Une étude internationale donne un nouveau visage à la prostitution : Les hommes

Par Julia Beck, sur le site 4W, le 23 nov. 2022

« Nous devons mettre l’accent sur les acheteurs de sexe », affirment des survivantes.

Lorsque vous entendez le mot « prostitution », imaginez-vous des femmes ? Peut-être voyez-vous mentalement des femmes portant des talons hauts et déambulant dans la rue, ou se penchant vers la portière d’une voiture, ou se tenant debout devant des fenêtres éclairées par une lumière rouge? Une recherche d’images sur Google confirme cette association de concepts, mais il manque la moitié de l’image. Où sont les hommes ? Les acheteurs de sexe, les freiers (hommes libres), les puteros et les johns demeurent socialement invisibles, alors que toute l’institution de la prostitution est basée sur leur demande.

Melissa Farley veut remettre l’accent sur ce facteur essentiel : les hommes qui paient pour du sexe.

Pendant des années, Mme Farley a travaillé avec des abolitionnistes internationales pour interroger 763 acheteurs de sexe dans six pays. L’objectif était d’en savoir plus sur ce que les acheteurs de sexe savent de la prostitution, ainsi que sur leurs motivations à acheter du sexe. Après tout, ces hommes sont des experts en la matière. Les réponses ont fait l’objet d’une analyse comparative, et les résultats ont été récemment publiés dans une étude révolutionnaire réalisée par le groupe Prostitution Research & Education (PRE). Les résultats ? Non seulement les acheteurs de sexe ont corroboré ce que les survivantes disent depuis des décennies, mais ils illustrent aussi sans aucun doute les échecs flagrants de la prostitution légale.

Pour marquer la publication du rapport, les organisations PRE et SPACE International ont coparrainé deux conférences à Berlin, en Allemagne, un pays où l’intérieur du corps d’une femme est, selon la loi, un lieu de travail approprié. Les deux événements ont été facilités par une équipe de quatre traductrices simultanées en allemand, espagnol et anglais.

Le 9 novembre, plus de 100 journalistes, militantes et ami-es ont assisté à la conférence publique au cours de laquelle 20 intervenant-es et survivantes ont témoigné contre le commerce mondial du sexe. « Existe-t-il une manière éthique ou humaine d’entretenir une industrie dont le produit principal est le viol et dont le consommateur principal est le violeur ? » a demandé Luba Fein, une abolitionniste basée en Israël. Parmi les autres intervenantes figuraient Alika Kinan (Argentine), Vednita Carter (États-Unis), Kajsa Ekis Ekman (Suède) et Huschke Mau (Allemagne), pour n’en citer que quelques-unes.

La publication de ce rapport a été annoncée le 8 novembre par les survivantes Rachel Moran (Irlande), Amelia Tiganus (Espagne) et Viktoria (Allemagne), ainsi que par la politicienne allemande Leni Breymaier (SPD) et Mme Farley elle-même lors d’une conférence de presse organisée près du Bundestag. Quelques instants auparavant, des FEMEN avaient organisé une manifestation satirique devant le bâtiment : trois femmes brandissaient des ciseaux géants et appelaient les passants masculins à faire don de leur pénis pour lutter contre la pauvreté. Derrière elles, une banderole reprenait la célèbre citation de Rachel Moran : « Quand une femme a faim, la chose à faire est de lui mettre dans la bouche de la nourriture, pas votre bite. » Lors de cette allocution, Rachel Moran, autrice de L’Enfer des passes (Éditions LIBRES), a condamné le système allemand d’agressions sexuelles légalisées, en exhortant les politiciens et militantes à adopter des mesures immédiates.

L’Allemagne est l’un des nombreux pays du monde qui acceptent et taxent la prostitution comme un modèle commercial. Malheureusement, le fait de considérer la prostitution comme un « travail » taxé par l’État empêche l’interdiction juridique du viol. Après l’adoption de la Loi allemande sur la prostitution de 2002, les condamnations pour viol dans ce pays ont chuté à un minimum historique. Selon Helmut Sporer, ancien inspecteur de la brigade criminelle d’Augsbourg, cette loi « a transformé du jour au lendemain les mêmes actions, les mêmes règles établies par les exploitants de maisons closes et les proxénètes, de délits punissables en pratiques légales ». Les taxes perçues par un État proxénète dans ce contexte de viol, de coercition et de trafic doivent être comprises comme le prix du sang.

En Allemagne, au moins trois politiciens comprennent que le système actuel est un échec : Leni Breymaier (SPD), Elisabeth Winkelmeier-Becker (CDU) et Lisa Badum (Verts). Lors de la conférence publique du deuxième jour, Mme Breymaier a exprimé sa gratitude pour les efforts de recherche des autrices du nouveau rapport : « Nous devons mettre l’accent sur les acheteurs de sexe. En Allemagne, nous devons pénaliser l’acheteur. » Mme Winkelmeier-Becker a déclaré :  » On dit que tout est légal, mais nous savons qu’il s’agit d’actes criminels « , confirmant ainsi le compte rendu de M. Sporer.

En Allemagne, la normalisation du proxénétisme et de la prostitution a fait du pays une destination populaire pour les femmes victimes de la traite des êtres humains en provenance d’Europe de l’Est, en particulier d’Ukraine, en raison de la guerre. Huschke Mau, autrice de l’ouvrage Entmenschlicht (« Déshumanisée »), a expliqué comment les acheteurs de sexe n’achètent pas seulement des femmes, mais aussi des stéréotypes racistes qui sont ensuite renforcés par l’auto-conditionnement des acheteurs. Par exemple, les hommes qui achètent des femmes asiatiques sur la base d’hypothèses de soumission ou de docilité feront sortir ces stéréotypes de la maison close pour les intégrer dans leur vie quotidienne. Selon l’étude, les acheteurs de sexe avouent qu’ils érotisent effectivement l’appartenance ethnique des femmes.

Une autre intervenante, Viktoria, a expliqué comment les acheteurs de sexe déshumanisent les femmes prostituées : « Les prostituées sont à la fois une marchandise et une monnaie. Les collègues de travail se récompensent mutuellement avec des prostituées, à donner ou à consommer ensemble comme une bouteille de vin. » Dans la culture populaire, les acheteurs de sexe sont souvent dépeints comme des hommes simples et solitaires. Mais dans l’étude de Mme Farley, ils admettent une conscience aiguë des préjudices qu’ils causent et permettent. « Son corps doit être là pour tout le monde », a déclaré un acheteur de sexe, « c’est absolument dommageable. »

Plus de la moitié des acheteurs de sexe allemands avaient constaté au moins un cas de femme victime de la traite ou du proxénétisme. Selon un acheteur de sexe, « lorsque les femmes ne payaient pas assez le proxénète, on leur arrachait les ongles. » Bien que la prostitution soit légale en Allemagne, seulement 1% des Allemands interrogés dans le cadre de l’étude avaient déjà signalé de tels délits aux autorités. Mau a expliqué que les acheteurs de sexe savent que les femmes subissent des préjudices dans la prostitution, car « ils se plaignent que les femmes sont couvertes de bleus, qu’elles n’ont pas l’air heureuses ou qu’ils ne peuvent pas utiliser à leur guise les orifices corporels des femmes », ou parce que le corps de ces femmes est déformé.

Les partisans de la prostitution parlent de « travail sexuel », mais, selon Mau, cela masque ce qui se passe réellement : de agressions sexuelles et des viols. Une autre survivante, Amelia Tiganus, déclare clairement : « Nous devons nous concentrer sur la source du mal : le système qui asservit les femmes à la volonté des hommes. » Lors de la conférence, Mme Tiganus a terminé sa déclaration sur une note d’espoir : « Il y a deux cents ans, les femmes ont rêvé d’un monde meilleur que celui que nous possédons aujourd’hui. Nous devons continuer à nous battre. Nous devons nous souvenir de nos aïeules. Il est de notre devoir de créer un monde meilleur. »

Cette nouvelle étude est déjà disponible en allemand, espagnol, anglais et turc. Si vous souhaitez aider à la traduire dans d’autres langues, contactez Melissa Farley à l’adresse suivante : contact@prostitutionresearch.com.

Le soutien généreux de nos lecteurs permet à 4W de rémunérer notre équipe entièrement féminine et plus de 50 rédactrices à travers le monde pour des articles et des reportages originaux que vous ne trouverez nulle part ailleurs. Vous aimez notre travail ? Inscrivez-vous pour nous faire un don mensuel !

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.