LE DROIT SEXUEL MASCULIN (PARTIE 3)

PAR SHEILA JEFFREYS

(Extraits de l’ouvrage Penile Imperialism, graduellement traduit pour des lectrices et lecteurs francophones.)

AU SERVICE DU DROIT SEXUEL MASCULIN

par Sheila Jeffreys

(…) Dans la première moitié de ce livre, j’examine la manière dont la sexualité masculine est construite et les manifestations les plus courantes du droit sexuel masculin dans la sexualité hétérosexuelle quotidienne, dans l’industrie du sexe et dans le harcèlement sexuel. S’il n’existe pas de reconnaissance officielle du droit sexuel masculin, il est néanmoins reconnu, et de manière systémique, que les hommes ont le droit d’utiliser les femmes et les enfants pour leur plaisir sexuel et de les traiter comme des objets pour leur satisfaction. Cela ressort clairement de la manière dont le sexe dans les relations hétérosexuelles est construit et pratiqué. L’aspect des relations sexuelles hétérosexuelles que j’examine ici, c’est la mesure dans laquelle les femmes sont poussées, par tout un ensemble de forces, à permettre que leur corps soit utilisé lors de rapports sexuels dont elles ne veulent pas, et la manière dont l’étendue du désespoir des femmes est dissimulée par le langage du consentement.

Je me penche également sur la manière dont le droit sexuel masculin est entretenu par toutes les formes de prostitution. La croissance de cette industrie en ligne par le biais de la pornographie et de la prostitution par webcam l’a démocratisée au point qu’il est raisonnable de la décrire comme une autre forme du sexe « quotidien » (Dines, 2011 ; Stark et Whisnant, 2004 ; Ekman, 2013). Les gouvernements et les systèmes juridiques du monde entier ont traditionnellement protégé et promu les droits des hommes à utiliser les femmes et les filles dans l’industrie du sexe. Cela commence à changer. Quelques pays considèrent désormais la prostitution comme une violation des droits humains des femmes et promulguent des lois qui pénalisent les acheteurs masculins afin de saper cette industrie. Mais dans la grande majorité des pays, les clubs de strip-tease, les maisons closes, les agences d’escorte, la prostitution de rue, la prostitution en ligne, la prostitution par webcam et la pornographie prospèrent toujours et sont protégés par l’État. Pour satisfaire les hommes sexuellement, les États masculins, ou États proxénètes, tolèrent ou légalisent la prostitution, au travers de laquelle des femmes sont sexuellement exploitées dans la rue ou dans des chambres d’hôtel, transportées au domicile de leurs agresseurs et entreposées dans des clubs de strip-tease et des bordels dans lesquels elles dorment souvent, et où elles passent tout leur temps (Jeffreys, 2008a).

L’autre aspect du sexe quotidien que j’examine ici, c’est le harcèlement sexuel. En effet, le harcèlement sexuel n’est pas un phénomène exceptionnel, mais un aspect ordinaire et prévisible de la vie des femmes et des filles (Romito, 2008). Il correspond à un continuum allant de pratiques banales, comme les remarques et le comportement des hommes qui suivent et harcèlent les femmes et les filles dans la rue, jusqu’aux pratiques sexuelles masculines plus extrêmes comme le viol et le meurtre sexuel. Ce livre ne rend pas compte de toute l’étendue de la violence sexuelle des hommes dans l’espace public — pour ce faire, il aurait fallu plusieurs volumes. Il se concentre sur les formes les plus courantes de harcèlement. Je montre comment la liberté de mouvement des femmes et leur utilisation de l’espace public — lorsqu’elles marchent dans la rue, empruntent les transports publics, font de l’exercice, assistent à des événements culturels ou à des divertissements, utilisent des installations publiques — sont restreintes par cet aspect de l’expression sexuelle des hommes.

L’exercice du droit sexuel masculin régit le monde des femmes de nombreuses autres façons que je n’ai pas la place d’aborder dans ce livre. J’ai déjà écrit ailleurs sur la manière dont les femmes doivent apparaître dans l’espace public, sur la façon dont des pratiques culturelles néfastes comme les vêtements serrés ou révélateurs des femmes, le maquillage, les chaussures à talons hauts, l’épilation, servent l’excitation sexuelle des hommes. Je ne reviendrai pas là-dessus ici (Jeffreys, 2005 ; 2014). Je n’aborderai pas la manière dont l’exercice du droit sexuel masculin affecte la vie des femmes au travers de grossesses non désirées ou de la nécessité de technologiser leur corps afin de prévenir la conception, bien que ces choses peuvent avoir de sérieux impacts sur la santé et les opportunités laissées aux femmes. Ces atteintes à la vie des femmes ne sont pas nouvelles.

Le mouvement pour la liberté sexuelle

La seconde moitié de l’ouvrage actualise la discussion des nuisances induites par l’exercice du droit sexuel masculin en examinant la construction et les implications du mouvement de libération sexuelle des hommes. J’examine la manière dont les paraphilies sexuelles des hommes, autrefois appelées déviations ou perversions, ont été promues par des mouvements de défense des droits sexuels au cours des dernières décennies. Je passe ainsi une nouvelle époque au crible de l’analyse féministe, élaborée à la fin du XXe siècle, portant sur la construction et l’importance politique de la sexualité masculine.

Les théoriciennes féministes du Mouvement de libération des femmes forgèrent leurs idées à une époque antérieure à l’internet, où les industries de la prostitution et de la pornographie étaient bien moins développées, une époque où l’on n’aurait pas pu imaginer que des intérêts sexuels masculins extrêmement détraqués en viendraient à contrôler les relations et la vie des femmes, la politique et la règlementation. Dans ce livre, je cherche à définir comment l’exercice de la sexualité masculine s’emploie aujourd’hui à structurer l’existence des femmes.

Le présent sexuel se caractérise par les revendications d’un mouvement pour les droits sexuels des hommes qui possède plusieurs ramifications. Aux États-Unis et au Royaume-Uni, des groupes de pression en faveur de la liberté sexuelle, à savoir la National Coalition for Sexual Freedom (Coalition nationale pour la liberté sexuelle), fondée en 1997, et la Sexual Freedom Coalition (Coalition pour la liberté sexuelle), fondée en 1996, militent pour que les droits sexuels des hommes s’étendent davantage, pour qu’ils aient plus facilement accès aux femmes sur le plan sexuel. Ces groupes de pression cherchent à libéraliser la législation sur la prostitution et la pornographie et à élargir l’acceptation publique et juridique des paraphilies masculines telles que le sadomasochisme et le travestisme. Ils servent de groupes de pression de l’industrie du sexe et opèrent dans un océan d’organisations similaires qui représentent divers domaines davantage spécialisés dans lesquels les hommes recherchent une plus grande « liberté sexuelle ». Si la prostitution a une longue histoire, ce que je discute ailleurs, il se crée aujourd’hui quelque chose de nouveau : l’industrialisation et la mondialisation d’une « industrie du sexe » dans laquelle le vagin lui-même est industrialisé (Jeffreys, 2008a). Une partie du travail de ces groupes de pression sera examinée dans cet ouvrage.

Les paraphilies sont des formes atypiques du comportement sexuel masculin. Jusqu’au mouvement de libération gay des années 1970, l’homosexualité figurait dans la liste des perversions sexuelles, mais le mouvement des droits des homosexuels parvint à obtenir sa déstigmatisation et, en 1973, l’homosexualité cessa d’être considérée comme un trouble psychiatrique et fut retirée du Manuel diagnostique et statistique (DSM), la bible de la psychiatrie américaine. L’homosexualité n’a rien à voir avec les paraphilies étant donné qu’elle se définit par des relations sexuelles désirées entre adultes de même sexe, n’impliquant aucune victime. En revanche, les paraphilies examinées dans ce livre sont des formes du comportement sexuel masculin qui font des victimes et ont des effets néfastes sur la vie des femmes.

La libération des perversions s’inscrit dans la continuité de la révolution sexuelle des années 1960 et 1970. La libéralisation qu’elle a favorisée est consignée dans un livre controversé mais bien connu de Lars Ullerstam, publié en anglais en 1966 et intitulé Les Minorités érotiques : une charte des droits sexuels, un ouvrage initialement publié en Suède, à un moment où la Suède, ainsi que d’autres pays scandinaves comme le Danemark, était considérée, dans la contre-culture des années 1960, comme étant à l’avant-garde de la révolution sexuelle. Dans son manifeste, Ullerstam défend des intérêts sexuels masculins en les associant à des revendications juridiques. Il s’insurge contre ce qu’il appelle la « cruauté des vieux moralistes » ayant créé « des lois pour empêcher les exhibitionnistes, les pédophiles et certains types de scopophiles [hommes qui prennent plaisir à observer des actes sexuels] de satisfaire leurs pulsions sexuelles » (Ullerstam, 1966 : 11). Il argue que ce que l’on appelait autrefois des « perversions » devrait être déstigmatisé, parce que la désapprobation sociale de ces comportements sexuels masculins rend les hommes malheureux :

« À travers les âges, le terme de “perversion” a été appliqué aux phénomènes les plus divers. Mais généralement, cette étiquette empoisonnée a été appliquée à des besoins humains. Lorsqu’un individu est qualifié de “pervers”, cela signifie, en règle générale, qu’il a la capacité de prendre du plaisir dans un contexte spécifique. Celui qui se préoccupe du bonheur de ses semblables doit donc apprécier et encourager les “perversions”. » (Ullerstam, 1966 : 17)

Les « perversions » auxquelles il fait référence sont spécifiquement masculines et les femmes et les enfants en sont généralement les principales victimes. Ullerstam propose d’étendre le champ d’application du droit sexuel masculin au nom du progrès social et du combat contre le moralisme (un argument désormais classique). Au cours des décennies suivantes, l’évolution qu’il appelait de ses vœux, à savoir la normalisation de ces pratiques, a pris place avec l’essor de la révolution sexuelle.

(À suivre…)

Traduction: Nicolas Casaux

On peut se procurer Penile Imperialism: The Male Sex Right and Women’s Subordination auprès de Spinifex Press, https://www.spinifexpress.com.au/shop/p/9781925950700

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