Recension de Refuser d’être un Homme

John Stoltenberg, Refuser d’être un homme : pour en finir avec la virilité, avant-propos de Christine Delphy, éd. Syllepse, 2013, lu par Capucine Lebreton

Refuser d’être un homme, publié aux États-Unis en 1989 et dont les éditions Syllepse et M Éditeur proposent la première traduction française, est un recueil d’essais et de conférences du théoricien féministe radical, dramaturge et écrivain, John Stoltenberg. Le projet commun à ces différents essais est de chercher à dévoiler de façon critique ce qui opère chez les hommes pour préserver leur conviction d’être un homme dans la société patriarcale. L’auteur travaille donc les fondements et le concept de l’identité sexuelle masculine autour de l’idée que c’est une construction politique et éthique reposant sur l’injustice, et par conséquent dévastatrice pour la société humaine, mais également quelque chose qui peut être remis en cause.

Stoltenberg creuse donc le versant masculin du féminisme, c’est-à-dire ce que les hommes ont à accomplir pour l’égalité : faire retour sur eux-même et s’interroger sur la manière dont, par leurs pratiques, discours et constructions mentales, par la manière même dont ils s’identifient comme hommes, ils contribuent à perpétuer un assujettissement et une dégradation des femmes. Ceci passe par la critique d’une érotisation de l’inégalité. Le but, comme l’écrit l’auteur, est, sur le plan théorique, de traduire le féminisme en une vision du monde que peuvent revendiquer les « personnes nées avec un pénis », et, sur le plan pratique, de « désavouer le privilège associé au fait d’être né avec un prolongement de l’urètre entre les jambes » (p. 34).

La mise en situation historique et politique qui ouvre le livre montre comment le féminisme radical américain est né du mouvement des droits civiques, dont il a hérité certains concepts. Ainsi, la critique radicale de la notion d’homme a été inspirée par la critique de la notion de blancheur menée par des théoriciens du mouvement des droits civiques comme James Baldwin. Le sexe, comme la race, est une construction sociale, et de même que la notion de blancheur n’émerge que par nécessité de nier les droits des noirs, l’affirmation d’une identité sexuelle masculine n’a pas d’autre fonction que de refuser certains droits aux femmes. La distinction entre antiracisme et abolitionnisme permet en outre de cerner ce qui caractérise le féminisme radical : alors que l’antiracisme s’oppose à la discrimination entre les races, l’abolitionnisme critique le concept même de race. De même, le féminisme radical juge insuffisante la revendication d’une égalité des sexes, jugeant qu’il ne peut y avoir de réelle égalité tant que l’on tient à affirmer une différence entre les sexes. Son but est donc de déconstruire l’idée d’une séparation dans l’espèce, c’est-à-dire de montrer que les catégories d’homme et de femme ne sont pas pertinentes.

La première partie de l’ouvrage interroge le versant éthique de l’identité sexuelle masculine, c’est-à-dire la construction d’un ethos masculin à travers la négation de l’autre. A travers une analyse de l’identité sexuelle comme rôle, appuyée sur la Poétique d’Aristote, Stoltenberg montre qu’être un homme ou une femme c’est se comporter de façon cohérente avec un personnage d’homme ou de femme ; ainsi, le viol sera considéré comme bon pour l’homme car il renforce son identité sexuelle. Il en ressort que les actes considérés comme bons selon l’éthique masculine sont ceux qui confortent l’image de ce qu’est « être un homme », et les mauvais ceux qui émoussent cette image, et par conséquent que l’identité de genre est le résultat et non la cause de nos conduites. Stoltenberg analyse ensuite la concentration de l’identité sexuelle masculine sur la notion d’inégalité, montrant que cette érotisation de l’inégalité est une construction, passant par l’objectification et la négation de la femme en tant que sujet.

La seconde partie de l’ouvrage, « Politique de l’identité sexuelle masculine », fait le lien entre la construction de l’identité sexuelle masculine et différents domaines du droit. Le chapitre « Érotisme et violence dans la relation père-fils » propose une approche phénoménologique de l’éducation des hommes, montrant comment la violence exercée dans le milieu familial a pour enjeu la séparation du fils de sa mère, et l’affirmation de la propriété du père sur les corps de tous les membres de la famille. La même approche phénoménologique est utilisée au chapitre « Du fœtus comme pénis », qui analyse la lutte masculine contre le droit à l’avortement comme étant liée à un investissement phallique du fœtus par le père. « Désarmement et masculinité » propose une interprétation de la guerre comme une stratégie pour soutenir l’identité sexuelle masculine par une violence de masse érotisée.

La troisième partie, « Pornographie et suprématie masculine », opère un retour sur la lutte féministe contre la pornographie entre les années 1970 et 1990. « Sexe et interdit de langage » analyse comment le langage pornographique, d’abord voie de contestation des pouvoirs établis, est devenu instrument de promotion du patriarcat. Cette analyse permet de comprendre comment les critiques de la pornographie comme expression d’un système de domination sont systématiquement accusées d’être politiquement rétrogrades, via la confiscation du discours sur la libération sexuelle par le point de vue masculin. Dans « Pornographie et liberté », Stoltenberg s’appuie sur une riche documentation pour montrer comment la littérature pornographique, loin de promouvoir la liberté sexuelle, fait en réalité la promotion du pouvoir masculin sur le corps des femmes et de l’objectification violente de celui-ci. L’érotisation des valeurs la domination masculine « rend le sexisme sexy ». Le très important chapitre « Affronter la pornographie comme enjeu de droits civiques », enfin, propose une rétrospective très détaillée de la lutte engagée par Andrea Dworkin et d’autres féministes contre le cinéma et les écrits pornographiques sur le terrain du droit, sous l’argument que la pornographie serait en soi une pratique violente et l’exercice d’une discrimination sexuelle. Ainsi, pour la première fois, la pornographie n’est donc pas attaquée pour son obscénité, mais pour le préjudice qu’elle inflige. Ce chapitre permet de mettre en question le rôle de la loi comme instrument de perpétuation des injustices.

La quatrième partie, « Militantisme et identité morale », questionne le devenir de l’identité masculine au regard d’une dynamique pro-féministe. Le très percutant chapitre « Militantisme féministe et identité sexuelle masculine » propose des textes de différentes natures – poèmes, aphorismes, questions – mettant en scène le discours de l’identité sexuelle masculine et la mauvaise foi des hommes conscientisés. Stoltenberg y analyse l’insistance sur l’expression « en tant qu’homme » comme obstacle épistémologique à la réflexion sur l’égalité des droits, cherchant à confirmer l’identité sexuelle masculine jusque dans le militantisme féministe. Selon lui, il est impossible de lutter pour l’égalité des droits si l’on place son genre au cœur de son identité. « Les autres hommes » développe la pression mise par l’entourage masculin pour faire « rentrer dans le rang » les hommes pro-féministes, perçus comme des traîtres. Stoltenberg montre que la nécessité de renoncer à son identité masculine pour adhérer à des idéaux de justice est en réalité une illusion perverse issue du discours de la domination ; et qu’il est possible pour un homme d’être soi-même tout en luttant pour des idéaux de justice, en plaçant son identité dans une identité morale (l’empathie) plutôt que dans une identité de classe de sexe. « Violence conjugale et désir de liberté » montre que la conception américaine de la liberté limite en réalité celle-ci à la liberté des hommes blancs, et la présente comme en concurrence notamment avec celle des femmes. Ainsi, l’affirmation de la liberté féminine est perçue comme mettant en péril la liberté masculine ; et les violences aux femmes servent à réaffirmer cette liberté par l’aliénation d’autrui. Le véritable travail révolutionnaire qu’ont à accomplir les hommes selon Stoltenberg est donc la création d’une subjectivité nouvelle, un sentiment d’identité personnelle qui a le courage de souhaiter la liberté d’autrui.

L’ouvrage de Stoltenberg est une lecture intellectuellement stimulante, aussi bien par l’originalité et la qualité de ses analyses que par les perspectives qu’il ouvre. La phénoménologie de l’identité sexuelle masculine vue par un homme montre avec une précision remarquable les rouages d’un système d’oppression et la manière dont celle-ci se perpétue bien davantage encore dans les discours et les symboles que par les actions qui en sont les conséquences.

Au-delà même des enjeux de la lutte pour l’égalité des droits, où son propos est fort et pertinent, c’est une réflexion globale sur ce qu’est et comment se constitue une identité que propose Refuser d’être un homme, de façon aussi concrète et vivante que philosophiquement précise. Stoltenberg développe ici une véritable philosophie du sujet, mettant en perspective l’inscription de celui-ci dans des dynamiques sociales globales tout en proposant des clés pour une réappropriation par le sujet lui-même de son identité. Le propos d’ensemble est servi par des analyses de détail d’une grande richesse.

L’auteur ne se borne pas à développer un raisonnement sur le plan rationnel. Stoltenberg est écrivain et dramaturge, et fait fréquemment appel à des ressources oratoires ou poétiques pour ajouter à son propos un dimension émotionnelle. Certains passages ou expressions peuvent être volontairement provocateurs ou choquants, faisant ainsi écho à l’importance de la violence sociale qu’il dénonce. Néanmoins, cela ne vient jamais se substituer à la solidité de l’argumentation, ni rompre la cohérence de celle-ci. De fait, il apparaît parfaitement cohérent d’intégrer un ton véhément, parfois violemment émotionnel au traitement d’un sujet qui engage de façon profonde la place des émotions au regard de l’identité. En outre, Stoltenberg ne prétend jamais avoir un point de vue neutre : son écriture est une écriture militante, une écriture de combat, dont la vocation de provoquer à l’action n’est jamais masquée. Il réussit de fait le pari audacieux de poser dans ces textes, y compris par la matière même de leur écriture, les bases d’une érotique de la justice et du respect.

Il faut également saluer la qualité remarquable de la traduction de Martin Dufresne, Yeun L-Y et Mickaël Merlet, qui restitue avec une grande précision la force et les nuances de cette œuvre singulière, et contribue à en faire une lecture agréable autant qu’intellectuellement enrichissante.

Capucine Lebreton

Première publication: http://blog.ac-versailles.fr/oeildeminerve/index.php/post/10/06/2015/John-Stoltenberg%2C-Refuser-d-%C3%AAtre-un-homme-%3A-pour-en-finir-avec-la-virilit%C3%A9%2C-avant-propos-de-Christine-Delphy%2C-%C3%A9d.-Syllepse%2C-2013%2C-Lu-par-Capucine-Lebreton

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