Caroline Norma a lu la nouvelle anthologie « He Chose Porn Over Me : Women Harmed by Men Who Use Porn », 25 témoignages d’ex-conjointes de consommateurs de porno.

Voici la réflexion qu’elle  en tire :

LE FÉMINISME LIBÉRAL M’A PRÉFÉRÉ LA PORNOGRAPHIE

Le principe « toutes pour une et une pour toutes » ne semble pas guider l’approche du féminisme en matière de prostitution. La suggestion, faite par Andrea Dworkin et Margaret Baldwin, selon laquelle toutes les femmes sont prostituées dès que l’est une seule d’entre nous, n’a pas beaucoup influencé la pensée féministe, que ce soit dans sa deuxième ou sa troisième vague. Au contraire, les féministes libérales ont généralement encouragé le « travail du sexe » pour les femmes (de classe inférieure ou victimes d’agressions sexuelles) tout en s’opposant au viol, à la « pornographie de vengeance » et au harcèlement sexuel sur le lieu de travail pour celles qui ne sont pas échangées sexuellement. Au lieu d’aggraver ces pratiques (le viol, la « pornographie de vengeance » et le harcèlement sexuel), la prostitution les transforme en « travail du sexe », en vedettariat porno et en strip-tease, du moins pour les femmes pauvres et violentées. Quand il s’agit de ces femmes, l’exploitation sexuelle est redéfinie comme une source d’émancipation (empowerment).

 En conséquence, on assiste effectivement dans les pays comme l’Australie à deux codes juridiques distincts pour les femmes qui sont prostituées et celles qui ne le sont pas. Pour les femmes qui ne font pas partie de l’industrie du sexe, il existe une foule de lois interdisant des activités allant de la subornation d’adolescentes (grooming) au contrôle coercitif en passant par le harcèlement de rue (catcalling), même si elles sont rarement appliquées. Pour les femmes impliquées dans l’industrie du sexe, en revanche, toutes sortes d’actes sexuels, de propos dégradants, de productions porno et de pelotages sont autorisés moyennant paiement, même par des criminels, des toxicomanes et des inconnus assez âgés pour être leurs grands-pères.

 Inexplicablement, des féministes ne considèrent pas que cette dégradation des droits de la personne réservée à certaines femmes menace la citoyenneté de toutes. Elles n’imaginent pas que cet environnement constitue un plancher auquel toutes les femmes seront réduites. Peut-être n’arrivent-elles pas à concevoir comment, en termes réels, les circonstances des femmes qui sont dans la prostitution et la pornographie pourraient en venir à établir une norme en matière de droits de la personne pour, disons, les femmes vivant en contexte conjugal.

 La façon concrète dont cette dévaluation se produit est décrite dans un recueil de 25 témoignages personnels édité par Melinda Tankard Reist et que vient de publier Spinifex Press. Ces textes, écrits pour la plupart par des épouses australiennes, décrivent les horreurs de la vie dans des foyers où les hommes consomment régulièrement de la pornographie. Ces maris et pères ont presque tous un emploi, des liens avec des amis et leur famille, et participent à des activités communautaires, mais à domicile, ils agissent d’une manière indiscernable de celle des délinquants sexuels et des agresseurs violents. D’après les témoignages de ces femmes, il est clair que ces hommes tirent des leçons de la pornographie qu’ils visionnent et que leurs comportements sont alimentés par elle. Ils font des atrocités subies par les femmes dans la pornographie en ligne le lot d’épouses dans leurs foyers conjugaux.

 Dans un vocabulaire choquant, ces témoignages montrent des femmes non prostituées qui en viennent à partager un traitement jugé normal pour les femmes de l’industrie du sexe et, fait révélateur, certaines contributrices expriment de la tristesse et de la sympathie pour les femmes des films face auxquels leurs maris se masturbent. Cette solidarité n’est pas mal placée : les témoignages montrent également que les épouses sont rejetées et tournées en dérision lorsqu’elles tentent de demander de l’aide. En d’autres termes, Women Harmed By Men Who Use Porn montre des épouses qui en viennent à partager non seulement le traitement inhumain des femmes dans l’industrie du sexe, mais aussi leur marginalisation sociale. Le statut avili du groupe de femmes dont les droits non protégés permettent la production de pornographie s’étend aux épouses et aux mères.

 Une autrice de 47 ans, mère de trois enfants, qui a été mariée à deux consommateurs de pornographie, se dit « horrifiée par la société et son incapacité à parler du problème [de la pornographie] » et ne comprend pas comment sa famille et ses proches peuvent ne pas partager ses positions anti-porno. « Beaucoup m’ont dit que c’était moi le problème, que j’étais jalouse, peu sûre de moi et contrôlante. Pas une seule personne n’a exprimé de la sympathie pour moi ou pour ce que j’ai ressenti. La pornographie était considérée comme acceptable par beaucoup d’entre eux. Même ma belle-mère m’a dit : « Les garçons sont comme ça ». »

 Une autre contributrice qui a chassé de chez elle son mari consommateur de pornographie a reçu le lendemain la visite de la mère de cet homme pour lui dire qu’elle exagérait, et que son propre mari était lui aussi consommateur de pornographie et inoffensif. Ce type de couverture du comportement sexuel antisocial des hommes est le lot quotidien des femmes qui sont dans l’industrie du sexe (« les hommes seuls et handicapés ont besoin de rapports intimes ! »), et son application aux épouses est perçue comme ayant les mêmes effets d’isolement et d’aliénation.

 Les formes commerciales d’assistance s’avèrent tout aussi inutiles pour les femmes qui cherchent à l’extérieur de chez elles des solutions aux problèmes que pose la pornographie à domicile. Les femmes qui cherchent de l’aide sur Internet ne trouvent guère plus que la propagande de l’industrie du sexe. « Je suis allée sur Internet et j’ai essayé de trouver des sources de confirmation que ce qu’il voulait me faire était inacceptable et peut-être même dangereux. Devinez ce que j’ai trouvé ? Des conseils aux débutantes sur la pratique du sexe anal… » Une autre participante, tombant par hasard sur le site Web préféré de son copain, écrit « ne pas comprendre comment il semblait n’exister aucune réglementation » au sujet de vidéos qui « semblaient toutes avoir pour but d’infliger aux femmes des blessures intimes ». Lorsque les femmes vont au-delà de l’auto-assistance en ligne et cherchent des thérapeutes, elles paient en fait pour entendre des professionnel·les défendre les habitudes pornographiques des chefs de famille. Un coach de vie a dit à une femme que si elle était « jalouse des femmes dans les films pornographiques », c’était parce qu’elle « manquait d’estime et d’acceptation de soi ». Une autre a eu l’impression que son conseiller et son mari avaient « formé une alliance » pour la blâmer. Une troisième femme, désespérée, a appelé une ligne d’assistance juridique, mais on lui a répondu que « regarder du porno était en fait très normal, sauf s’il s’agissait d’enfants ».

 Les institutions auxquelles s’adressent les femmes, et dont on pourrait raisonnablement attendre qu’elles leur offrent un soutien, réagissent d’une manière tout aussi irrespectueuse de leurs droits. Une femme ayant consulté un pasteur avec son mari violent s’est souvenue que « la session s’était focalisée sur moi et sur l’idée que c’est moi qui constituait le problème ». Plus tard, après avoir quitté ce mari et « avoir été traquée, harcelée et agressée via les médias sociaux », elle s’est fait dire par les responsables de son église que « c’était ma faute parce que je ne répondais pas à ses besoins et ne lui donnais pas ce qu’il voulait ». Même les autres membres de la communauté ont serré les rangs, et lorsqu’elle a finalement « trouvé le courage de se rendre à l’église », « pas une seule personne » n’a osé croiser son regard. « Je me suis sentie invisible, indésirable. Je n’ai rien reçu, pas même un SMS pour savoir comment mes enfants vivaient notre séparation. » Une autre contributrice aux convictions religieuses, mariée à un mari consommateur de pornographie tout aussi abusif, indique que « les conseils de l’industrie de « sauvetage du mariage » font porter toute la responsabilité sur la conjointe trahie et pratiquement aucune sur le consommateur de pornographie. On ne parlait que de la fragilité de ces hommes et de tout le soutien dont ils avaient besoin. »

 La pornographie montrant des femmes et des filles soumises aux pires violations possibles des droits de la personne est désormais diffusée en continu dans les foyers du monde entier. Les féministes libérales continuent néanmoins à défendre la « travailleuse du sexe » qui tire un avantage individuel du capital sexuel. Les femmes pauvres, maltraitées et inconsolables des industries du sexe du monde entier n’ont jamais eu le pouvoir qu’on leur prête, mais l’alibi de leur statut dégradé permet aux hommes de profiter de relations sexuelles décriminalisées avec des victimes dépourvues de protection et de sécurité. Ces femmes ont longtemps été socialement ignorées et abandonnées, mais aujourd’hui d’autres groupes de femmes sont entraînés vers leur condition inférieure. Les femmes vivant en couple avec des hommes voient leurs droits fondamentaux se dissiper alors que le problème de la consommation de pornographie dans les foyers est passé sous silence par les féministes, les gouvernements occidentaux et les militants libéraux de la justice sociale.

Women Harmed By Men Who Use Porn, de Melinda Tankard Reist, est le tout premier ouvrage à contester cette situation, et tout futur mouvement d’envergure contre la pornographie qui inclut des survivantes, des épouses, des mères et des féministes, trouvera inspiration dans sa publication.

VERSION ORIGINALE: https://appinternational.org/2022/09/07/liberal-feminism-chose-porn-over-me/

Traduction: TRADFEM

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