Pourquoi présenter Jeanne d’Arc comme transgenre?

Elle, c’est Jeanne. Et vous n’êtes qu’un pirate

Par Victoria Smith, dans The Critic, le 13 août 2022

Il y a quelques années, j’ai emmené un de mes fils voir les pièces Comme il vous plaira et La Tempête de Shakespeare. La première, une production de la Royal Shakespeare Company, faisait tout un plat du fait qu’un personnage féminin, Rosalind, se déguisait en homme, Ganymède. Comme c’est bizarre ! Comme c’est fluide ! Il vaut mieux inclure dans le programme une scène de ligature des seins sur scène et des références à Judith Butler !

La Tempête, quant à elle, était une production à petit budget, entièrement féminine. Elle était vive et drôle, jouant rapidement et librement avec la version originale et s’amusant énormément à mettre à mal les prétentions de Prospero (et par extension, celles de Shakespeare) à faire de la magie. La production ne prétendait pas être politique, mais la politique de genre y était partout.

Dans l’une des productions, il y avait un intérêt à jouer avec le genre ; c’était stimulant, expansif, jouant sur la relation entre l’art, le sexe et le pouvoir. Dans l’autre, il n’y avait aucun intérêt, puisque l’imagination et la cohérence artistique avaient été échangées contre un exercice d’image de marque.

Cette différence – entre la curiosité et la rigidité, l’exploration politique et la posture politique, le jeu et le cynisme – existe non seulement dans l’art mais aussi dans le féminisme et dans l’écriture de l’histoire. J’y ai pensé en lisant un article de Michelle Terry, directrice artistique du théâtre Shakespeare’s Globe, annonçant leur nouvelle pièce I, Joan.

Explorant la vie de Jeanne d’Arc, le texte la désigne par les pronoms « il/ils ». Dans cette lecture, Jeanne n’est plus une femme exceptionnelle ; du fait d’être exceptionnelle, elle n’est plus une femme du tout.

Désireuse de parer aux accusations d’inexactitude historique – ou de sexisme pur et simple – Terry se livre à un mélange d’obscurcissement aléatoire et de charabia artistique :

« … Le dictionnaire anglais Oxford a retrouvé la trace du terme « they » pour désigner une personne singulière dès 1375, des années avant la naissance de Joan… Les théâtres ne traitent pas de la « réalité historique ». Les théâtres produisent des pièces, et dans les pièces, tout est possible. Le Globe est un lieu d’imagination. Un lieu où, pendant un bref moment, nous pouvons au moins envisager la possibilité d’un monde différent. »

Bien sûr. Tout est inventé, de toute façon. Je pense simplement que si vous accordez de l’importance à l’imagination – et si vous croyez, comme moi, qu’elle peut être utilisée pour transformer notre conscience de ce qui existe au-delà de la scène – vous devriez être capable de faire la différence entre augmenter les possibilités de l’imaginaire et les supprimer.

Une Jeanne d’Arc aux pronoms non sexistes est sans aucun doute à la mode. L’une des conséquences de la récente insistance à prétendre que l’identité de genre est plus importante que le sexe biologique a été la redéfinition des femmes qui ne répondent pas aux normes stéréotypées de la féminité comme étant « trans ou non binaires ».

Cela inclut à la fois des personnages historiques – la reine Elizabeth I, Margaret Bulkley/James Barry, George Eliot, Stormé DeLarverie, Jennie Hodgers, l’impératrice Hatshepsut – et des personnages de fiction – Jo dans Little Women, George de The Famous Five, Rosalind de Shakespeare. Chaque fois que tu trouves une femme intéressante, ou même simplement une femme appelée George, tu dois toujours envisager la possibilité qu’elle soit un homme.

Je trouve aussi cela profondément stupide et sans imagination.

En tant que féministe, je trouve cela incroyablement déprimant. En tant que personne qui s’intéresse à l’art, je trouve aussi cela profondément stupide et sans imagination. Comme l’a écrit Gerda Lerner dans La création du patriarcat, « ce n’est que par la découverte et la reconnaissance de leurs racines, de leur passé, de leur histoire, que les femmes, comme les autres groupes, deviennent capables de projeter un avenir alternatif ». Concevoir un héritage féminin appelle un énorme effort de création ; trop de gens ne s’en soucient pas.

La transposition de femmes qui ne peuvent pas parler pour elles-mêmes – parce qu’elles sont mortes ou fictives – n’est pas une rupture avec les normes patriarcales. C’est une extension de celles-ci. Elle indique aux femmes et aux filles non seulement qu’il y avait trop peu de femmes importantes pour compter, mais suggère que pour compter, il ne faut pas être une femme du tout.

Par le biais de ce processus, nous sommes une fois de plus coupées : de nos corps, de nos passés, de nos avenirs, de toutes les femmes qui nous ont précédées, de toutes les femmes à venir. À ceux et celles qui font cela et prétendent jouer avec les frontières, élargir les possibilités, offrir différentes versions de l’identité personnelle, je dis ceci : ce n’est ni créatif ni intelligent de prendre quelque chose de remarquable et de le vider de tout ce qui l’a rendu ainsi. C’est un acte, non pas de bravoure, mais de lâcheté.

Nous avons besoin d’un art qui défie, renverse ou démonte les croyances normatives sur le sexe et le genre. Nous devons également faire la distinction entre ce genre d’art et l’art qui renforce les normes de genre parce qu’il est incapable de prendre à bras le corps ce qui est déjà perturbateur.

Dans la production de La Tempête, des questions étaient posées sur la nature même du sexe et de l’exceptionnalité. Pourquoi le génie a-t-il été tellement associé au pénis (ou à la « grande baguette » de Prospero, comme l’a dit une chanson) ? Il est possible de s’attaquer à cette question sans nier et tout en respectant  le caractère unique de Shakespeare. C’est intéressant et stimulant. L’approche du genre illustrée dans la production de Comme il vous plaira n’était ni l’un ni l’autre.

Elle se résumait à « Rosalind s’habille en homme et se donne un nom d’homme – ooh, c’est comme être trans ! ». Alors qu’en fait, ce n’est pas le cas, à moins qu’être trans implique d’essayer de se faire passer pour le sexe opposé afin d’éviter d’être violée dans la forêt d’Arden (le fait que Rosalind ait été jouée à l’origine par un acteur masculin n’est pas non plus « comme être trans ». Un homme jouant une femme qui prétend être un homme n’est pas d’une complexité si époustouflante qu’il faille 50 pages du livre de Butler Trouble dans le genre pour l’expliquer.)

Je trouve barbant de voir l’ennuyeux et le régressif essayer de se faire passer pour le complexe et le progressiste. Si tu n’as pas compris les histoires originales – si tu n’apprécies pas ce qui était déjà subversif dans le fait que Jeanne d’Arc soit une femme, ou dans le Deuxième Sexe, ou avec les pop stars des années 80 qui ont subverti les normes de sexe – alors non, tu n’es pas en mesure de subvertir un quelconque récit. Dans une telle situation, ta tentative même de subversion devient une réinscription de la norme.

La politique trans, telle qu’elle est conçue actuellement, ne peut pas mener à un grand art ou à une grande histoire, car elle ne s’intéresse pas à ce qui nous rend humains. Les motivations complexes, et la façon dont nous sommes façonné-es par nos relations avec les autres, ne l’intéressent pas. Jeanne d’Arc, James Barry, la prochaine fille affamée qui veut se faire amputer les seins : mets-les toutes dans la boîte marquée « non féminin ». Tu n’explores pas, tu ne poses pas de questions, tu ne fais qu’affirmer.

L’expérience féminine a longtemps été exclue des histoires jugées importantes. Si, dans le cas des femmes qui parviennent encore à se démarquer, nous interdisons toute curiosité sur ce qui fait de nous ce que nous sommes, si nous décidons que même ces personnes ne valent rien de plus qu’un diagnostic de dysphorie de genre, alors nous ne disons pas seulement aux filles qu’il n’y avait pas de femmes exceptionnelles. Nous suggérons que même les femmes jugées suffisamment spéciales pour être considérées comme des non-femmes ne sont pas si intéressantes. Leurs vies ne méritent pas un contexte social, historique et relationnel sérieux.

Personne (pas même le chanteur des Smiths, Morrissey) ne sait ce qu’a ressenti Jeanne d’Arc. Sa vie mérite d’être imaginée et réimaginée. Elle n’est pas là pour être appropriée et vidée de son sens, réduite à un ils/eux privé de sexe. C’est tout le contraire de l’art.

Victoria Smith

Version originale : https://thecritic.co.uk/transing-joan/?fbclid=IwAR0gqGrfim5dcqjJwC06pBNR-oKANAQLxPwwi3sgjc_vOd3GTJ44oOnYqRg

Traduction : TRADFEM

Une réflexion sur “Pourquoi présenter Jeanne d’Arc comme transgenre?

  1. « non seulement qu’il y avait trop peu de femmes importantes pour compter, mais suggère que pour compter, il ne faut pas être une femme du tout »

    Encore une fois, l’idéologie transactiviste a ses priorités : on voit quelle figure historique est choisie en premier pour faire passer leur idéologie publiquement. Une des rares femmes célèbres ne serait en réalité pas une femme, mais un homme.
    Par contre, aller imaginer qu’un Rimbaud serait une femme, qu’un Saint Laurent serait une fille, ça, c’est pas une priorité. Pourtant l’un était efféminé, l’autre omnubilé par les robes et tous les deux aussi, homosexuels : quels autres indices demande le peuple ?
    Ah mais non, car les hommes, eux, peuvent avoir des centres d’intérêt de toute sorte, sans risquer d’être disqualifiés en « femme ».

    Les actions de ces sexistes démontre bien le fond de leur idéologie : une femme n’est une femme que dans une cuisine, ailleurs c’est si inimaginable que forcément, ça ne peut-être qu’un homme, voyons ! Dès qu’une femme montre des qualités humaines qui la distinguent de son rôle d’objet sexuel et esclave domestique, il faut que les patriarcaux se les attribuent…

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