Royaume-Uni: Une femme conditionnée à être prostituée et violentée en centre d’accueil reçoit des excuses de l’État 30 ans plus tard.

La lettre du conseil municipal de Leeds acceptant sa responsabilité est considérée comme la première du genre.

par Julie Bindel, The Observer, 20 nov. 2022

JULIE BINDEL: J’ai écrit cet article à propos d’une femme extraordinaire, qui a été maltraitée pendant toute son enfance, y compris dans des centres d’accueil où elle était la cible de membres masculins du personnel, et qui a été prostituée par des proxénètes au cours de la même période. Elle a survécu, contre toute attente, a combattu le système – et a gagné sa bataille !

Carrie* n’est pas étrangère aux défis d’ordre juridique. En 2018, aux côtés d’autres femmes, elle a remporté un procès historique contre le ministère britannique de l’Intérieur lorsqu’elle a contesté l’obligation de voir divulguées dans le cadre des vérifications de casier judiciaire des infractions liées à la prostitution, y compris celles survenues avant l’âge de 18 ans, .

Alors que Carrie, aujourd’hui âgée de 49 ans, faisait une déclaration détaillée à son avocat chargé de l’affaire, elle a décrit son séjour en centre d’accueil. Son enfance a été marquée par la négligence, la molestation et l’exploitation sexuelle. Ses avocats ont compris qu’il y avait un deuxième litige à intenter, celui-là contre l’organisme responsable des services de protection de l’enfance qui ont tant trahi ses intérêts : le conseil municipal de Leeds.

Cet été, cette deuxième affaire a été réglée et Carrie, qui a passé des années dans des foyers d’accueil, a reçu des excuses « sincères et sans réserve » de la part du conseil municipal de sa ville « pour les violences que vous avez subies et l’impact qu’elles ont eu sur vous ».

La lettre, signée par Saleem Tariq, le directeur de la protection de l’enfance et de la jeunesse à la ville de Leeds, a été publiée le dimanche 20 novembre 2022.

Cette lettre est considérée par l’équipe juridique de Carrie et d’autres spécialistes en protection de l’enfance comme la première de ce type par une autorité locale, car il s’agit, à toutes fins utiles, d’une reconnaissance publique de responsabilité et de faute.

Carrie a été contrainte de se prostituer dès l’âge de 14 ans et a fait l’objet de multiples condamnations pour racolage, dont neuf datent de l’époque où elle avait moins de 18 ans.

Elle a été victime d’abus sexuels de la part de son père à neuf ans, et sa mère avait de graves problèmes de santé mentale et n’était pas en mesure de prendre soin d’elle. À partir de 1985, Carrie a fait des allers-retours à Shadwell House, un foyer pour enfants géré par les autorités locales. En 1987, à l’âge de 13 ans, Carrie a fait l’objet d’une ordonnance de placement en lieu sûr et y a été placée à long terme.

Mais à l’insu de Carrie, Shadwell House était loin d’être un lieu sûr. Les sévices ont commencé immédiatement. « Le personnel ne prenait aucun soin de moi », dit Carrie. « J’y ai été torturée sexuellement, physiquement, émotionnellement et mentalement. »

Peu après son placement à Shadwell, Carrie a été violée par deux garçons qui étaient également résidents. Un membre senior du personnel a écrit que « [Carrie] a dit qu’elle ne voulait pas porter plainte contre le responsable ; l’opinion du personnel fut qu’elle avait probablement participé volontairement à ce qui s’est passé ». Des mois plus tard, Carrie a signalé un autre viol. Là encore, rien n’a été fait.

Après l’école et le week-end, des hommes se rassemblaient dans des voitures devant Shadwell House, apportant aux enfants des cigarettes et de l’alcool pour les soudoyer. Carrie ne savait pas qu’il s’agissait de proxénètes, mais le personnel connaissait ces hommes de réputation.

Un proxénète notoire du nom de Danny* a ainsi passé trois mois à conditionner Carrie, alors âgée de 14 ans, avant de l’emmener à Londres, depuis sa base de Leeds, pour vendre ses services dans un bordel. « Il m’a contrôlée pendant au moins trois ans », raconte Carrie. « Il m’a emmenée dans un appartement à Londres, et on m’a dit de faire des choses avec un homme. Quand j’ai refusé, j’ai été frappée avec une chaîne de vélo. J’étais terrifiée. Je me souviens d’avoir marché dans la rue en culotte et soutien-gorge après une nouvelle raclée. » À cette époque, Carrie retournait périodiquement au foyer d’accueil pour ensuite s’enfuir à nouveau, dit-elle : « Je continuais à m’enfuir de Shadwell à cause des mauvais traitements que j’y subissais. Et puis quand on a commencé à me conditionner et à m’exploiter dans le monde extérieur, j’y revenais en courant, parce que je n’avais nulle part ailleurs où aller. »

À une occasion, Melvin Blake, le directeur adjoint de Shadwell, l’a frappée à la tête avec un tiroir. « Blake avait l’habitude de me faire asseoir sur ses genoux dans son bureau, en touchant certaines parties de mon corps », raconte Carrie. Un membre du personnel, Leonard Lake, a traité Carrie de « débauchée » et de « salope » lorsqu’elle a essayé de lui signaler qu’elle avait été battue par un groupe de garçons.

En mars 2017, Blake a été reconnu coupable de neuf accusations d’attentat à la pudeur et de quatre de viol, des crimes qui ont eu lieu dans les années 1980, et il a été condamné à 16 ans de prison. Lake a été reconnu coupable de deux accusations d’attentat à la pudeur impliquant un garçon et a été emprisonné pendant deux ans.

En septembre 1988, le personnel de Shadwell House a indiqué dans le dossier de Carrie qu’elle était victime de brimades parce que les autres enfants avaient compris qu’on la prostituait, mais qu’aucun membre du personnel n’était intervenu. Quelques semaines plus tard, Carrie a été arrêtée à Bradford pour racolage. Après son arrestation, les travailleurs sociaux et le personnel du foyer n’ont pris aucune mesure, et Carrie a été traitée comme responsable de son sort, comme le montrent les notes manuscrites des membres du personnel obtenues par les avocats de Carrie.

Elle a ensuite été placée en détention à l’établissement provisoire pour filles Westwood Grange, un foyer pour enfants semi-sécurisé également situé à Leeds. Elle fut confinée dans leurs locaux pendant un mois mais, une fois les restrictions levées, elle s’enfuit pour rejoindre Danny et se retrouva à la rue. « À ce moment-là, j’étais piégée », dit Carrie. « Je m’étais convaincue qu’il était mon petit ami, j’étais à bout de nerfs. »

Les notes des services sociaux montrent qu’en 1989, Carrie a commencé à se taillader les poignets et à montrer d’autres signes de graves traumatismes affectifs. Pourtant, elle est retournée à Westwood Grange en 1990 et a continué à être contrainte à la prostitution par Danny.

Les choses ont tellement empiré que Carrie a eu le courage de dénoncer Danny comme un proxénète violent, mais elle affirme que la police lui a répondu qu’elle ne pouvait pas prendre de mesures contre lui, car il leur fallait au moins deux autres récits corroborants issus d’autres victimes pour pouvoir engager des poursuites.

En 1990, à l’âge de 15 ans, elle a été contrainte de participer à un film pornographique par des hommes de Leeds. Lorsque le personnel de Westwood Grange l’a appris, il n’a pris aucune mesure. Au contraire, Carrie a décrit comment le personnel a agi comme si c’était elle qu’il fallait blâmer.

Lorsqu’elle quitta l’école cette année-là, Carrie savait à peine lire et écrire et n’avait aucune qualification. Elle est retournée vivre avec sa mère en 1990, à l’âge de 16 ans. Mais elle était profondément ancrée dans la prostitution et était enceinte. Les services sociaux ont retiré cet enfant à Carrie, ainsi que deux autres enfants. En 1991, son ordonnance de placement a pris fin.

Les dossiers des services sociaux montrent que le personnel savait que Carrie était prostituée, mais que rien n’a été fait pour l’en empêcher. Son comportement n’a pas non plus fait l’objet d’une enquête. Son proxénète, Danny, était connu de Shadwell House. Le seul commentaire fait à son sujet fut qu’il était trop âgé pour être son petit ami.

Carrie estime que les foyers pour enfants auraient dû lui proposer une thérapie pour faire face aux mauvais traitements qu’elle avait subis chez elle et dans leur établissement. Plus important encore, ils auraient dû la croire lorsqu’elle a dénoncé ces violences et faire quelque chose pour y mettre fin.

Si la lettre d’excuses reçue apporte à Carrie un certain réconfort, rien ne peut effacer les années de violences qu’elle a subies : « Même si je suis sortie de la prostitution depuis une vingtaine d’années, cela m’affecte encore tous les jours. Je ne peux pas avoir une vraie relation parce que je ne fais confiance à personne, pas même à mes amis ». La lettre d’excuses est importante car le conseil municipal a reconnu son rôle dans les sévices qu’elle et d’autres enfants ont subis sous leur responsabilité. Carrie a également reçu un paiement substantiel de compensation.

Comme l’a écrit Saleem Tariq : « Il a été identifié que différentes mesures auraient pu être prises pour vous protéger, mais cela n’a pas été le cas et je suis vraiment désolé de cela. »

Un porte-parole du conseil a déclaré : « La pratique du travail social à Leeds a considérablement changé ces dernières années et nous nous engageons à écouter la voix des enfants, des jeunes et des familles, afin que nous puissions apprendre de leur expérience vécue et agir en conséquence pour améliorer continuellement nos services. »

« Le conseil, ainsi que ses agences partenaires, reste engagé à vérifier, mettre à jour et améliorer continuellement les politiques pour assurer la sauvegarde des enfants, des jeunes et des adultes vulnérables ».

Aujourd’hui, Carrie vit avec son fils de 21 ans, qu’elle décrit comme « ma plus grande réussite », et lutte contre les problèmes de santé physique et le traumatisme causés par ces années de sévices. Mais malgré cela, elle est déterminée à faire en sorte qu’aucune autre fille n’ait à subir de telles violences lorsqu’elle est censée être sous la garde de l’État.

« Ils continuent à verser des indemnités en secret et rien ne change », déclare Carrie. « C’est pourquoi des excuses publiques étaient si importantes pour moi. Cela signifie que je peux me dire, et dire au monde entier, ‘Regardez, ce n’était pas ma faute. C’était la leur.’  »

* Carrie et Danny sont des pseudonymes.

Version originale: https://www.theguardian.com/society/2022/nov/20/woman-groomed-and-abused-in-care-gets-apology-after-30-years

Traduction: TRADFEM

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