D’avoir été privée du droit de parole m’a fait réaliser la valeur de cette liberté

par SELINA TODD, historienne, enseignante et écrivaine, The Times, le 21 novembre 2020

Suzanne Moore a défendu mes opinions sur le sexe et l’identité (« Une grande journaliste pète les plombs »). Maintenant, c’est à mon tour de la défendre.

Mon ange gardien à The Guardian a été éjectée par ses collègues. N’osez pas me dire que « Comment is Free », comme le prétend le bandeau de la page d’opinions de ce journal.

La semaine dernière, la chroniqueuse Suzanne Moore a démissionné du Guardian, le journal pour lequel elle avait écrit pendant plus de 25 ans.

Ses écrits n’ont jamais eu peur de remettre en question la pensée de troupeau (groupthink) ou de ridiculiser certains réflexes de tribus. Cela peut souvent être exaspérant, en partie parce qu’elle le fait avec beaucoup de talent. J’ai été en désaccord avec beaucoup de ses opinions au fil des ans; Suzanne, qui a 62 ans, a même déjà eu l’audace de faire une petite critique d’un livre que j’avais écrit.

Une des raisons de son départ est une lettre sans précédent adressée au début de l’année par 338 de ses collègues du Guardian à la rédactrice en chef du journal, Kath Viner. Ce texte ne mentionnait pas le nom de Suzanne, mais il a été écrit peu après la publication d’une de ses chroniques. Les auteurs se sont plaints que le journal publiait du « contenu transphobe ».

Exiger qu’on bâillonne une journaliste dans un soi-disant bastion de la presse libérale est à couper le souffle. Le fait que Mme Viner ne se soit pas précipitée pour la défendre est encore plus aberrant.

S’agit-il d’une tempête nombriliste dans une tasse à thé médiatique ? Non, cet épisode est un présage inquiétant – ou peut-être un indice sur la façon dont nous pourrions construire une dissidence démocratique.

Et je devrais le savoir : lorsque les collègues de Suzanne se sont plaints d’un écrit « transphobe », ils et elles faisaient référence à une chronique qu’elle avait écrite à ma défense. C’est maintenant à mon tour de prendre la sienne.

Je disconviens des tentatives visant à modifier la définition juridique de la femme au Royaume-Uni, pour passer d’une définition fondée sur le sexe biologique à une définition fondée sur l’identité de genre, et j’ai exprimé mon point de vue lors de réunions et de conférences organisées par Woman’s Place UK, un groupe de défense des droits des femmes.

Mon association avec Woman’s Place UK a amené des militants trans à me cibler personnellement. À partir du début de cette année, des agents de sécurité ont dû m’accompagner lorsque je donnais des conférences. Certains collègues m’ont offert leur soutien, mais beaucoup – à Oxford et dans d’autres universités – m’ont battue froid, refusant de discuter de nos différences d’opinion. Les associations professionnelles ont refusé de défendre ma liberté d’en débattre.

Même avant cette conférence de février, j’avais enduré 18 mois interminables de lettres de plainte adressées à Oxford, de pétitions demandant mon renvoi et de menaces de perturber mes cours, sans parler d’une campagne incessante de diffamation à mon égard sur le réseau Twitter. Aucun de ceux qui m’ont insultée, ou qui ont prétendu être offensés par moi, ne m’a jamais contactée. Pourtant, j’ai appris, grâce à des collègues qui m’ont soutenue et à mon mari, qui est également professeur, que j’étais exclue de certains événements et décrite comme « transphobe » par des universitaires dont j’avais été le mentor ou avec lesquels j’entretenais de bonnes relations, ainsi que par d’autres qui ne savaient rien de moi ou de mon travail. J’ai commencé à redouter d’assister à des réunions ou à des conférences sans avoir un ou une amie à mes côtés.

Cette hostilité a sapé ma confiance – non pas en mes opinions juridiques et mes recherches, mais en ma capacité à faire mon travail. Lorsqu’on a appris que des agents de sécurité devaient être présents lors de mes allocutions, certaines personnes – dont Jo Edge, aujourd’hui responsable des dossiers femmes au Syndicat des enseignants universitaires et collégiaux – ont laissé entendre sur Twitter que je réagissais de manière excessive. D’autres ont prétendu que je m’étais attiré ces ennuis.

J’étais secouée, jusqu’à ce qu’une amie me rappelle que ces accusations infondées sont régulièrement portées contre les femmes victimes d’agressions verbales ou physiques. Cela m’a bouleversée : je ne m’étais jamais considérée comme une « victime ». J’avais travaillé dur pour établir une carrière, mon indépendance financière et une réputation professionnelle.

Puis, le vendredi 28 février, j’ai été « désinvitée ».

Le fait d’avoir été privée du droit de parole m’a fait prendre conscience de la valeur de cette liberté. Les femmes qui s’expriment ont longtemps suscité la désapprobation et pire encore – pensez à la « bride de la réprimande » (NDT: une muselière autrefois imposée aux femmes à la langue trop bien pendue).

Ce week-end-là, j’ai bénéficié du soutien inestimable de mon chef de département, d’une armée de femmes et de quelques hommes de valeur qui ont protesté contre mon bâillonnement. Mais je me suis sentie impuissante et j’ai à nouveau pris conscience que ni le Syndicat des enseignants universitaires et collégiaux ni, à ce moment-là, aucun parti politique ne représenterait mon point de vue – un point de vue pourtant partagé par une foule d’autres femmes.

Trois jours plus tard, le 2 mars, Suzanne Moore a écrit : « Le traitement infligé à Selina Todd ce week-end était un avertissement… »

Elle a fait part de sa propre expérience d’être abusivement qualifiée d’être transphobe : « Cela s’est traduit par des menaces de mort et de viol pour moi et mes enfants, qui ont nécessité l’intervention de la police. »  Et elle a donné une voix à moi et aux personnes qui m’ont courageusement soutenue lorsqu’elle a écrit : « Nous avons le droit de parler et de nous organiser sans qu’on nous dise que la parole est elle-même dangereuse.»

Comme mes détracteurs, les auteurs de la lettre au Guardian n’ont pas expliqué en quoi Suzanne se trompait. Cela pose une question inquiétante pour la démocratie, une question dont ni les universités ni le Guardian ne semblent vouloir discuter : qui peut décider qui doit être chassée des tribunes ou réduite au silence dans l’intérêt allégué de l' »inclusivité » ? Un désaccord n’équivaut pas à une discrimination : Suzanne a été claire : elle voulait que les personnes trans aient le droit de « vivre la meilleure vie possible ».

La direction du Guardian – qui n’a pas retiré la rubrique de Suzanne de son site web – regardera nerveusement par-dessus son épaule la crise morale qui se joue actuellement au New York Times, où un rédacteur en chef, James Bennet, a été contraint de démissionner en juin. Il avait publié un article d’opinion dans lequel Tom Cotton, un sénateur républicain, recommandait de recourir à l’armée pour réprimer les émeutes qui ont suivi la mort de George Floyd. Comme au Guardian, ce sont des employés du New York Times qui ont attisé l’indignation.

La chroniqueuse de droite Bari Weiss a quitté le journal un mois plus tard en écrivant : « mes propres incursions dans la pensée incorrecte (wrongthink) ont fait de moi l’objet d’intimidations constantes de la part de collègues qui ne partagent pas mes opinions ». Twitter, a-t-elle ajouté, est devenu le « rédacteur en chef ultime » du New York Times.

Cette question ne se limite pas aux salles de presse et aux amphithéâtres. L’histoire montre que l’alternative aux désaccords n’est pas un consensus confortable (infiniment plus ennuyeux qu’un monde dans lequel Suzanne Moore écrit des billets épicés) ; c’est la censure des personnes qui sont en désaccord, par tous les moyens possibles. Les rédacteurs en chef, les vice-chanceliers, les employeurs, les syndicats et le gouvernement doivent mieux faire respecter notre droit légal à la liberté d’expression.

L’histoire de Suzanne, comme la mienne, est en train de devenir celle de toutes les femmes. L’année dernière, Maya Forstater a perdu son emploi dans un groupe de réflexion pour avoir exprimé des opinions semblables aux miennes ; l’écrivaine émérite JK Rowling est malmenée sur les médias sociaux pour son féminisme. J’ai rencontré d’innombrables femmes qui sont réduites au silence par la peur; Suzanne l’a aussi été.

« Maintenant, je ressens une énorme tristesse, écrit-elle, quand je regarde la fragmentation du paysage, où des combats sans fin, des annulations d’invitations et la censure ont obscurci notre compréhension de qui sont nos véritables ennemis. »

J’espère que son histoire incitera d’autres personnes à s’exprimer. Comme elle l’a écrit en conclusion de cette courageuse chronique à mon sujet : « Nous sommes plus nombreux que vous ne le pensez. » Et comme elle l’a tweeté la semaine dernière : « Les efforts pour me faire taire ne semblent pas avoir été très bien pensés. »

Selina TODD

Version originale :  https://www.thetimes.co.uk/article/a5eb66d6-2a88-11eb-9d71-3a8cfebe9319?shareToken=9e74b903f031f0b7611de0164b3affe5

Traduction: TRADFEM

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