: https://womensagenda.com.au/latest/big-lies-womens-security-angry-yet/, tiré de Superannuation Statistics 2017 (December 2017) by ASFA

‘Cette industrie ne subit pas d’examen minutieux parce que l’on a peur de poser des questions’, dit M. Denniss.

Le régime d’épargne-retraite australien ‘universel’ (qu’on appelle superannuation) a été introduit au cours des années 80 et il a enjoint les employeurs à faire des contributions aux caisses de retraite industrielles.

‘Le problème est que ce régime a été mis sur pied avant la vague de travail à temps partiel et horaires flexibles et l’entrée massive des femmes sur le marché du travail’, dit M. Denniss.

‘Aujourd’hui, il force quiconque fait un travail rémunéré à déposer 9% de ses revenus dans cet actif financier…. on entend appliquer la magie des intérêts composés au solde collectif des épargnes pour les faire fructifier… et ainsi bonifier de façon importante nos prestations de retraite’, dit-il.

‘Si je gagne 10 000 dollars pour mon travail à temps partiel, je contribue 900 dollars. Si on gagne 100 000 dollars, on contribue 9 000 dollars.

Voilà comment chacun de nous bâtit son patrimoine d’épargne-retraite – ce n’est pas universel.

Ceux et celles qui ne font pas de travail (rémunéré) ne contribuent rien.’

M. Denniss explique que le régime d’épargne-retraite amplifie l’inégalité entre les hommes et les femmes, alors que la rémunération des femmes à l’échelle nationale affiche un manque à gagner de 15% en moyenne.

Mme Waring fait valoir que le régime a continuellement dépossédé les femmes de leurs droits à la parité depuis l’adoption en 1972 de la Loi sur la parité salariale (Equal Pay Act), au point où des lois telles que la Loi sur le travail (Fair Work Act) ne mentionnent même pas ‘la parité salariale’.

‘Il n’existe pas de droit au salaire égal en Australie, je me suis épuisée à lire tous les textes pertinents.’

Face à la disparition des mots ‘parité salariale’ des textes de lois après les années 70, Marilyn Waring appelle les femmes à se mobiliser courageusement, qu’elles occupent des postes d’infirmière ou de spécialiste de la haute finance – domaine où leur salaire accuse un manque à gagner de 33% – et à se regrouper pour intenter un ‘petit recours’ en matière de parité salariale auprès de la Commission sur l’équité de travail (Fair Work Commission).

‘Tentez de faire équipe avec une commission des droits de la personne (et) demandez-leur s’ils accepteraient de demander au plus haut tribunal de statuer sur la question de savoir si la parité salariale existe ou pas’ a-t-elle suggéré.

MmeWaring croit fermement qu’il serait possible pour les Australiennes d’apporter des changements aux lois en intentant une action collective auprès du Haut-Commissariat des Nations Unies aux droits de l’homme (HCDH).

Toutˑe citoyenˑne australien.ne ayant épuisé les recours internes peut s’adresser au HCDH pour intenter une action pour manquement aux obligations respectant les droits humains, dit-elle.

‘Nous (le Canada, l’Australie et la Nouvelle Zélande) sommes généralement mortifiées lorsque de telles choses se produisent (et) nous nous empressons de modifier les lois.’

Version originale : https://womensagenda.com.au/latest/big-lies-womens-security-angry-yet/

Traduction et reproduction par TRADFEM autorisées.

NDT : Le régime d’épargne-retraite australien constitue la quatrième plus importante caisse de retraite au monde (voir https://fr.wikipedia.org/wiki/Fonds_de_pension et https://en.wikipedia.org/wiki/Superannuation_in_Australia#Similar_schemes_in_other_countries).


Articles connexes :
Équilibre entre temps de travail rémunéré et non rémunéré, et loisirs en 2015, OCDE
https://www.oecd.org/fr/parite/equilibreentretempsdetravailremunereetnonremunereetloisirs.htm


Delphine Roy, La Contribution du travail domestique non marchand au bien-être matériel des ménages : une quantification à partir de l’enquête Emploi du Temps : https://www.insee.fr/fr/statistiques/1380932

https://blogs.worldbank.org/fr/opendata/donn-es-sur-l-emploi-du-temps-des-informations-essentielles-pour-l-galit-des-sexes-mais-difficiles

Banque Mondiale, The Changing Wealth of Nations 2018 : Building a Sustainable Future (ndt: anglais seulement), https://openknowledge.worldbank.org/handle/10986/29001  

Sur le site de Cairn Info, le cas de la France (en français et anglais) : https://www.cairn.info/revue-population-2012-1-page-133.htm et https://www.cairn-int.info/article-E_POPU_1201_0133–gender-equality-in-pensions-what-role-fo.htm#

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