IMPÉRIALISME PÉNIEN (partie 4)

LA LIBÉRATION DES PERVERSIONS

À la fin du vingtième siècle, nombre des « perversions » que les sexologues avaient placées dans le Manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux (DSM) ont commencé à sortir des guides médicaux et à envahir l’espace public, à réclamer l’acceptation sociale et même, en ce qui concerne le travestissement et la pédophilie/les agressions sexuelles contre les enfants, à être promues par des mouvements réclamant le droit d’assouvir leurs penchants.

Cette évolution avait été annoncée et célébrée par Gayle Rubin, anthropologue, partisane du sadomasochisme et théoricienne queer. En 1984, elle avait affirmé, dans un essai très influent intitulé « Thinking Sex » (traduit en français sous le titre « Penser le sexe »), qu’un moment historique était arrivé dans lequel les perversions sexuelles s’affranchissaient des contraintes de la loi et des préjugés de la religion et de la médecine (Rubin, 1984/2006). Ces pratiques comprenaient, selon elle, « le fétichisme, le sadisme, le masochisme, la transsexualité, le travestisme, l’exhibitionnisme, le voyeurisme et la pédophilie » (Ibid. : 151). Il est intéressant de noter que dans le livre de Rubin, comme dans celui de Lars Ullerstam (cité dans la partie 3), le travestissement est considéré comme un comportement sexuel masculin. Il n’est pas fait mention de l’« identité de genre », une expression qui, comme je l’expliquerai dans un chapitre ultérieur, a été popularisée par le mouvement dit des « droits des transgenres » au cours des décennies suivantes afin de désexualiser leur comportement fétichiste. Le présent ouvrage examine ce qui s’est passé ensuite, en particulier les effets sur les femmes et les enfants de l’émergence des perversions, jusque-là confinées aux mondes fantasmatiques privés des hommes, dans les espaces publics.

L’article de Rubin fut initialement publié sept ans après le retrait de l’homosexualité du DSM aux États-Unis, qui signifiait qu’elle n’y était plus considérée comme une maladie mentale. Cette avancée en direction de la sortie de l’homosexualité du domaine des perversions était le résultat d’années d’activisme de la part des lesbiennes et des gays. Pour certains de ceux qui se considéraient comme des éléments révolutionnaires du mouvement gay, il semblait raisonnable que le reste des pratiques sexuelles classées comme troubles mentaux suivent la même trajectoire. Rubin explique que dans les années 1970, la combinaison du mouvement gay et de la culture d’entreprise capitaliste avait établi une culture et une communauté d’homosexuels en Amérique et suggère que cela pourrait être le développement attendu pour ceux qui s’intéressent à la pédophilie (qu’elle appelle « relations transgénérationnelles »), ainsi qu’au fétichisme, au travestissement et au sadomasochisme. Le sadomasochisme était déjà une pratique courante et très appréciée dans la culture masculine gay et faisait de plus en plus de percées dans la culture lesbienne, avec des clubs spécialisés et des magasins de pornographie et d’équipement (voir Jeffreys, 2003a).

Rubin appelle ce processus la « modernisation du sexe ». Elle écrit :

« Cette “modernisation du sexe” a non seulement organisé les homosexuels et les prostitué(e)s en populations localisées, mais elle a également généré un système d’ethnogenèse sexuelle continue. D’autres populations de dissidents érotiques — communément nommés “perversions” ou “paraphilia” — ont également commencé à se rassembler. Les sexualités ne cessent de sortir du Diagnostic and Statistical Manual (DSM) pour mieux investir les pages de l’histoire sociale. À présent, plusieurs autres groupes cherchent à suivre les pas des homosexuels. » (Rubin, 1984/2006 : 156)

Les « dissidents érotiques » qu’elle avait à l’esprit comprenaient « les bisexuels, les sadomasochistes, les individus qui préfèrent les relations transgénérationnelles, les transsexuels et les travestis » qui étaient « tous à différents stades dans la formation de communautés et dans l’acquisition d’une identité propre » et tentaient « d’acquérir de l’espace social, des petits commerces, des ressources politiques et un allégement des pénalités pour hérésie sexuelle ». (Ibid)

Tout ceci prit place en relation avec le sadomasochisme et le travestissement, comme nous le verrons dans le présent livre.

Pour comprendre la « dissidence érotique », Rubin s’était inspirée des travaux du philosophe gay français Michel Foucault et de sa romantisation de la libération des perversions. Foucault décrit les « dissidents érotiques » comme s’il s’agissait de héros romantiques :

« Tout un petit peuple naît, différent, malgré quelques cousinages, des anciens libertins. De la fin du XVIIIe siècle jusqu’au nôtre, ils courent dans les interstices de la société, poursuivis mais pas toujours par les lois, enfermés souvent mais pas toujours dans les prisons, malades peut-être, mais scandaleuses, dangereuses victimes, proies d’un mal étrange qui porte aussi le nom de vice et parfois de délit. […] C’est l’innombrable famille des pervers […]. » (cité dans Rubin, 1984/2006 : 157)

Rubin cherchait à formuler une théorie du sexe qui justifierait la libération des perversions et neutraliserait les objections féministes qui s’élèveraient contre un tel projet. Elle voulait créer une « théorie radicale du sexe » visant à

« … identifier, décrire, expliquer et dénoncer l’injustice érotique et l’oppression sexuelle. Une telle théorie a besoin d’outils conceptuels sophistiqués qui puissent saisir et manipuler le sujet. Elle doit proposer des descriptions fouillées de la société telle quelle est et de son évolution historique. Elle nécessite un langage critique convaincant qui puisse rendre compte de la barbarie de la persécution sexuelle. » (Ibid : 149)

La « barbarie de la persécution sexuelle », soulignons-le, désigne la pénalisation des hommes qui commettent des agressions sexuelles contre des enfants. Rubin considère qu’aucune forme d’expression sexuelle n’est moins raisonnable qu’une autre. Son relativisme sexuel était total :

« Il est difficile de créer une éthique sexuelle pluraliste si l’on ne conçoit pas la variété sexuelle comme anodine. La variété est une propriété fondamentale de toute vie, des organismes biologiques les plus simples jusqu’aux formations humaines les plus complexes. » (Ibid : 153)

Dans son article de 1984, Rubin me mentionne et exprime clairement son désaccord avec mes positions. Elle m’inclut dans ce qu’elle décrit comme la « démonologie féministe actuelle » qui « élève les croisés de la vertu à des positions fort révérées, tout en condamnant la tradition plus libérale comme antiféministe ». (Rubin, 1984/2006 : 166) En particulier, elle déclare que j’avais tort de critiquer, comme je l’avais fait dans mes premiers travaux, les sexologues, les scientifiques du sexe, au motif qu’ils promouvaient un modèle de sexualité fondé sur le sadomasochisme, érotisant la domination et la soumission. Il est donc approprié que je me charge d’examiner ce qu’il est advenu de ses prédictions.

HARCÈLEMENT SEXUEL : L’IMPACT DE LA TECHNOLOGIE

L’étendue et la gravité du harcèlement sexuel ont augmenté avec le développement des nouvelles technologies telles que le téléphone portable et l’internet. Certaines des formes de harcèlement sexuel que les féministes avaient répertoriées dans les années 1970 et 1980 ont disparu ou ont été complètement redéfinies. Les appels téléphoniques obscènes constituaient une expérience courante pour les femmes à l’époque, mais ils sont probablement rares aujourd’hui, étant donné que les hommes n’ont pas d’annuaires téléphoniques à parcourir à la recherche de victimes potentielles, et que les téléphones portables n’offrent pas les mêmes possibilités. Cependant, les téléphones portables offrent aux hommes de nouveaux moyens de harceler sexuellement les femmes. Le développement des smartphones et des caméras espions a permis l’avènement de nouvelles formes plus intrusives de harcèlement sexuel dans l’espace public.

On le remarque tout particulièrement en Corée du Sud, où l’adoption de ces technologies est très avancée, et où des garçons et des hommes utilisent des caméras miniatures pour filmer sous les jupes des femmes dans la rue, à l’intérieur des toilettes pour femmes et dans les chambres des motels sexuels (Human Rights Watch, 2021). Les images sont diffusées en direct sur Internet ou vendues à des groupes criminels qui en tirent un bénéfice. Cette pratique a donné lieu à des campagnes féministes menées par un nouveau mouvement coréen de libération des femmes. En juin 2018, 22 000 personnes, principalement des femmes, ont manifesté à Séoul contre les violences sexuelles perpétrées au moyen de caméras espions (Wilder, 2018). Ces pratiques causent également des décès. Le fait de savoir que des films d’exploitation sexuelle secrètement capturés sont largement diffusés a provoqué une telle détresse mentale que des femmes se sont ôtées la vie. Cette vague de pornographie clandestine est si écrasante qu’elle a conduit à une nouvelle législation, mais aussi à une nouvelle industrie d’entreprises dédiées à aider les femmes à faire retirer des vidéos d’elles-mêmes publiées en ligne, et à la création d’entreprises de « blanchisserie numérique » qui se chargent de scanner les toilettes publiques, les hôtels et les centres de conférence pour en retirer les caméras (Ibid).

DICK PICS (PHOTOS DE BITES)

Dans la même veine, bien que la pratique de l’attentat à la pudeur existe toujours, elle s’est également étendue grâce aux téléphones portables. Les chercheurs reconnaissent que les « dick pics » (photos de bites) constituent une forme d’exhibitionnisme à l’ancienne qui passe désormais par les nouvelles technologies, offrant ainsi aux hommes une méthode beaucoup plus pratique pour exposer les femmes à leur fétichisme (Amundsen, 2020). Il ne leur est plus nécessaire de se tenir debout dans le froid, et cet économie d’efforts leur permet d’atteindre un plus grand nombre de femmes et de filles. Les expéditeurs sont toutefois privés de la réaction immédiate de peur et d’horreur que provoque chez les femmes l’exposition indécente dans les lieux publics. Ils peuvent envoyer des « photos de bite » à des femmes qu’ils connaissent ou à des inconnues dans le même wagon. « Une nouvelle tendance s’est répandue dans le métro de New York : des hommes utilisent l’iPhone AirDrop pour envoyer à des passagers peu méfiants dans le même wagon une photo de leur entrejambe » (Bame, 2017).

Une enquête britannique réalisée en 2017 a révélé qu’un homme de la génération Y (millenials) sur quatre (27 %) avait envoyé une « dick pic » (une photo de sa bite) à une femme, tandis que 53 % des femmes du même âge en avaient reçu une. Parmi les femmes, 78 % avaient reçu ces « photos » de manière non sollicitée. Les jeunes femmes ne sont pas les seules à être victimes de ce harcèlement : plus d’un tiers des femmes âgées de 35 à 54 ans en ont reçu, ainsi que 8 % des femmes de plus 55 ans. Bien qu’il soit illégal d’envoyer une image indécente à une personne de moins de 18 ans, la moitié des femmes de la génération Y en avaient reçu une alors qu’elles avaient moins de 18 ans (Smith, 2018).

Les recherches centrées sur les filles ont trouvé des chiffres beaucoup plus élevés. Jessica Ringrose et ses collègues ont découvert que sur les filles âgées de 12 à 18 ans au Royaume-Uni en 2019, 75,8 % avaient reçu des « dick pics » (photos de bites) non sollicitées et que 70 % de ces filles avaient été invitées à envoyer des photos d’elles-mêmes nues, principalement sur Snapchat et Instagram (Blog Editor, 2020). Selon eux, les filles ne signalent pas ces abus parce qu’elles craignent d’être punies pour avoir dénoncé le comportement des garçons ou ne comprennent pas que le fait de recevoir des images non sollicitées ou de se voir demander des photos dénudées à plusieurs reprises est abusif, parce que ces comportements sont trop normalisés. La plus grande fréquence des abus à l’égard des jeunes femmes laisse penser qu’il y a une augmentation de cette forme de violence masculine.

Traduction: Nicolas Casaux

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