Le conditionnement massif des filles et des jeunes femmes aux fins de l’industrie du sexe commence dès la petite enfance et se termine par la monétisation des jeunes femmes elles-mêmes.

Ceci est une transcription éditée du discours de Lulu lors de la session du matin de la conférence « Students for sale : Tools for resistance », qui s’est tenue à Londres le 15 octobre 2022.


Bonjour ! Je m’appelle Lulu et j’ai dans la vingtaine. Je vais commencer par quelques citations.
Tout d’abord, « Comment être une travailleuse du sexe – conseils pour les nouvelles arrivantes ». C’est tiré d’un article du Times où l’on peut lire : « Un stand lors d’un événement organisé par l’université de Brighton proposait aux étudiantes des conseils pour être prostituées. »

Le suivant est un tweet de la chanteuse vedette Cardi B, où j’évite de citer certains mots: : « Je vais m’enrichir sur OnlyFans comme ma copine Ruby Je vais me chatouiller le beep beep à la caméra avec mon beep beep. J’ai besoin d’un fucking bon beat. Je veux rapper aujourd’hui. »

Et en voici une de Seeking, qui est la plus grosse entreprise de « sugar dating » en ligne. C’est une citation de leur site web :
« Seeking est le site de rencontre de luxe pour les célibataires séduisants qui réussissent.
« Élever votre expérience » est le fondement de Seeking, où vous découvrirez les connexions, les passions et les attentes que vous désirez… à chaque étape du processus.
[…] Avec un tel éventail de personnes et de passions, nous offrons un environnement sûr pour explorer, découvrir et faire évoluer ce que l’amour signifie vraiment pour vous. »

Je vais parler du conditionnement des jeunes femmes et des étudiantes universitaires à entrer dans l’industrie du sexe, sous ses formes les plus récentes et émergentes, à savoir le site OnlyFans et le « sugar dating ». Je vais parler des dangers d’Onlyfans et du « sugar dating » et de la façon dont les jeunes femmes sont attirées dans ces formes nouvelles et émergentes de prostitution et de pornographie.
J’ai commencé par ces citations afin de dénoncer les médias qui bombardent constamment les jeunes d’histoires glorifiées d’OnlyFans et de « sugar dating », les encourageant à se vendre.
Alors qu’est-ce que le « sugar dating » et Onlyfans – je suis certaine que beaucoup des plus jeunes membres de l’auditoire sont déjà au courant, mais pour ceux et celles qui ne le sont pas, en voici un résumé rapide.

Le « sugar dating »
Le « sugar dating » est un terme aseptisé pour désigner une relation dans laquelle une personne gagne de l’argent ou des avantages matériels en échange de relations sexuelles. Ces relations ont tendance à exister entre des jeunes femmes et des hommes plus âgés.
La prostitution est définie comme suit : une personne, en particulier une femme, qui se livre à une activité sexuelle contre rémunération. Bien qu’il y ait des différences dans la façon dont le sexe et l’argent sont échangés dans le « sugar dating », il y a fondamentalement l’attente d’une relation sexuelle en échange d’argent. Il s’agit donc fondamentalement de prostitution.

OnlyFans
OnlyFans est une plateforme de médias sociaux sur laquelle les gens peuvent s’abonner à des « créatrices de contenu » moyennant un abonnement mensuel, afin de voir des vidéos et des photos de la créatrice. La plateforme prélève 20 % des revenus de chaque créatrice de contenu. Le site est principalement connu pour son contenu sexuellement explicite, la pornographie étant autorisée.
Il s’agit d’une société basée au Royaume-Uni qui a été fondée en 2016, mais dont la popularité a augmenté de façon exponentielle en 2020 et qui n’a cessé de croître depuis.

Les réalités du « sugar dating »
Je vais lire quelques citations de femmes qui ont été des « sugar babies ». Tout d’abord, une citation anonyme de BuzzFeed :
« Les achats et les voyages étaient excitants pour quelqu’une comme moi qui avait grandi dans la pauvreté. Je me sentais puissante d’être recherchée et d’avoir des hommes prêts à payer pour être avec moi… au début. Mais à la fin, j’avais une bien piètre estime de moi-même en tant que personne et des croyances malsaines sur les hommes et les relations. Des croyances telles que : le sexe est une transaction, le sexe est une obligation, les hommes ne vous désirent que pour votre apparence et votre jeunesse, les femmes perdent de la valeur en vieillissant, les hommes vont tromper leur femme et la quitter en vieillissant pour une personne plus jeune, etc. »
Voici une citation de Fiona Fraser dans The Spin Off, 2022.
« Quand il y a une personne plus âgée – avec une expérience de vie et un revenu disponible – qui sort avec une personne plus jeune ou plus naïve, il y a un déséquilibre de pouvoir […] Beaucoup des problèmes que nous voyons aboutir chez nous sont liés au non-paiement des services. Nous avons également soutenu des travailleuses lors d’agressions après avoir refusé un acte sexuel spécifique, il y a eu des menaces de viol, de faillite, et même des clients utilisant la loi sur les garanties aux consommateurs comme une menace pour obtenir un consentement sexuel. »
Et une autre citation anonyme de BuzzFeed :
« Je travaille actuellement en tant que sugar baby pour aider à payer mes études à l’université. Certaines expériences n’ont pas été très bonnes, avec des hommes auprès de qui je travaille qui ont repoussé mes limites et fait des choses qu’ils n’avaient pas la permission de faire et ainsi de suite, mais avec certains, ce n’est pas si mal. »

Les réalités d’OnlyFans
OnlyFans est très populaire – avec plus de 50 millions d’usager-ères enregistré-es et 8 000 nouvelles créatrices de contenu par jour. Selon l’Evening Standard, l’enquête annuelle sur les finances menées par l’organisation Save the Students a révélé qu’environ quatre pour cent des étudiantes avaient essayé le travail du sexe ».
Malgré les titres et les paroles de chansons qui se multiplient au sujet de l’argent gagné sur OnlyFans, ce sont seulement les 1% de créatrices les plus performantes qui empochent la majorité des commissions de la plateforme. Cette manipulation délibérée de la réalité financière en fait un système pyramidal pornographique, où la majorité des participantes perd plus qu’elle ne gagne.
Par exemple, le contenu peut être facilement divulgué – littéralement de haut en bas – et peut ensuite être utilisé pour harceler, intimider et extorquer les participantes. Les fuites de contenus sexuellement explicites d’OnlyFans sont si courantes qu’il existe des sites Web et des comptes de médias sociaux entiers qui se vantent d’afficher ces contenus, dont ils tirent également profit.
En tant que « créatrice de contenu », on attendra toujours de vous que vous en fassiez plus – c’est un schéma bien connu dans l’industrie du sexe. Afin de satisfaire leurs abonnés, les créatrices se retrouvent à devenir plus explicites et à repousser leurs limites personnelles afin de conserver leurs abonnés et d’en gagner de nouveaux.

Comment expliquer cette augmentation du nombre de comptes OnlyFans et de « sugar dating » parmi les étudiantes ?
Seeking a affirmé que plus de 500 000 étudiantes se sont inscrites sur leur plateforme depuis 2015. Ce site de « sugar dating » offre un abonnement primeur gratuit à toutes les étudiantes qui s’inscrivent avec une adresse électronique universitaire – c’est un ciblage sans honte des jeunes étudiants et une exploitation de leurs difficultés financières.
Les difficultés financières sont souvent l’une des explications de cette hausse : les coûts de l’université ont augmenté en même temps que le coût de la vie. Les raisons invoquées par les étudiantes pour justifier leur engagement dans le « travail du sexe » sont notamment une plus grande flexibilité et une meilleure rémunération par rapport au travail à temps partiel traditionnel.
L’autre facteur est la désinformation – comme je l’ai dit – pour en revenir aux citations que j’ai lues au début : l’aseptisation délibérée du « sugar dating » et d’OnlyFans convainc les femmes que cet arrangement serait bon pour elles.
En 2020, environ 4 % des étudiants universitaires ont eu recours à une forme de « travail sexuel » pour compléter leurs revenus, ce qui représente le double des chiffres de 2017. Il y a donc eu une forte augmentation.
Sur les médias sociaux, le hashtag #sugarbaby compte plus d’un milliard de vues sur TikTok, avec des vidéos vantant un style de vie somptueux, des photos de billets de banque, des vacances coûteuses – le tout financé par les « sugar daddies ». Beaucoup de ces influenceuses donnent l’impression de gérer ces relations sur une base d’interaction strictement virtuelle – mais c’est rarement le cas.
Comme le montrent les citations que j’ai lues précédemment, les médias grand public font sans cesse la promotion de la plateforme. Par exemple, après que Beyoncé a fait référence à OnlyFans dans le remix de sa chanson « Savage« , le site a connu un pic de 15 % de son trafic. C’est un exemple de l’influence qu’ont ces personnes.
En août 2022, onlyfans.com comptait environ 278 millions de visiteurs mensuels.

Mon point de vue sur l’essor du « sugar dating » et d’Onlyfans
Je ne suis pas une universitaire – je parle de mon expérience personnelle et de celle d’autres jeunes femmes de mon entourage, qui ont eu un parcours similaire.
Si je crois que les difficultés financières, la désinformation et le glamour véhiculés par les médias sont à l’origine de la participation au « sugar dating » et à Onlyfans, je pense que cette question est bien plus complexe. Je crois que nous assistons à une expérience de conditionnement de masse, dont l’objectif final est la monétisation du sexe – la monétisation du corps des jeunes femmes (et donc d’elles-mêmes).
Cela commence tôt. On apprend aux jeunes filles à ne pas être sûres d’elles, à faire passer les besoins des autres en premier et à être « gentilles » et « polies » plutôt qu’à dire clairement leurs sentiments et leurs limites. Ce sont les bases de l’exploitation sexuelle. En grandissant et en étant exposées au porno – qui est de plus en plus violent – elles voient que le corps des femmes est destiné à être utilisé, qu’apparemment les femmes elles-mêmes désirent cela et qu’un « non » signifie en fait « oui ».
Ces croyances et attitudes sont ensuite reproduites par les garçons et les hommes, ainsi que par les filles et les femmes de leur entourage. Sur les médias sociaux, elles voient des images de femmes aux « corps parfaits » – qui ont souvent été augmentés – posant dans des vêtements sexualisés et extrêmement révélateurs.
Dans un monde obsédé par les médias sociaux, les « likes » sont synonymes de validation et d’estime de soi. Si vous postez une photo sexualisée et qu’elle obtient plus de « likes », vous en posterez d’autres, surtout si elle est normalisée.
Les filles écoutent de la musique sexuellement explicite, qui encourage la sexualisation des femmes – de la musique également faite par des femmes qui se sexualisent elles-mêmes, donnant ainsi l' »impression » d’une prise de pouvoir.
Les filles entendent parler d’influenceuses qui gagnent beaucoup d’argent grâce au « sugar dating » et à OnlyFans et qui peuvent s’acheter plein de belles choses. Nous vivons dans une culture tellement matérialiste que ce que vous possédez matériellement est apparemment synonyme de votre valeur personnelle.

Tout cela laisse les jeunes filles et les femmes traumatisées – ce qui les rend plus faciles à contraindre à la pornographie et à la prostitution, car elles croient que c’est ce à quoi les femmes sont destinées dans la société – et que non seulement elles ne devraient pas remettre en question cette situation, mais qu’elles devraient même l’adopter. Peut-être pas consciemment, mais inconsciemment, car c’est ce qu’on leur a inculqué depuis l’enfance.
À mon avis, tant que l’on ne considérera pas le conditionnement des jeunes filles et des femmes à la pornographie et à la prostitution comme un processus d’érosion de l’estime de soi et des limites personnelles par la socialisation féminine, nous ne pourrons pas nous attaquer au problème.

Traumatismes en début de vie et exploitation sexuelle
Je tiens à ajouter qu’il existe un lien étroit entre les traumatismes subis au début de la vie et l’exploitation sexuelle. Beaucoup de gens n’en sont pas conscients.
Les jeunes femmes sont particulièrement vulnérables à l’exploitation sexuelle en raison d’expériences traumatisantes vécues au début de leur vie. J’ai été victime d’agressions dans mon enfance, j’ai été placée en foyer puis adoptée, et il semble que mon traumatisme ait fait de moi une cible parfaite. Et cela est vrai pour d’autres personnes qui ont vécu des expériences similaires.
Un manque d’estime de soi signifie que nous n’avons pas les mêmes limites et que nous sommes donc beaucoup plus susceptibles d’accepter des relations exploitantes et dégradantes, en partie parce que ces relations ont été normalisées et en partie parce que nous ne pensons pas mériter mieux.
Les recherches montrent que les femmes qui ont été victimes d’exploitation sexuelle et/ou qui ont été placées en institution sont plus susceptibles d’être impliquées dans la prostitution et, je dirais, dans le « sugar dating » et la plateforme OnlyFans, qui ne sont que les extensions les plus récentes de l’industrie du sexe et suivent les mêmes schémas.
En tant que pré-adolescente, j’avais déjà été exposée au monde du porno en ligne. J’ai grandi avec l’essor d’Internet et, en tant que jeune fille vulnérable en ligne, j’ai été attirée par des discussions et des des expériences en ligne de webcamming avec des hommes adultes (c’est-à-dire des pédophiles), alors que j’étais en quête d’estime de soi.
J’ai été victime de harcèlement à l’école primaire et secondaire. Cependant, j’ai remarqué que lorsque les garçons et les hommes ont commencé à me remarquer et à me porter attention, l’attitude des filles et des femmes à mon égard a également changé. J’ai donc commencé à associer apparence et popularité.
À l’adolescence, je me suis retrouvée dans une relation de violence physique et sexuelle. Toutes ces expériences et d’autres encore, en plus de mon propre traumatisme précoce, m’ont appris que ma valeur résidait dans ce que je pouvais offrir en tant qu’objet sexuel.
L’essor de la culture de la drague a pris le dessus alors que j’étais à l’université. Et je me suis retrouvée totalement immergée là-dedans. Je croyais que c’était libérateur. J’ai beaucoup fait la fête, j’ai beaucoup bu et j’ai beaucoup baisé. Beaucoup de ces expériences n’étaient pas des « rencontres », comme j’ai fini par le réaliser, mais plutôt de l’exploitation sexuelle et de la violence, mais souvent, en raison de mon passé, j’étais soit trop ivre, soit trop dissociée pour le comprendre ou m’en soucier.
L’idée de monétiser ces rencontres avait du sens. Je pensais à l’époque que je pourrais tirer quelque chose de mon comportement destructeur. C’est ce que j’ai fait, et j’ai continué de cette manière pendant quelques années.
La bulle a éclaté grâce à des féministes intransigeantes autour de moi, et mes yeux se sont ouverts sur le traumatisme sexuel et relationnel que j’avais vécu, principalement avec des hommes. J’avais été dupée.
Au début, je ne voulais pas l’admettre car je me sentais stupide d’avoir été si naïve. Mais j’admets aujourd’hui qu’en tant que jeune femme – une jeune femme particulièrement vulnérable, en raison de mon passé – j’ai été entraînée dans la culture de la drague et du porno et que cela a eu un impact profond sur mon estime de soi et ma façon de voir le monde.
De nombreuses femmes avec qui j’ai parlé partagent ce point de vue et j’ai donné des exemples de femmes qui ont constaté la même vérité pénible.
Le fait que des hommes vous achètent des choses, ou paient pour soutenir votre style de vie, en échange d’une relation sexuelle, n’était pas du tout valorisant. À chaque échange, je perdais une partie de moi-même.
Ces prises de conscience sont la raison pour laquelle je suis ici aujourd’hui, utilisant ma voix pour dénoncer la culture abusive dont nous sommes actuellement saturées.
Je me considère chanceuse, j’ai eu des femmes autour de moi qui m’ont protégée d’une exploitation encore plus poussée – alors j’aime à penser que je leur renvoie l’ascenseur avec ce discours.
Nous devons avoir ces conversations avec les filles et les jeunes femmes qui nous entourent, car elles ne les entendront pas ailleurs.

Regardez l’enregistrement
Voici sur Youtube l’enregistrement de la session du matin de la conférence « Students for sale : Outils pour la résistance ». La brillante contribution de Lulu commence à 48:30.

Version originale: https://nordicmodelnow.org/2022/11/09/the-mass-grooming-of-girls-and-young-women-for-the-sex-industry-starts-in-earliest-childhood-and-ends-with-the-monetisation-of-young-womens-bodies-and-themselves/

Traduction: TRADFEM

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