Tuerie à Montréal

Le 6 décembre 1990, à l’invitation de féministes de Montréal, Dworkin vient commémorer devant 500 personnes le massacre de 14 femmes de l’École polytechnique par un antiféministe.

L’assassinat des femmes comme politique sexuelle

Cette émouvante allocution peut être écoutée sur la page de l’organisation Vancouver Rape Relief and Women’s Shelter : https://rapereliefshelter.bc.ca/the-montreal-massacre-a-speech-by-andrea-dworkin/  (Cliquez sur LISTEN HERE – l’enregistrement débute après 18:00)
Le texte français en a été publié dans le livre Souvenez-vous, Résistez, Ne cédez pas, aux Éditions Syllepse et du Remue-ménage.

 Il est très difficile de penser à une façon appropriée d’exprimer le deuil, mais nous savons que les larmes ne suffisent pas. Nous savons comment pleurer. La vraie question est :

Comment allons-nous nous défendre ?

Nous aurions pu vouloir revendiquer les bienfaits du féminisme libéral. Nous aurions pu vouloir dire : « Regardez-nous – ne sommes-nous pas merveilleuses ? Savez-vous combien il y a de femmes aujourd’hui dans les facultés de droit ? Savez-vous combien il y a de travailleuses sur les sites de construction ? » Bon, il n’y en a pas suffisamment. Mais depuis un an, depuis que ces quatorze femmes ont été assassinées, les féministes ne peuvent se dresser avec quelque fierté et dire : « Regardez ce que nous avons fait. » Nous nous dressons avec détresse, avec terreur et avec colère, sans crédit à revendiquer pour le féminisme libéral. Nous voulons dire : « Elles étaient dans cette école à cause de nous. C’est nous qui avons abattu les obstacles. » C’est maintenant une épée à deux tranchants. Oui, elles y étaient à cause de nous ; oui, nous avons abattu les obstacles. Et cet homme – cet homme qui n’était pas fou, dont la pensée et le geste étaient politiques – a compris ce que signifiait la chute de ces obstacles et il a commis un geste politique pour nous faire battre en retraite, pour que de nouveaux obstacles puissent être bâtis et pour que les femmes n’aient pas le cœur ou le courage ou la patience ou l’endurance de continuer à abattre des obstacles

Bien des gens nous ont invitées à convenir que les femmes font des progrès, à cause de notre présence visible dans ces lieux où nous n’étions pas auparavant. Et celles d’entre nous que l’on dénonce comme radicales avons répondu : « Ce n’est pas comme cela que nous mesurons le progrès. Nous comptons les viols. Nous comptons les femmes agressées par leur mari. Nous tenons le compte des enfants violés par leurs pères. Nous comptons les mortes. Et quand ces statistiques commenceront à changer de façon significative, alors nous vous dirons si l’on peut ou non mesurer des progrès. »

Les différentes avancées du féminisme – pour lesquelles, soit dit en passant, on ne nous remercie pas souvent (ce pourquoi nous sommes si promptes à revendiquer tout ce que nous pouvons) – ont toujours été réalisées sinon avec la plus grande politesse, du moins avec une patience et une retenue extraordinaires, en ce sens que nous n’avons pas utilisé d’armes à feu. Nous avons utilisé des mots. Nous avons défilé en disant des mots. Et nous nous voyons punies d’atteindre le peu que nous atteignons ; punies pour chaque phrase que nous disons ; punies pour chaque geste d’éventuelle autodétermination. Toute assertion de dignité de notre part est punie, soit au plan social par ces grands médias qui nous entourent – quand ils choisissent de tenir compte de notre existence, c’est habituellement par la dérision ou le mépris –, soit par les hommes qui nous entourent, soldats de cette guerre très réelle où la violence est presque exclusivement dans le même camp. Le message de la punition est très clair, qu’il s’agisse d’un acte sexuel imposé ou de coups ou de mots d’insulte ou de harcèlement dans la rue ou de harcèlement sexuel au travail: « Rentre à la maison. Ferme ta gueule. Fais ce que je te dis. » Ce qui se résume d’habitude à : « Nettoie la maison et écarte les jambes. » Beaucoup d’entre nous avons dit non. Nous le disons de différentes façons. Nous le disons à différents moments. Mais nous disons non, et nous l’avons dit suffisamment fort et de façon suffisamment collective pour que ce non ait commencé à résonner dans la sphère publique. Non, nous n’allons pas le faire. Non.

Il y a une réponse à notre non. Un fusil semi-automatique est une réponse. Il y a aussi des poignards. Ce que nous vivons n’est pas une conversation plaisante.

Les journalistes, les politiciens établis et les faiseurs d’opinion se servent des différences entre la tuerie de Polytechnique et les schémas habituels de violence anti-femmes afin de brouiller les pistes, comme si c’étaient les différences qui importaient et non ce qui est identique. Nous savons ce qui est identique. Alors, analysons d’abord les vraies différences, plutôt que de laisser ces gens les manipuler pour faire de ce massacre un événement qui ne pourrait jamais se répéter dans toute l’histoire de l’humanité.

Nous les femmes, vous le savez, sommes habituellement tuées dans nos propres maisons, dans ce qu’on appelle la vie privée – parce qu’un homme et une femme ensemble ne sont pas considérés comme une unité sociale. L’unité, c’est lui : c’est lui qui est l’être humain. Elle est sa subalterne. La vie privée lui appartient à lui et il peut y faire ce qu’il veut à sa femme. Quand on nous blesse, c’est habituellement hors de vue des caméras et des annonces officielles. Nous sommes blessées d’habitude par des hommes que nous connaissons et particulièrement par des hommes avec qui nous avons eu des rapports intimes, je veux dire un engagement sexuel. Dans la société où nous vivons, le coït est un phénomène d’appropriation des femmes. Les hommes qui ont un rapport sexuel avec une femme croient ou ressentent ou pensent – quel que soit le mot juste – que cette femme leur appartient alors, d’une certaine façon. Et de fait, en français, tous les euphémismes du coït expriment la propriété : possession – je l’ai possédée ; avoir – je l’ai eue ; prendre – je l’ai prise ; le sexe comme conquête – je l’ai conquise ; violation – je l’ai violée. Chacun de ces mots et de ces expressions est utilisé comme synonyme du rapport sexuel. Aucun de ces mots ne fait partie des mots qu’on appelle obscènes.

Les femmes sont habituellement tuées dans l’isolement, pas dans un lieu public. Les femmes sont habituellement tuées simplement parce qu’elles sont des femmes, et non parce qu’elles sont féministes. Les femmes les plus souvent tuées par des étrangers sont les femmes qui vivent dans la rue – les femmes de la prostitution et les femmes sans abri. Cette population de femmes est presque toujours décrite comme doublement désavantagée, ce qui veut dire qu’elles appartiennent aux groupes stigmatisés au plan racial. Ces femmes sont appauvries, même en comparaison des autres femmes, et je crois que c’est vraiment une erreur de dire qu’elles sont blessées par des étrangers parce que, si on examine la transaction, ce qui arrive aux femmes prostituées dans la rue est une forme de viol par un partenaire, de meurtre par un partenaire. Un homme achète une partenaire et il blesse cette femme ou la tue. Un nombre important des femmes qui sont tuées sont officiellement désignées sous le nom de « Jane Doe ». Personne ne sait d’où venait Jane Doe. Personne ne sait qui sont ses proches. Il n’y a pas d’endroit pour elle. Elle n’a pas de maison où être tuée.

Avant, les femmes étaient des biens sexuels aux yeux du droit, de sorte que l’homme avait la caution de l’État. Aujourd’hui, les hommes exercent leur sentiment de possession et de propriété de façon plus libérale. Ils prennent une responsabilité plus personnelle dans le maintien actif de votre asservissement. C’est difficile pour eux : vous savez à quel point vous êtes rebelles ; ce travail les tient occupés vingt-quatre heures par jour, ce qui ne peut être facile. Voilà ce que vous lisez dans les journaux quand des hommes parlent de ces meurtres – vous lisez que ce sont eux, les hommes, qui souffrent. Mais pas assez. Pas encore assez.

Une des différences dans la façon dont Marc Lépine a tué ces femmes est que, quand des femmes sont tuées, on ne parle presque jamais d’un meurtre. Il y a beaucoup d’euphémismes : « C’était une querelle de famille », « Un père emporte dans la mort sa femme et ses enfants ». On nous parle de « tragédie familiale » plutôt que de tuerie. Marc Lépine s’est livré à une tuerie. Ce n’était pas l’habituel petit téléroman familial où un homme tue plusieurs personnes, qui ont en commun la même impuissance face à lui, et le fait qu’aux yeux de la société, il est propriétaire de ces personnes ou a implicitement le droit de l’être.

On nous dit fréquemment que chaque meurtrier vivait un stress terrible, que ses affaires allaient très mal, que c’est vraiment pathétique et dommage – pour lui. On nous dit aussi que sa femme a provoqué son geste. Et lorsque des prostituées sont violées ou tuées, la police a longtemps eu pour politique, aux États-Unis, de ne pas commencer à prendre ces meurtres au sérieux avant que les cadavres ne se chiffrent par dizaines. C’était la politique officielle

Ces quatorze femmes ont été assassinées – parce qu’elles étaient des femmes mais aussi parce qu’elles étudiaient le génie ; parce qu’elles apprenaient une science masculine ; parce qu’elles désiraient un savoir masculin sacré. Elles empiétaient sur un territoire masculin sacré. Elles voulaient devenir ingénieures, et cela a été assimilé à un geste militant d’agression de leur part.

Ce que leur mort a d’identique à celles des autres femmes, c’est que Marc Lépine, comme les autres hommes qui blessent ou tuent des femmes, ne peut pas, ne pouvait pas coexister hors d’un contexte où les femmes sont complètement soumises. Il ne pouvait tolérer cela. Et quand les hommes ne peuvent pas supporter quelque chose, ils agissent. Et voici la critique la plus lourde que l’on puisse formuler à notre égard : lorsque nous ne pouvons supporter quelque chose, il arrive souvent que nous n’agissons pas. Marc Lépine se considérait en droit de faire ce qu’il a fait. Il a écrit : « La vie ne m’apporte plus de joie. » Le gars cherchait de la joie ; il voulait remettre du plaisir dans sa vie. Mais il y a une condition préalable à la joie dans le code masculin, et cette condition, c’est que les femmes soient à leur place, une place subalterne. Vous ne pouvez pas avoir beaucoup de plaisir en tant qu’homme dans le monde si des femmes sont hors de contrôle quelque part dans votre champ de perception.

J’ai vu beaucoup de journalistes d’ici dire l’équivalent de « Je ne veux pas être associé à Marc Lépine ». Et il est vrai que ce ne sont pas tous les hommes qui saisissent un fusil semi-automatique. Mais beaucoup d’entre eux n’ont pas à le faire parce qu’ils ont des stylos. Beaucoup d’entre eux n’ont pas à le faire parce qu’ils ont d’autres façons d’exercer un pouvoir destructeur, annihilant sur les femmes. Ils détruisent des femmes, leur corps et leur âme, mais c’est vrai, les coquilles peuvent continuer à se mouvoir. Les coquilles ont leur utilité : rappelez-vous l’injonction de se coucher et d’écarter les jambes. Pas besoin d’avoir un cœur. Pas besoin d’avoir un esprit. Marc Lépine a réagi de la même façon que les Blancs du Sud amérikain ont réagi quand ont commencé à tomber les panneaux « Réservé aux Blancs » – il a réagi par la violence. Et ce sont les féministes qui ont imposé ce changement. Nous sommes les gens responsables d’avoir pollué son environnement. Nous avons fait cela – en faisant entrer des femmes dans les professions, dans des emplois de classe ouvrière dont les femmes étaient exclues, et en faisant entrer des femmes dans l’histoire. J’espère que vous avez lu la lettre de Marc Lépine, qui vient tout juste d’être rendue publique [la police l’a envoyée aux médias un an après les meurtres1]. Il y disait que la guerre est un territoire masculin, un élément de l’héroïsme masculin, de l’identité masculine, et que la suggestion même que des femmes aient fait preuve d’héroïsme en temps de guerre était pour lui une grave insulte politique. Voilà une masculinité basée sur l’effacement des femmes, au sens métaphorique et littéral, et ce que je veux que vous notiez à ce sujet est son extraordinaire, son incroyable lâcheté. La lâcheté est évidente dans le massacre de quatorze femmes, mais elle l’est également dans chaque acte de viol. Aux États-Unis, 43 pour cent des viols signalés sont collectifs : 27 pour cent sont commis par trois hommes ou plus et 16 pour cent à deux. Nous vivons dans le monde tel qu’il est non parce que les hommes sont physiquement plus forts que nous, mais parce qu’ils se mettent à plusieurs pour nous attaquer et nous blesser.

Dans chaque acte de brutalité à notre égard, ce que nous voyons, c’est un lâche. Le mari qui bat sa femme a besoin du soutien de l’État pour continuer. Et il l’obtient – il a la caution de la société ; il a celle des médias qui lui disent que la violence conjugale est vraiment sexy ; il a son industrie pornographique de 10 milliards $ par an où les femmes sont la matière première achetée et vendue à son intention, pour lui fournir un peu de cette joie dont parlait Marc Lépine. Les hommes qui utilisent les femmes comme prostituées sont aussi de grands et courageux gaillards. Ils prennent des femmes qui ont été agressées sexuellement dans l’enfance, des femmes pauvres, sans abri, qui n’ont ni aide ni repos dans cette société, et ils les utilisent. Si vous regardez la violence masculine contre les femmes, ce que vous verrez, c’est la lâcheté de cette violence.

La façon dont les hommes utilisent les femmes dans la prostitution ressemble beaucoup au viol collectif en ce sens que ce que les hommes font aux femmes, ils le font les uns pour les autres : « Je suis un homme, un autre homme est passé ici avant moi, un autre homme passera ici après moi, lui et moi avons la masculinité en commun parce que nous utilisons tous les deux cette femme – elle est simplement le véhicule qui me permet de vivre notre supériorité collective sur quiconque est comme elle. Je la possède parce que je l’ai achetée. Je la possède parce que je l’ai achetée – aussi bien épouse que prostituée ; je suis moralement supérieur à elle parce que je l’ai achetée ; elle m’appartient et j’ai le droit de contrôler tout ce qu’elle fait. »

J’ai vu un sociologue à la télévision hier soir, un sociologue masculin, un type très bien sous tous rapports. À son éminent avis, basé sur une érudition exceptionnelle, le massacre de Polytechnique était le « tout premier » – je l’ai noté parce que je ne voulais pas exagérer ses dires – « le tout premier geste politique commis contre des femmes ». Les tribunaux ne commettent pas de gestes politiques contre les femmes, non, lorsqu’ils sont organisés pour appuyer les violeurs et les batteurs de femme, ni quand ils enlèvent les enfants aux femmes – comme ils le font aux États-Unis – pour les donner aux pères qui les violent. Cela n’est pas politique. Rien de ce qui nous est jamais arrivé par le passé n’est politique. Nous sommes censées croire que nous avons chacune notre vie privée et, que voulez- vous, ce n’est pas facile de trouver un bon gars. Mais continue à chercher et à chercher et un jour, de préférence avant de tomber dans le coma à force d’être battue, tu finiras par le trouver. Cela n’est pas politique, c’est personnel et c’est pour cela que tout le monde nous parle des psychologues. Ils sont ici pour vous convaincre que cela est personnel et non politique. Et les autorités d’ici à Montréal essaient de vous convaincre que si vous vous organisez politiquement contre la violence masculine, vous serez responsable de rendre les hommes plus agressifs. À chaque émission de télévision, dans chaque journal, au forum d’hier soir où des fonctionnaires municipaux sont venus répondre à des questions, on nous a dit : « Les hommes ne se sont pas vraiment habitués à ces nouveaux rôles des femmes. Voilà pourquoi ils font mal aux femmes. »

Ah bon… Autrefois, les hommes avaient légalement le droit de battre leurs femmes, alors pourquoi le faisaient-ils à l’époque ? Quelque chose a changé, mais leur comportement est resté le même. Ils battaient leurs femmes lorsque l’État disait qu’ils pouvaient battre leurs femmes, et maintenant que la loi a changé, ils battent leurs femmes…

Je crois que ce que toutes ces autorités masculines essaient de nous dire est ceci : « Nous ne comprenons pas pourquoi il les a tuées, parce qu’il n’a pas eu de rapports sexuels avec elles. S’il en avait eus, nous comprendrions. Et cela aurait quelque chose à voir avec nous. Cela serait privé – cela ne vous regarderait pas – mais nous comprendrions. Mais quand un homme tue une femme avec qui il n’a pas cette relation-là, c’est qu’il est fou. Pas stressé, fou

Le contrôle masculin des femmes par le biais du droit et de l’Église s’est considérablement détérioré. Voilà le genre de chose qu’on a le droit de dire tant que l’on n’ajoute pas : « C’est nous qui avons fait cela. » Mais nous l’avons fait. La raison pour laquelle nous ne sommes pas des biens dans le mariage, c’est que nous avons changé ces maudites lois. Nous avons créé une révolte des femmes dans le mariage. Il y a maintenant des femmes qui n’acceptent pas que le mariage signifie que les hommes ont acheté un droit d’accès à leur sexe. Nous avons changé cela ; nous l’avons fait. Alors, que font les hommes s’ils n’ont pas le droit qu’ils avaient avant, la police qui va avec le droit qu’ils avaient avant, le pouvoir de l’Église qu’ils avaient avant ? Laissez-moi vous dire ce qu’ils font : une industrie de la pornographie de 10 milliards de dollars par an aux États-Unis seulement, une industrie qui fait de chaque homme son propre État, sa propre Église et qui lui dit comment contrôler les femmes et leur faire mal. Les systèmes de pouvoir sont capables de se réorganiser, et le fait que les choses semblent différentes ne signifie pas que la hiérarchie a changé. C’est la hiérarchie qu’il nous faut regarder, pas le fait que certains modèles sociaux de comportement sont différents. Il nous faut regarder qui est au-dessus et qui est en dessous, et ensuite, si nous avons le cœur de le faire, nous devons regarder ce qu’il lui fait pendant qu’il est au-dessus et qu’elle est en dessous.

Évidemment, je m’étonne que les gens intelligents qui assurent le fonctionnement de cette mécanique ne comprennent pas pourquoi nous reconnaissons dans ce massacre quelque chose de familier plutôt que de complètement atypique. Ce que nous reconnaissons comme familier, c’est la haine qui anime le geste, la haine à l’égard des femmes, l’amertume et le ressentiment à l’égard des femmes qui ne sont pas sexuellement soumises – du moins pas à ce moment – et sa rage, sa rage à notre égard. Je doute qu’il y ait ici une seule femme qui ne reconnaisse pas, à partir de sa propre vie, ces réalités chez les hommes, et nous les reconnaissons dans ce geste, et ce geste nous semble donc familier, plutôt que bizarre et tout à fait exceptionnel.

Certaines des femmes qui ont été assassinées étaient peut-être des féministes, et d’autres, non. Les femmes n’obtiennent pas le droit de dire « Je suis » ceci ou cela. Nous sommes « toutes les mêmes », d’une manière ou d’une autre. Nous pouvons regarder cela et comprendre que les hommes qui nous entourent ressentiront généralement tout acte de dignité de notre part comme un acte de féminisme, que c’en soit un ou non ; ils ressentiront tout acte de sortie du cercle de la soumission comme un acte de féminisme, que c’en soit un ou non. Je veux que nous comprenions cela aussi claire- ment que Marc Lépine l’a compris.

Il existe deux stratégies courantes pour régler le cas d’une femme morte quand elle a été assassinée par un homme. La première est celle que vous voyez ici, qui consiste à regarder l’homme et à créer de l’empathie pour lui dans la sphère sociale. L’autre consiste à regarder la femme ou les femmes et à découvrir ce qu’elle ou elles ont fait de mal. Peut-être que s’il n’y avait eu que trois femmes tuées, on nous ferait lire toutes sortes de choses sur ce qu’elles avaient fait d’immonde – avant même d’atteindre vingt et un ans. Et les médias essaieraient de convaincre le grand public que les victimes méritaient ce qui leur est arrivé parce que, après tout, étaient-elles vierges, hein ? Avec combien d’hommes avaient-elles couché ? Voilà la façon dont les femmes assassinées sont couramment traitées. Mais à cause de l’ancrage de ces quatorze femmes dans la collectivité, à cause du pouvoir social de leurs familles, à cause de leur propre participation à une élite comparativement à d’autres gens, elles ne sont pas traitées de cette façon – pas encore. Les journaux ne le feront pas. Des livres écrits par des hommes misogynes le feront. Un intrépide journaliste d’enquête ou sociologue ou psychologue ira sur le terrain et trouvera des hommes qui diront connaître le fond de l’histoire et il publiera un livre. Cette affaire est loin d’être terminée.

J’aimerais ajouter quelque chose que je trouve très difficile à dire. Ce n’est pas une remarque superficielle. Je crois qu’un des engagements les plus importants que vous puissiez prendre face à la vie ou au féminisme est de vous assurer que si vous mourez aux mains d’un misogyne, vous méritez votre mort. Que vous avez fait tout ce dont il vous accuse mentalement, que tout acte de trahison pour lequel il vous tue en est un que vous avez commis. Comme beaucoup de femmes, j’ai un lourd passé de violence commise à mon égard et je vous dis, à ma honte grandissante, que tous ceux qui m’ont fait mal sont encore debout. Ils se portent à merveille. Rien ne leur est arrivé. Et quand je regarde ma vie, je pense à la différence entre être battue parce que je n’ai pas nettoyé le réfrigérateur et être menacée de mort parce que je combats les pornographes. Il y a mieux et il y a pire, et mieux vaut faire face à l’inconnu quand vous avez fait un choix qui vous place là où vous voulez être, à lutter pour votre liberté et pour la liberté des femmes qui vous entourent. Les féministes devraient garder à l’esprit que, même s’il nous arrive souvent de ne pas nous prendre au sérieux, les hommes qui nous entourent, eux, nous prennent au sérieux, souvent. Je crois que la façon dont nous pouvons faire honneur à ces femmes qui ont été exécutées, pour des crimes qu’elles peuvent ou non avoir commis – c’est-à-dire, pour des crimes politiques –, est de commettre chacun des crimes pour lesquels elles ont été exécutées, des crimes contre la domination masculine, des crimes contre le droit de violer, des crimes contre l’appropriation masculine des femmes, des crimes contre le mono- pole masculin de l’espace public et du discours public. Nous devons empêcher les hommes de faire mal aux femmes dans la vie quotidienne, dans la vie ordinaire, à la maison, au lit, dans la rue, et à l’École polytechnique. Nous devons enlever le pouvoir public aux hommes, que cela leur plaise ou non et quoi qu’ils fassent. Si nous devons nous défendre avec des armes, eh ! bien, nous devons nous défendre avec des armes. D’une façon ou d’une autre, il nous faut désarmer les hommes. Nous devons être les femmes qui s’interposent entre les hommes et les femmes à qui ils veulent faire mal. Nous devons mettre fin à l’impunité des hommes, car c’est cela qu’ils possèdent, l’impunité de faire mal aux femmes de toutes les façons dont ils nous font systématiquement mal.

La féministe est la femme qui est là non parce qu’elle est l’épouse de l’homme, mais parce qu’elle est la sœur de la femme contre qui l’homme agit comme une arme. Le féminisme existe pour qu’aucune femme n’ait jamais à faire face à son oppresseur dans le vide, seule. Il existe pour briser le secret où les hommes violent, battent et tuent les femmes. Ce que je dis, c’est que chacune d’entre nous a la responsabilité d’être la femme que Marc Lépine voulait assassiner. Il nous faut vivre avec cet honneur, ce courage. Nous devons repousser la peur. Nous devons tenir bon. Nous devons créer. Nous devons résister, et nous devons arrêter de consacrer les 364 autres jours de l’année à oublier tout ce que nous savons. Nous devons nous en souvenir chaque jour, et pas seulement le 6 décembre. Nous devons mettre nos vies au service de ce que nous savons et de notre résistance au pouvoir masculin utilisé contre nous.

Note

1. Pour lire la lettre laissée par Marc Lépine, voir : http://sisyphe.org/article.php3?id_article=2696

Une réflexion sur “Tuerie à Montréal

  1. Bonjour,

    Hier, l’actrice, la féministe et l’ambassadatrice de Culture Reframed Ashley Judd a parlé des propos d’Andrea Dworkin sur Polytechnique alors qu’elle prenait la parole au Colloque Pornography and Prostitution: Connencting the Dots, organisé par Culture Reframed. Le titre de sa communication était « Ashley Judd Meets Andrea Dworkin: What was it like playing Andrea in the film « My name is Andrea  » ? . Elle était très inspirante.

    Bonne journée !

    Johanne Jutras Auteure de Pornographies… en ligne à https://boutique.bouquinbec.ca/pornographies.html [https://boutique.bouquinbec.ca/media/catalog/product/cache/d0f82075620b8b419114e0eb54f2a624/b/k/bk101560.jpg]https://boutique.bouquinbec.ca/pornographies.html Pornographies… – BouquinBechttps://boutique.bouquinbec.ca/pornographies.html Pornographies… se veut d’abord un outil de vulgarisation permettant de prendre connaissance des effets de la consommation des divers types de pornographie observés dans les recherches scientifiques québécoises et de réfléchir à ce phénomène. Ensuite, cet ouvrage permet de constater la multidisciplinarité du phénomène de la pornographie (sociologie, sexologie, criminalité, etc … boutique.bouquinbec.ca

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