Accorder l’anonymat à tous les suspects risque de faire de la Grande-Bretagne un état despotique où la police peut vous arrêter à l’insu des médias.

Par Julie Bindel pour le Daily Mail

Le 5 octobre 2022

Il y a trois ans, j’ai été contactée par une jeune femme désespérée dont le calvaire survenu tard dans la nuit dans une petite ville du Yorkshire du Nord me hante encore aujourd’hui.

Alors âgée de 22 ans, et attendant un bus pour rentrer chez elle après une soirée entre amis, elle avait été traînée sur un terrain vague et brutalement violée par un homme qu’elle n’avait jamais vu auparavant.

Après qu’elle ait titubé, en sang et couverte de bleus, jusqu’au poste de police local, les enquêteurs ont décidé qu’elle était trop ivre pour être un témoin crédible et, bien qu’ils aient ensuite retrouvé et interrogé son agresseur, ils l’ont laissé partir.

Grâce à un groupe Facebook de femmes ayant subi des agressions sexuelles, elle a appris que cet homme avait commis au moins deux autres agressions similaires dans la région, mais qu’il n’avait jamais été condamné.

Elle m’avait contacté car elle savait que je faisais campagne depuis longtemps pour mettre fin à la violence contre les femmes.

Épouvantable

Malheureusement, je n’ai pas pu faire grand-chose pour l’aider, et un détail qui m’empêche encore de dormir la nuit est que cet ignoble violeur, sans doute conscient que ses chances d’être condamné étaient proches de zéro, s’était enfui de la scène en riant.

Je ne doute pas que lui et d’autres comme lui continueront à se moquer de la loi grâce aux nouvelles propositions honteuses formulées par la ministre britannique de l’Intérieur, Suella Braverman, visant à accorder l’anonymat aux suspects de tous les crimes jusqu’à ce qu’ils soient inculpés. Ce plan visant à cacher les noms des suspects est une honte absolue.

Les nouvelles propositions honteuses du ministre de l’Intérieur, Suella Braverman, visent à accorder l’anonymat aux suspects de tous les crimes jusqu’à ce qu’ils soient inculpés.

Supposons un instant que la police ait pris cette victime au sérieux, comme elle aurait dû le faire, et qu’elle ait porté plainte.

Dans l’état actuel des choses, le nom de l’auteur du crime aurait été publié dans le journal local et d’autres victimes auraient pu se manifester pour aider à monter le dossier contre lui et l’envoyer derrière les barreaux.

Mais si la ministre Braverman parvient à ses fins, la presse sera réduite au silence et nous obtiendrons ce que des critiques ont décrit comme équivalant à une charte pour les violeurs et les agresseurs d’enfants.

Sa proposition d’anonymat est censée permettre d’éviter le genre de « procès médiatique » qui entoure des affaires très médiatisées comme celle de Sir Cliff Richard, qui a obtenu 400 000 £ de dommages et intérêts de la BBC qui avait filmé une descente de police à son domicile dans le Berkshire suite à de fausses accusations d’agression sexuelle.

Sir Cliff a subi une terrible épreuve, c’est vrai. Il y a également eu les cas bien connus de l’ancien député conservateur Harvey Proctor, du vétéran du Jour J Lord Bramall et de l’ancien ministre de l’intérieur Lord Brittan.

Tous ont été la proie des fausses allégations d’un certain Carl Beech, qui a prétendu avoir été agressé sexuellement par les membres d’un réseau pédophile de VIPs lorsqu’il était enfant.

L’humiliation et la souffrance subies par ces hommes leur auraient peut-être été épargnées si leurs noms n’avaient pas été publiés dans la presse.

Par contre, le chanteur Gary Glitter a été démasqué comme prédateur d’enfants en 1997 après la découverte d’images indécentes de jeunes sur son ordinateur. Il a ensuite écopé d’une sentence de 16 ans en 2015 pour d’autres accusations d’agressions d’enfants.

Le chanteur Gary Glitter a été démasqué comme prédateur d’enfants en 1997 après la découverte d’images indécentes d’enfants sur son ordinateur. Il a ensuite écopé d’une sentence de 16 ans en 2015 pour d’autres accusations d’agressions d’enfants.

Mais le fait est que ce sont des opérations de police ineptes et des reportages irresponsables qui ont conduit la BBC à envoyer joyeusement un hélicoptère survoler la maison de Cliff Richard.

Et si je comprends à quel point l’expérience a dû être horrible pour les hommes innocents dans ces affaires, il est vital que nous ayons un système de justice transparent dans lequel la presse peut rendre compte de toute enquête avant que des accusations ne soient portées.

Je n’écris pas ceci seulement en tant que journaliste : je pense que ce que Mme Braverman suggère est une dangereuse atteinte à la liberté de la presse, qui risque de faire évoluer ce pays vers le type d’État despotique dans lequel la police peut procéder à des arrestations sans contrôle.

Il existe un réel danger que les criminels échappent à toute sanction pour certains des crimes les plus effroyables. Ce qui m’inquiète le plus, c’est l’impact qu’un tel changement aurait sur la poursuite des crimes de violence et d’abus sexuels.

Sans l’aide des médias, des hommes comme Rolf Harris, Stuart Hall et Gary Glitter n’auraient peut-être jamais été punis comme ils méritaient de l’être. Le fait de les identifier publiquement a encouragé d’autres personnes qu’ils avaient violées à se manifester, ce qui leur a valu dans certains cas des peines de prison encore plus longues.

Il en va de même pour le chauffeur de taxi John Worboys, le violeur en série le plus prolifique de l’histoire de la Grande-Bretagne. Après son arrestation en 2008, de nombreuses autres femmes ont contacté la police pour dire qu’elles avaient elles aussi été agressées par lui. Cela a aidé la police et le Service des poursuites de la Couronne à prouver qu’il était un dangereux délinquant sexuel récidiviste qui avait fait plus de 100 victimes.

Il n’est pas rare que les violeurs répètent leurs crimes jusqu’à leur arrestation ou à leur décès. Et comme l’a déclaré Andrea Simon, directrice de la Coalition contre la violence à l’égard des femmes, le projet de la ministre Braverman « renforcerait encore la résistance de l’appareil judiciaire aux droits des survivantes de viols et d’autres agressions sexuelles ».

Justice

Ces dernières années, les condamnations pour ces agressions sont tombées au niveau le plus bas jamais enregistré. « Plutôt que les agresseurs, ce sont les survivantes qui font l’objet d’une enquête », a-t-elle expliqué.

« Les femmes ont perdu confiance dans l’appareil judiciaire et, plutôt que d’œuvrer pour que le système soit encore plus défavorable aux survivantes, nous demandons au gouvernement de s’attaquer d’urgence à la manière dont ce système défaillant laisse tomber les femmes, » soutient Mme Simon. Je ne pourrais être plus d’accord et je ne vois absolument pas comment le fait de ne pas publier les noms des suspects dans les journaux pourrait aider la cause de la justice. La ministre de l’Intérieur devrait plutôt se concentrer sur le vrai problème, à savoir la crise du taux de condamnation des agressions sexuelles et des viols.

Les chiffres publiés en mars 2022 ont montré qu’il y avait eu 70 333 viols l’année précédente : le nombre le plus élevé jamais enregistré. Et, selon l’organisation caritative Rape Crisis UK, ce chiffre ne représente qu’une fraction des viols réellement commis.

L’association cite des recherches montrant qu’une femme sur quatre a été violée ou agressée sexuellement à l’âge adulte, mais qu’une femme sur cinq ou six ne signale jamais le crime. Et lorsqu’elles le font, la police ne dépose de plainte que dans 1 cas sur 100.

L’adoption de cette loi ne ferait que conforter la croyance largement répandue selon laquelle la plupart des femmes qui signalent un viol mentent et que les prisons sont remplies d’hommes accusés à tort.

Agresseurs

Les statistiques racontent une histoire très différente. Un rapport du Service des poursuites de la Couronne publié en 2013 a montré que sur une période de 17 mois, il y avait eu 5 651 poursuites pour viol et seulement 35 poursuites pour avoir fait de fausses allégations de viol.

Depuis lors, des recherches répétées et crédibles du ministère britannique de l’Intérieur ont montré que seules 2 à 4 % des agressions sexuelles signalées sont fausses, et même ces chiffres sont artificiellement gonflés.

Il ne s’agit pas de cas où des femmes monstrueuses et maléfiques ont utilisé une accusation de viol comme une forme de vengeance, mais de cas d’erreur d’identité ou de confusion dans leur histoire, comme il est facile de le faire quand l’on est profondément traumatisée.

Nous vivons actuellement dans un climat d’amnistie pour les agresseurs sexuels et la dernière chose à faire est de cacher au public des informations précieuses à leur sujet.

Concentrons-nous plutôt sur la capture des violeurs et des agresseurs qui demeurent en liberté et sur les victimes qui se voient refuser la justice.

JULIE BINDEL est cofondatrice de l’organisation Justice For Women.

Version originale : https://www.dailymail.co.uk/debate/article-11285461/JULIE-BINDEL-Giving-anonymity-suspects-risks-making-Britain-despotic-state.html

Traduction : TRADFEM

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