Qu’entendons-nous exactement par le mot « thérapie » lorsqu’il s’agit de thérapies de conversion ?

par Suzanne Moore

Le 6 avril 2022

Commençons par ce sur quoi nous sommes tous et toutes d’accord : la thérapie de conversion des gais et des lesbiennes est une pratique barbare et inefficace. Je soutiens totalement son interdiction.

Par contre, les personnes qui affirment qu’appliquer un interdit semblable aux thérapies pour les personnes transgenres reviendrait à les discriminer davantage me semblent aux prises avec une extrême confusion.

Personnellement, je n’ai aucun problème avec le fait que des adultes choisissent d’effectuer une transition sexuelle après une réflexion adéquate de toutes les parties concernées.

Mais lorsque nous appliquons les mots « thérapie de conversion » à toute approche thérapeutique de personnes se percevant comme trans, il ne faut pas perdre de vue que nous parlons en réalité surtout d’enfants et d’un modèle bien particulier de thérapie. Tenter de changer l’orientation sexuelle de quelqu’un d’homosexuelle à hétérosexuelle est-il ou non du même ordre qu’une approche qui, même si on l’appelle « thérapie », n’a souvent pour fonction que de confirmer « l’identité de genre » d’une personne – une personne qui est le plus souvent une adolescente en détresse?

En mettant de côté pour un moment les dimensions politiques de tout ce dossier, je pense qu’une grande partie de la confusion provient du mot « thérapie » lui-même et de ses différentes acceptions actuelles. Il existe des différences importantes entre les psychiatres, les psychologues et les psychothérapeutes et leurs diverses approches. Il arrive souvent que ces professionnel·les travaillent de concert, mais – certainement au moment ou j’ai étudié la psychothérapie – il y avait aussi souvent des hostilités sous-jacentes entre ces groupes. Les psychothérapeutes peuvent ne pas apprécier la tendance des psychiatres à étiqueter et médicaliser les problèmes. Les psychologues peuvent trouver que les psychothérapeutes manquent d’exigence théorique, comme dans le cas de leur adhésion à des notions indémontrables comme « l’inconscient ».

Depuis que j’ai mis fin à ma formation en psychothérapie (pour tout un tas de raisons), je reste en contact avec certaines parties de ce monde et je constate qu’il me serait très difficile d’y retourner. Si le seul modèle existant – et ce qui est enseigné dans de nombreux cours de psychothérapie – est la soi-disant « affirmation du genre », je crains vraiment que cela nous place dans un endroit très étrange et que nous formions de thérapeutes de très mauvaise qualité.

Il n’existe aucun autre trouble dont je pense que le ou la thérapeute ait pour fonction de valider systématiquement les croyances de son ou de sa cliente : des croyances comme, par exemple, ‘je me trouve gros et je dois m’affamer’, ‘je souffre et je dois m’automutiler pour me libérer’, ‘j’éprouve une impression de contrôle lorsque je violente ma conjointe’, ‘mes dépendances n’ont aucun effet sur ma famille’, ‘je suis réellement Jésus’, ou quoi que ce soit d’autre.

Le travail du ou de la thérapeute consiste à explorer la nature de tels sentiments et à les renvoyer à la personne afin de la guider. C’est une conversation pas comme les autres, dans la mesure où le jugement doit céder la place à l’écoute.

Observer des thérapeutes compétents au travail est un spectacle impressionnant. Pourtant, d’après mon expérience, certaines personnes n’auraient tout simplement pas dû suivre le même cours que moi : elles étaient trop jeunes, trop inexpérimentées et leur maîtrise du vocabulaire était insuffisante. Mais, comme nous le savons, les établissements d’enseignement vont chercher de l’argent auprès de n’importe qui de nos jours.

J’entends tout le temps des personnes en formation qui se disent profondément mal à l’aise face à ce qu’on leur enseigne. La notion d’« identité de genre » est après tout un terme relativement nouveau et contesté. De quoi s’agit-il au juste ? Je pose cette question régulièrement, et tout ce qu’on me répond, c’est que c’est « un sentiment », que c’est quelque chose qu’une personne connaît d’elle-même. Eh bien, désolée, je n’ai jamais su quelle était mon essence essentielle de genre et je ne crois pas qu’une telle chose existe.

Je ne suis pas phobique face au genre mais je suis sceptique quant à de telles bêtises.

Je sais cependant que beaucoup de jeunes qui éprouvent de la dysphorie de genre sont également incertain·es. L’augmentation incroyable du nombre de très jeunes filles qui se déclarent trans est quelque chose dont nous devons tenir compte. La puberté est une période difficile et de nombreuses filles se disent actuellement profondément angoissées, ne voulant pas du corps d’une femme adulte. Et il n’est pas difficile de comprendre pourquoi.

Il se peut que ce sentiment persiste chez elles et qu’elles passent à la chirurgie et aux hormones. Il se peut que ce sentiment soit lié à des événements de leur passé, à de l’autisme ou à des troubles alimentaires. Il se peut qu’avec suffisamment de temps et en étant simplement écoutées, ces sentiments se résorbent d’eux-mêmes et que ces filles s’acceptent, fût-ce comme lesbiennes.

Il se peut qu’elles se sentent toujours malheureuses de leur corps et/ou de leur orientation sexuelle. La thérapie n’est pas un gage de bonheur.  Je ne prétends pas que c’est facile pour tout le monde, mais l’approche consistant à « attendre et (à) observer » les jeunes semble fondamentalement plus respectueuse que la ruée actuelle vers les bloqueurs de puberté, les hormones sexuelles de l’autre sexe et des interventions chirurgicales. La tendance prédominante actuelle reflète plutôt une vision contemporaine d’une création de soi régie par le consommateur; c’est l’apogée de la pensée néolibérale, et elle est pourtant étrangement adoptée par la gauche.

Les effets de la testostérone sur les femmes biologiques sont bien plus durables et irréversibles que les effets des œstrogènes sur les hommes biologiques; le serment hippocratique traditionnel  – « Ne Pas Nuire » – devrait donc être le principe primordial.

Personne ne veut se débarrasser des gays au moyen de la transition, bien sûr.  Mais ce qu’on appelle de nos jours la « thérapie affirmative » n’a rien d’une thérapie : c’est simplement une facilitation de la transition et donc une autre forme de thérapie de conversion. Je le répète, la situation est assez différente pour les adultes, mais on parle ici de protection des jeunes.

Pour devenir une ou un bon thérapeute, l’on étudie un certain nombre de « modalités » : psychanalytique, humaniste, existentielle – et de nombreux praticien·nes intègrent un certain nombre d’approches dans la méthodologie psychodynamique standard. Mais la seule chose que les thérapeutes ne font pas, ou plutôt ne devraient pas faire, c’est diagnostiquer leur client·e.

Ils et elles ne peuvent pas non plus prescrire de remède: c’est ce que font les psychiatres, puisqu’ils et elles ont une formation médicale. En fait, tout le mouvement anti-psychiatrie de la fin des années 60 était basé sur l’idée de nous affranchir des étiquettes, et cela était considéré comme radical. Maintenant, nous nous retrouvons dans une situation où tout le monde cherche désespérément une étiquette. Comme je le dis souvent, nous vivons un retour du  conservatisme, .

Chaque fois que j’entends quelqu’un dire : « Mon thérapeute dit que je suis A, B ou C », je me dis que voilà un thérapeute inquiétant. De plus, le monde n’est pas seulement rempli de mauvais thérapeutes, il l’est aussi de personnes qui s’auto-diagnostiquent tout le temps au hasard, avec toutes sortes de verdicts, du TDAH au trouble de la personnalité (une étiquette qui ne veut rien dire).  En effet, en s’adressant au secteur privé (il suffit de « googler » le trouble que tu cherches) et tu peux pratiquement obtenir le diagnostic que tu veux et donc le médicament que tu cherches.

Bien sûr, pour certaines personnes, un diagnostic est très important pour s’expliquer à elles-mêmes, mais il ne s’agit pas là d’une thérapie. Ou si c’est le cas, c’est au même niveau que d’aller chez un généraliste, de se voir attribuer un créneau de 7 minutes et de se procurer des antidépresseurs, parce que les « cures par la parole » sont dispendieuses.

Nous avions déjà, avant la pandémie, une énorme crise de santé mentale, surtout chez les jeunes, et maintenant c’est encore pire. La question du genre n’en est qu’une partie. Nous avons besoin d’un plus grand nombre de thérapeutes et d’un personnel de meilleure qualité. Nous devons donner aux adolescent·es désorienté·es le bien le plus précieux qui soit : du temps. Nous devons les écouter.

Si on leur donne vraiment ces choses et qu’elles et ils tiennent quand même à modifier radicalement leur corps, c’est tout à fait OK. Pourtant, des études montrent qu’en l’absence de médication, la plupart des dysphories de genre se dissipent pour environ trois quarts des filles qui sont orientées dans le système pour cette raison. Nous avons donc le devoir de nous assurer que les jeunes qui subissent des procédures irréversibles ont suffisamment de temps pour y réfléchir et comprendre ce qu’elles et ils font. Et après cela, nous devons bien sûr respecter ces décisions.

Ce que je ne respecte pas, c’est la pensée de groupe actuelle de beaucoup de personnes dans le monde de la thérapie qui manquent de réflexion personnelle de base et ne font que se conformer au dogme. La profession reste très peu réglementée et pleine de personnes qui n’y sont pas adaptées, bien que des groupes comme Thoughtful Therapists commencent à opposer un défi à cette tendance.

Obtenir les meilleurs soins à la fois pour les personnes trans et pour les enfants dysphoriques de genre est sûrement l’objectif visé, et c’est difficile. La loi doit être à la fois ouverte d’esprit et protectrice des personnes vulnérables. Une distinction de base entre l’orientation sexuelle et l’identité de genre est nécessaire, tout comme la compréhension de la différence entre la psychiatrie et la psychothérapie.

Si la thérapie de conversion ne fonctionne pas pour les homosexuel·les et devrait être interdite, alors pourquoi diaboliser comme « transphobe » la critique d’un système qui pousse des jeunes gays et lesbiennes à subir un traitement qu’ils et elles pourront regretter plus tard ? Il y a ici une énorme confusion de catégories, et pourtant la réalité est de se retrouver assis·e en face d’une adolescente qui sanglote, pétrie de haine de soi.

Quand l’on s’est trouvé·e dans cette situation, il faut mettre de côté ses propres idées préconçues et se mettre à l’écoute de la complexe interaction de l’histoire familiale de cette personne, des facteurs psychosociaux, des attentes culturelles et d’une personnalité réelle. Il est compliqué de toujours écouter les sentiments des autres. C’est une compétence qui prend beaucoup de temps à acquérir.

Et c’est encore plus compliqué lorsqu’au lieu de simplement fournir des réponses toutes faites, tu es vraiment juste là pour aider cette personne à trouver ses propres solutions.

Mais c’est ce qu’est la psychothérapie et nous devons à nos jeunes de la leur fournir. Quelque identité qu’elles ou ils pensent actuellement avoir.

Suzanne Moore

Journaliste britannique, Suzanne Moore fait partie du contingent de féministes qui ont été dénoncées comme « TERFS » et expulsées des médias par les transactivistes.

Traduction : TRADFEM

Version originale : https://suzannemoore.substack.com/p/what-do-we-mean-by-therapy-when-it?

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