Le cas choquant d’une victime d’agression à qui l’on a refusé une intervention chirurgicale vitale parce qu’elle avait demandé un personnel non mixte.

Par Victoria Smith, article publié dans The Critic, décembre/janvier 2023

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Dans Trauma and Recovery, la psychiatre Judith Herman fait la distinction entre les événements traumatiques qui sont des « catastrophes naturelles ou des « actes de Dieu » » et ceux qui sont « d’origine humaine ». Dans le premier cas, écrit-elle, « les personnes qui en sont témoins sympathisent volontiers avec la victime ».

Dans le second cas, la situation est plus complexe. Ici, prendre parti pour la victime n’est pas une réaction aussi naturelle. Après tout, souligne Herman, « tout ce que l’agresseur demande, c’est que le spectateur n’intervienne pas ». Il fait appel au désir universel de « ne pas voir, ne pas entendre, et ne pas faire état d’un tort ». En revanche, la victime « demande au spectateur de partager le fardeau de la douleur. La victime exige l’action, l’engagement et le souvenir ».

Les victimes sont des personnes difficiles. Elles perturbent les récits sereins que nous nous racontons sur le monde dans lequel nous vivons et sur les gens que nous connaissons. Elles tirent sur des fils qui sont censés rester intouchés.

Cela n’est nulle part plus vrai que dans le cas des victimes de violences sexuelles masculines. Le viol, l’exploitation sexuelle et la molestation d’enfants ne sont pas des phénomènes rares ; leur occurrence ne se limite pas à des communautés spécifiques aux failles idéologiques connues.

Ces agressions se produisent dans toutes les couches sociales et prospèrent souvent dans des milieux qui s’identifient comme vertueux et sûrs : l’Église, les organisations caritatives, la famille. Exister dans un tel cadre et exiger que les autres témoignent de votre traumatisme – qu’ils réagissent, socialement et politiquement, aux torts qui vous sont  faits – est une chose incroyablement pénible. Vous ne demandez pas seulement de l’attention et de la considération ; vous demandez aux gens de réviser leurs récits collectifs les plus fondamentaux, les vérités qu’ils se répètent pour croire qu’ils sont de bonnes personnes et qu’ils appartiennent au corps social.

C’est pour cette raison, je pense, que de nombreuses personnes sympathisent avec les victimes de viols et d’agressions d’enfants dans l’abstrait, mais ne veulent pas être témoins de leur traumatisme dans la vie réelle. Dans l’esprit des autres, les personnes qui rendent visibles les séquelles de la violence sexuelle masculine peuvent rapidement passer du statut de victimes à celui de coupables. Leur crime n’est pas un crime contre l’intégrité du corps, mais contre le sentiment de soi du spectateur.

L’anecdote de l’hôpital britannique Princess Grace en est un exemple.

En octobre de cette année, une victime d’agression sexuelle a vu l’hôpital londonien Princess Grace annuler une opération qui aurait pu lui sauver la vie. Cette décision a été prise en réponse à la demande de cette victime que l’on prenne en compte son traumatisme. La femme, qui avait prévu de subir une opération colorectale complexe, avait requis un personnel non mixte et à être exemptée de toute obligation de feindre de croire que l’identité de genre du personnel traitant devait l’emporter sur le sexe biologique lors de la réception d’un traitement.

Il n’est pas illogique de ressentir une peur des hommes lorsqu’on est dans un état physique très vulnérable.

De telles demandes ne sont pas extrêmes. Il n’est pas illogique de ressentir une peur des hommes lorsqu’on est dans un état physique très vulnérable; affirmer ses limites peut constituer une part importante du processus de rétablissement. Pour les victimes de viol en particulier, le droit de souligner la primauté de ses propres perceptions du sexe et du pouvoir – plutôt que de céder à l’insistance de quelqu’un d’autre sur le fait que son sexe, et son pouvoir par rapport à vous, est ce qu’il dit – peut être d’une importance vitale.

Hôpital privé, le Princess Grace se targue d’avoir des « spécialistes des soins pour la santé des femmes ». On pourrait supposer que ces spécialistes savent ce qu’est le corps des femmes et que, si certains manquent peut-être d’expertise concernant la relation entre le sexe biologique, la violence masculine et les traumatismes, la plupart possèdent un degré élémentaire d’empathie et de compassion.

Si des questions de ressources humaines et d’organisation de l’espace physique ont pu rendre les demandes de la patiente difficiles à satisfaire, l’hôpital aurait pu faire preuve de contrition. Ce n’est pas la faute de l’hôpital Princess Grace si nous vivons dans un pays où 98 % des violences sexuelles sont commises par des hommes et où l’on estime qu’une femme sur 20 a été violée. Néanmoins, il s’agit certainement d’un élément dont chaque établissement médical devrait tenir compte en examinant la meilleure façon de répondre aux besoins des patientes.

Mais les représentants de l’hôpital Princess Grace n’ont fait preuve d’aucune contrition. Au contraire, le 7 octobre, la patiente a reçu un courriel de Maxine Estop Green, directrice générale de l’hôpital, indiquant non seulement que l’opération était annulée, mais expliquant pourquoi en ces termes :

« Nous ne partageons pas vos croyances et ne sommes pas en mesure d’adhérer à vos demandes. Nous avons donc décidé de ne pas procéder à votre opération […] Je comprends que ce n’est pas la communication que vous vous attendiez à recevoir, mais notre hôpital a pour engagement de protéger son personnel contre toute détresse inacceptable et nous pensons que la pierre angulaire de bons soins aux patients est basée sur le respect et la confiance mutuels. »

Et voilà. Comme par magie, la victime d’un viol devient une agresseure en puissance, menaçant de causer une « détresse inacceptable » en raison de son traumatisme, un traumatisme maintenant transformé en « croyances » que d’autres – les personnes non traumatisées, celles qui ne sont pas touchées par quelque chose d’aussi embarrassant que la peur – ne partagent pas.

Je ne suis pas totalement insensible au problème vécu par l’hôpital Princess Grace. C’est le même problème auquel sont confrontés toutes les institutions et tous les groupes politiques qui ont été amenés à accepter qu’une femme est toute personne qui dit être une femme, toujours et sans exception. Le traumatisme des femmes victimes de crimes sexuels – qui ne peuvent pas éteindre leur conscience de ce qui est ou n’est pas un homme – ne correspond pas à ce récit.

La réponse physique viscérale, la terreur involontaire au son d’une voix masculine ou à la vue d’un corps masculin – tout cela contredit l’idée que les femmes trans sont un type de femme spécial, extra-vulnérable, plutôt qu’un homme comme un autre, avec les mêmes capacités physiques et la même imprévisibilité émotionnelle que n’importe quel homme.

L’argument qu milite contre la présence de transfemmes dans les espaces réservés aux femmes n’est pas basé sur leur transidentité, mais sur leur masculinité. Des gens prétendent cependant que c’est faux. Conformément à l’attitude du spectateur qui se refuse à intervenir, de nombreuses personnes préfèrent imputer aux victimes de viol de l’intolérance et de la mauvaise foi plutôt que de s’écarter du cliché « les transfemmes sont des femmes », un parti pris qui met fin à leur réflexion et dans lequel elles sont investies.

Cet investissement peut avoir des racines complexes ; peut-être qu’au départ, il s’agissait d’une concession peu coûteuse (« pourquoi ne pas appeler les gens comme ils veulent être appelés ? »), qui ne nécessitait pas de conviction réelle (« bien sûr, personne n’affirme vraiment que… »). Puis divers autres facteurs – pression des pairs, menaces de violence, risque d’ostracisme, incitations financières – sont entrés en jeu. En fin de compte, personne ne se souvient de pourquoi l’on avait exprimé des doutes. Le doute, c’est l’affaire des réactionnaires.  

Il ne faut pas s’étonner de la ténacité avec laquelle les gens s’accrochent à leurs préjugés.

Nous ne devrions pas être surpris de la ténacité avec laquelle les gens s’accrochent à leurs préjugés, même lorsque confrontés à la douleur des autres. Une mère aura tendance à refuser de croire un enfant molesté plutôt que d’accepter que l’homme qu’elle a épousé est une mauvaise personne ; une congrégation religieuse irlandaise exilera une fille dans un des lavoirs de Sainte-Madeleine plutôt que d’admettre que le leader de leur troupeau pourrait être un violeur. De façon similaire, on verra même des femmes qui se disent féministes préférer dénoncer des femmes terrorisées qui craignent tous les hommes plutôt que d’admettre qu’il y a un problème à prétendre que la masculinité est purement subjective.  

C’est pourquoi les « accommodements raisonnables » sont impossibles dans le débat sur les transgenres tel qu’il se présente aujourd’hui. Toute admission de la pertinence de la masculinité, de sa réalité et de son importance politique, prend  figure d’hérésie. Les dévots de cette religion sacrifieront les personnes vulnérables plutôt que de contester ce dogme.

Je trouve tout à fait obscène le degré d’humiliation que l’on a imposée aux survivant-es de viols et de molestation d’enfants afin de préserver l’axiome « Les transfemmes sont des femmes ». Les femmes qui demandent des espaces réservés aux femmes se font dire qu’elles doivent revoir leurs limites, qu’elles sont obsédées par les organes génitaux, qu’elles utilisent leur traumatisme comme une arme, qu’elles ont de mauvaises valeurs et une perception erronée de la réalité. Il apparaît essentiel de les vilipender. S’arrêter et prendre conscience de leur douleur équivaut à risquer, vous aussi, de commencer à tirer sur le fil du dogme.

Parce que c’est la triste vérité du transactivisme contemporain : il est totalement incompatible avec la reconnaissance du traumatisme féminin comme autre chose qu’un fétiche. La véritable peur des femmes face aux hommes constitue un affront au discours « je suis celui que je dis être ». Cette peur est considérée comme une attaque, et toute honte doit donc être projetée sur les femmes elles-mêmes. Comme la figure terrifiante de la Méduse, la femme victime de la violence sexuelle masculine est, une fois de plus, transformée en monstre.

La patiente au cœur de l’histoire de l’hôpital Princess Grace a depuis vu son opération réinscrite à l’horaire, avec l’équipe chirurgicale prévue. Il s’agit d’une issue positive, dans la mesure du possible. Cette femme n’est pas condamnée à mourir pour ses convictions.

Mais certains actes ne peuvent être rétractés. L’e-mail envoyé le 7 octobre n’était pas seulement une annulation d’opération. C’était un geste humiliant, reflétant la même honte dont les victimes de traumatismes sexuels ont fait l’objet tout au long de l’histoire pour avoir osé suggérer que leurs vérités comptaient plus que tels ou tels principes.

C’est dans ce contexte que nous devons comprendre l’anecdote du Princess Grace : elle n’est pas seulement liée au « débat sur les trans », mais elle clarifie la manière dont ce débat non seulement reproduit mais amplifie la honte traditionnelle et millénaire des femmes victimes de crimes sexuels. C’est cette honte qui a permis à une personne telle que Maxine Estop Green de menacer la vie d’une femme qui exprime ses craintes.

Cette honte est familière et banale. Elle n’en est pas moins grotesque. Aucun-e d’entre nous ne devrait choisir de « ne pas voir, ne pas entendre et ne pas dénoncer un tort » lorsqu’il ou elle y fait face.

Version initiale: https://thecritic.co.uk/issues/december-january-2023/the-trans-shaming-of-a-rape-survivor/

Traduction: TRADFEM

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