Que nous disent les hommes au sujet de la pornographie ? Que nous dit la pornographie au sujet des hommes ?

Par Robert Jensen / 15 décembre 2021

[Une version de cet essai a été présentée en Grande-Bretagne lors de l’Engage Conference : Masculinity, Patriarchy, Feminism, le 19 novembre 2021.]

Avant de parler de la pornographie et des hommes, je devrais dire quelques mots sur la pornographie et moi.

J’ai passé ma vie adulte à travailler comme journaliste ou professeur, à acquérir des informations qui m’ont aidé à comprendre la pornographie et les autres industries de l’exploitation sexuelle, incluant la prostitution et le strip-tease. Cet exposé s’enracine dans plus de trois décennies de ces recherches et ces textes.

Cependant, je ne suis pas un observateur détaché. Comme pratiquement tous les hommes de la génération post-Playboy (dont le premier numéro est paru en 1953, et je suis né en 1958), j’ai usé de la pornographie comme enfant et jeune homme. J’ai un vague souvenir d’un magazine érotique de motocyclisme avec des photos de femmes aux seins nus, qu’un camarade du primaire avait trouvé et caché dans sa cour.  Rendu au collège, j’avais déjà découvert où mon père cachait ses magazines pornographiques, dans le deuxième tiroir de sa commode, sous ses t-shirts. Au collège, j’avais un ami qui avait trouvé le moyen de se faufiler dans le cinéma pornographique local. Dans la vingtaine, j’ai usé de la pornographie de façon sporadique et, comme plusieurs hommes, je me sentais attiré par l’intensité de l’expérience, mais hésitant à l’utiliser.

Je commence avec cet élément autobiographique non pas parce que ma jeunesse est si différente, mais précisément parce qu’elle ne l’est pas. Ces expériences étaient plutôt banales pour les hommes de mon âge. Les expériences des garçons et des jeunes hommes qui ont grandi avec Internet sont semblables à certains égards, mais plus troublantes à cause de l’amplification des images et de leur système de diffusion.

J’ai commencé à remettre en question la normalité telle que définie par la culture dominante à l’âge de 30 ans, lorsque je suis allé à l’université et que j’ai pris conscience de la critique féministe radicale de la pornographie et de l’exploitation sexuelle des femmes. Aujourd’hui, je veux plaider en faveur du féminisme radical auprès des hommes qui veulent échapper à la normalité pathologique de la culture, qui ne désirent plus tenter d’être un « vrai homme ». Comme je l’ai dit à maintes reprises, nous sommes entraînés à craindre les féministes, alors que le féminisme radical n’est pas une menace mais un service rendu aux hommes.

Je vais décrire le contenu de la pornographie contemporaine et ce qu’il révèle au sujet des hommes. Cette partie de l’exposé est assez simple, bien qu’il soit douloureux à affronter. Je parlerai ensuite de ce que j’ai entendu les hommes dire de la pornographie au cours de ces trois décennies. Cela est plus complexe et porteur d’un certain espoir.

Images pornographiques

Je vais mettre l’accent sur le matériel visuel sexuellement explicite qui dépeint des relations principalement hétérosexuelles et qui est produit pour les hommes hétérosexuels qui constituent la majorité des consommateurs. Bien que la consommation féminine de pornographie ait quelque peu augmenté ces dernières années, l’industrie produit toujours du matériel qui reflète l’imaginaire sexuel masculin au sein du patriarcat. Cela vaut aussi pour la pornographie masculine homosexuelle. Nous y reviendrons plus tard.

Ce que ce matériel dit des hommes est simple : Dans le patriarcat contemporain, les hommes sont socialisés à trouver le contrôle des femmes excitant. La pornographie érotise la domination et la sujétion, la dynamique de pouvoir fondamentale étant celle de l’homme sur la femme.

Commençons par un peu d’histoire. L’industrie de la pornographie est restée largement clandestine aux États-Unis jusqu’aux années 1960 et 1970, lorsqu’elle devint plus acceptable dans la société en général. Cela entraîna une augmentation de la quantité de pornographie produite, qui s’est considérablement accrue avec les nouvelles technologies médiatiques, comme les magnétoscopes, les DVDs et Internet.

Le désir d’accroître la rentabilité de l’industrie a motivé le développement de nouveaux produits, en l’occurrence une plus grande variété d’actes sexuels dans les films pornographiques. Le scénario sexuel standard de la pornographie – peu ou pas de caresses préliminaires, du sexe oral (majoritairement pratiqué par des femmes sur des hommes), des coïts et, à l’occasion, des coïts anaux – s’est diversifié afin d’éviter que les spectateurs ne soient rassasiés et abandonnent ce média.

Le premier de ces changements fut la présentation plus systématique d’hommes pénétrant des femmes par voie anale, de manière de plus en plus brutale. Pourquoi l’anal ? Un producteur pornographique de longue date que j’ai interviewé lors d’une foire commerciale me l’a expliqué dans un langage explicite, que je vais reformuler. Les hommes savent que la plupart des femmes ne veulent pas de coït anal, m’a-t-il dit. Alors, quand les hommes se mettent en colère contre leurs épouses et leurs compagnes, ils se disent : « J’aimerais l’enculer. » Puisqu’ils ne peuvent pas le faire dans la vraie vie, a-t-il dit, ils adorent cela dans la pornographie.

Ce producteur ne s’est pas rendu compte qu’il formulait une critique féministe radicale : La pornographie n’est pas seulement du sexe sur pellicule, mais plutôt du sexe dans le contexte de la domination masculine et de la sujétion féminine, la dynamique centrale du patriarcat. L’expérience sexuelle vécue dans la pornographie est amplifiée par des actes sexuels que les hommes trouvent agréables mais que les femmes ne désirent pas forcément.

Où s’est rendue l’industrie à partir de là ? En tentant d’augmenter leur part de marché et leurs profits, les pornographes ont continué à « innover ». Les actes ordinaires de la pornographie incluent désormais gifler des femmes et leur cracher dessus, leur tirer les cheveux, ainsi qu’éjaculer non seulement sur leur corps (le fameux « money shot« ) mais aussi et surtout sur leur visage (le « facial« ). Un certain nombre de pratiques sexuelles spécifiquement pornographiques – des actes qui ne font généralement pas partie de la vie sexuelle réelle de la plupart des individus mais sont monnaie courante dans la pornographie – ont emboîté le pas à la normalisation du coït anal, incluant :

  • la double pénétration (deux hommes pénétrant une femme par voie vaginale et anale en même temps) ;
  • la double pénétration vaginale (deux hommes pénétrant une femme par voie vaginale en même temps) ;
  • la double pénétration anale (deux hommes pénétrant une femme par voie anale en même temps) ;
  • le bâillon (pénétration orale d’une femme si agressive qu’elle va s’étouffer) ;
  • l’étranglement (les hommes saisissant brutalement la gorge de la femme pendant le rapport sexuel, allant parfois jusqu’à l’étrangler) ; et
  • ATM (argot de l’industrie pour ass-to-mouth, lorsqu’un homme retire son pénis de l’anus d’une femme et, sans sembler le nettoyer, l’insère dans sa bouche ou dans celle d’une autre femme).

Même les pornographes reconnaissent qu’ils sont à court d’idées après tout cela. Un vétéran de l’industrie m’a dit que tout ce qui pouvait être fait au corps d’une femme avait été filmé. « Après tout, combien de bites peut-on mettre dans une fille à la fois ? » a-t-il dit. Un réalisateur que j’ai interrogé s’est fait l’écho de ces propos, se demandant « Où cela peut-il mener désormais [au-delà des pénétrations multiples] ? Tous les trous sont remplis. » Un autre réalisateur s’inquiétait de voir la pornographie aller trop loin et que le sexe porno ressemblait de plus en plus à des « numéros de cirque ». « Le fait est », m’a-t-il dit, qu’il n’y a qu’un nombre limité d’orifices, un nombre limité de types de pénétration différents pouvant être exécutés sur une femme. »

Un genre pornographique qui explore d’autres formes d’avilissement, soit l’ »interracial », s’est développé au cours des deux dernières décennies. Les films de cette catégorie peuvent mettre en scène n’importe quelle combinaison de groupes raciaux, mais ils font pratiquement tous appel à des stéréotypes racistes (la Latina lascive, les femmes noires sauvages et lubriques, les dociles « geishas » asiatiques qui existent pour servir les hommes blancs, les femmes immigrées facilement exploitées) ainsi qu’à un langage raciste (je vous épargne des exemples). L’une des scènes interraciales devenues les plus banales est celle d’une femme blanche pénétrée par un ou plusieurs hommes noirs, dépeints comme plus rudes et plus agressifs, témoignant du stéréotype raciste voulant que les hommes noirs soient une menace pour la pureté des femmes blanches, et révélant simultanément que la femme blanche n’est rien d’autre qu’une salope qui recherche un tel avilissement. Ce racisme se verrait dénoncé dans toute autre type de grand média, mais il se déploie dans la pornographie sans grande opposition de la majorité de la gauche.

Enfin, ces dernières années ont vu augmenter ce que mon amie Gail Dines appelle la « pornographie pseudo-juvénile ». Le matériel sexuellement explicite utilisant des personnes mineures est illégal, et la pornographie grand public écarte le matériel manifestement destiné aux pédophiles. Toutefois l’industrie utilise des femmes adultes à l’allure juvénile dans des décors enfantins (l’image classique est une femme de petite taille en uniforme d’écolière) afin de créer l’impression qu’un homme adulte peut posséder la cheerleader de ses rêves. Une autre version fort courue met en scène des beaux-pères ayant des relations sexuelles avec des belles-filles adolescentes. Ce matériel n’est pas commercialisé auprès de pédophiles mais fait partie du marché de la pornographie grand public visant les hommes « ordinaires ».

La description que fait Dines de la pornographie contemporaine fait état de ces tendances : « Le porno Internet grand public d’aujourd’hui est brutal et cruel, avec des actes sexuels qui châtient le corps des femmes, les avilissent et les déshumanisent. »

Quelques mots sur la pornographie commercialisée auprès des homosexuels : la même analyse vaut ici. La pornographie gay met en scène des relations sexuelles entre hommes et, évidemment, la dynamique de domination masculine et de sujétion féminine n’y figure pas. Mais on y trouve la dynamique du dominant et du dominé et d’autres dynamiques d’inégalités qui reproduisent l’érotisation du pouvoir, y compris les thèmes racistes.

Ces schémas ne signifient pas que tous les hommes sans exception seront excités par ce matériel, ou que tous les hommes utilisent ce matériel, ou que les hommes sont attirés par ce matériel en raison d’une pulsion biologique immuable. La pornographie ne nous renseigne pas sur quelque essence des hommes. La pornographie reflète la construction de la sexualité masculine au sein du patriarcat, un système social qui n’a que quelques milliers d’années. Notre espèce existe depuis plusieurs centaines de milliers d’années. Le patriarcat ne constitue pas la norme dans l’histoire de l’humanité, mais plutôt une déviation récente de l’organisation sociale de plus de 95 % de l’histoire de l’humanité. Nous ne parlons pas des hommes-de-tous-les-temps mais des hommes-dans-le-patriarcat.

La pornographie nous apprend que les hommes dans le patriarcat sont socialisés à rechercher le contrôle des femmes, voire à recourir au besoin à de la coercition et de la violence pour obtenir du plaisir sexuel. La pornographie nous dit quelque chose d’inquiétant sur la façon dont nous sommes socialisés dans le patriarcat.

Expériences pornographiques

Je voudrais passer d’un compte rendu analytique du contenu de ce matériel à des récits tirés de mes conférences publiques sur la pornographie, à partir du début des années 1990. La misogynie et le racisme de la pornographie se sont intensifiés au fil du temps, une tendance destructive manifeste. Les réactions des hommes sont plus complexes, bien que j’estime qu’il y ait un thème sous-jacent : la peur.

Voici quelques-uns de ces récits sur ce que les hommes disent de la pornographie.

Garder le contrôle

J’ai parlé en public de la pornographie pour la première fois pendant mes études supérieures à l’université du Minnesota, où j’étais coprésentateur occasionnel d’un diaporama anti pornographie créé par le groupe de conscientisation féministe Organizing Against Pornography. Lorsque la conférence a commencé, j’ai remarqué un couple au premier rang, des jeunes d’âge universitaire penchés l’un vers l’autre comme le seraient les partenaires d’une relation intime. Tous deux semblaient animés, et avoir hâte d’entendre l’exposé. Après le diaporama, que la plupart trouvèrent dérangeant, l’homme mis son bras autour de l’épaule de la femme. Alors que la conversation s’intensifiait et que les femmes commençaient à exprimer leur colère, l’homme plaça sa main sur la nuque de la femme et l’y laissa pendant toute la durée de la réunion.

L’homme ne semblait pas avoir conscience de ce changement, et je soupçonne que son geste était inconscient. Je ne peux pas savoir ce qu’il pensait, évidemment, mais il était difficile de ne pas remarquer que plus les femmes de l’auditoire remettaient en question non seulement l’usage de la pornographie par les hommes mais le comportement des hommes plus généralement, plus il semblait mal à l’aise. Sa réaction fut d’exercer un contrôle physique sur sa compagne. La critique féministe avait peut-être trop fait mouche.

Il n’a dit mot pendant la discussion, et sa compagne non plus. Mais d’autres hommes dans l’auditoire ce jour-là défendirent l’usage de la pornographie par les hommes et firent valoir que la critique féministe était empreinte de pruderie. Ces hommes refusaient de prendre au sérieux une critique des normes sexuelles du patriarcat, et je me suis rapidement habitué à de telles réactions colériques de la part d’hommes s’exprimant en public.

De la colère au rejet

Cette dynamique du début des années 1990 a surgi à peu près au moment où s’éteignait le vif débat suscité par la critique féministe. Tout au long des années 1980, les féministes qui se disaient contre la censure avaient exprimé des inquiétudes au sujet de toute intervention critique de la pornographie, y compris la proposition féministe d’une approche fondée sur les droits civiques en remplacement de lois pénales inefficaces. Mais en l’espace de quelques années, le débat entre les féministes anti pornographie et anti censure a été éclipsé par un féminisme explicitement pro-pornographie, qui a offert aux hommes plus de protection. Au lieu de réfléchir à leur usage de la pornographie, ceux-ci ont désormais pu simplement se dire défenseurs des féministes prônant la liberté sexuelle et l’expression sexuelle illimitée.

Le plus souvent, je rencontrais cette approche lorsque je présentais dans les universités haut de gamme, qui hébergeaient le plus fort contingent de féminisme pro-pornographie. Lors d’une conférence à Stanford au début des années 2000, j’ai décrit les actes sexuels ordinairement représentés dans la pornographie – ceux que j’ai résumés tantôt. Au cours de la discussion, un jeune homme arborant un air particulièrement suffisant a levé la main et décrit ce qu’il considérait constituer une erreur fatale dans mon argumentaire.

« Tu pars du principe que le double anal est douloureux, a-t-il dit. Et si certaines femmes aiment ça ? »

J’ai réprimé plusieurs réponses peu aimables, y compris la suggestion qu’il aille se chercher un double anal et nous en fasse rapport. J’ai plutôt répondu que je supposais effectivement qu’un double anal était douloureux pour la plupart des femmes, bien qu’on puisse entraîner son corps à supporter beaucoup de douleur. J’ai ajouté qu’au cours des nombreuses conférences publiques que j’avais données, je n’avais encore jamais entendu une femme de l’auditoire réagir avec enthousiasme à la description de scènes de pénétration multiple.

Puis j’ai fait remarquer que nonobstant que chaque femme utilisée dans une scène de double pénétration anale puise y prendre plaisir, la plupart des hommes qui regardent cette scène présument qu’elle en souffre. Alors que la plupart des interprètes féminines agissent comme si ces pénétrations multiples étaient agréables, en portant vraiment attention il semble souvent que, quelles que soient leurs expressions de plaisir, elles essaient simplement d’endurer l’expérience. Les hommes ne sont pas stupides. Ils savent que dans la vie de tous les jours, il y a très peu de femmes qui recherchent la double pénétration anale. La charge sexuelle des spectateurs masculins vient du fait qu’ils regardent un acte sexuel en sachant que les femmes de leur entourage ne recherchent pas cet acte et que pratiquement toutes les femmes le trouveraient douloureux.

Rappelez-vous l’analyse féministe radicale : La pornographie n’est pas seulement du sexe sur pellicule, mais du sexe dans un contexte de domination et de sujétion. Certains hommes aiment regarder des femmes subir des actes sexuels qui leur font mal. Le féminisme pro-pornographie a permis aux hommes d’éviter de réfléchir à cette dynamique.

Il faut bien que jeunesse se passe

Déjà dans les années 2010, l’usage de pornographie en ligne de plus en plus cruelle et avilissante était devenu routinier. Après les exposés, j’entendais de nombreuses jeunes femmes dire qu’elles préféreraient fréquenter des hommes qui n’usaient pas de pornographie, mais qu’elles n’en connaissaient pas. Au fur et à mesure que la pornographie se banalisait, les hommes avouaient de plus en plus ouvertement qu’ils usaient de ce matériel. Un lycéen m’a raconté que lorsqu’il a dit à des amis qu’il ne consommait pas de pornographie, aucun d’eux ne l’a cru. « Tu ne dois pas avoir peur de l’avouer, lui dirent-ils. Nous le faisons tous. »

J’en ai connu un exemple dramatique lors d’une soirée où j’ai projeté le documentaire de 2008 The Price of Pleasure à l’université d’État du Texas. Je m’attendais à un petit groupe, mais en arrivant, j’ai trouvé un auditorium rempli de plusieurs centaines d’étudiants, non pas parce que j’étais populaire, mais parce que plusieurs professeurs avaient exigé leur présence. Lorsque j’ai présenté le film, j’étais nerveux parce que le public était particulièrement badin, ce qui s’est poursuivi pendant la projection. Au cours de l’une des scènes les plus intenses d’avilissement sexuel des femmes, certains hommes se sont mis à glousser, puis à rire. Après une minute, j’ai demandé à mes hôtes d’arrêter la projection et j’ai repris le micro.

J’ai dit aux élèves que l’une des façons d’affronter du matériel sexuel faisant surgir des questions inconfortables sur nos propres vies était de le chasser par le rire. Néanmoins, je leur ai demandé de se souvenir que, assises autour d’eux dans l’auditorium, se trouvaient des femmes qui avaient été agressées et harcelées sexuellement. Je ne savais pas quelles femmes avaient été victimes de violence sexuelle et de coercition, leur ai-je dit, mais on pouvait être certain que, dans un groupe de cette taille, elles étaient nombreuses. Avant de rire des représentations de la cruauté sexuelle, rappelez-vous que la femme à côté de vous peut être l’une de ces victimes. Que pensez-vous qu’elle puisse ressentir face à votre rire ? Comment une femme, quelle que soit son expérience, pourrait-elle se sentir ?

La salle s’est tue, nous sommes retournés au film, et la discussion qui s’ensuivit fut sobre et sérieuse. Plusieurs femmes ont parlé de leur crainte et de leur colère, et finalement quelques hommes ont parlé avec hésitation de leurs réticences à utiliser la pornographie. Cependant, les étudiants qui sont restés pour discuter à bâtons rompus à la fin du programme étaient surtout des femmes. La plupart des hommes sont partis aussi vite qu’ils ont pu.

La détresse des hommes

Dans les années 2010, il devint plus courant pour les hommes de parler ouvertement de l’impact de la pornographie sur eux. Dans la plupart des cas, cette prise de conscience n’était pas liée à la critique féministe, mais plutôt à leur détresse émotionnelle de constater que l’usage de la pornographie déformait leur imaginaire sexuel et contrariait leur vie sexuelle.

Je me souviens de la première fois qu’un jeune homme m’en a parlé. Après mon exposé, j’ai discuté à bâtons rompus avec les personnes qui avaient d’autres questions ou commentaires. Alors que la foule se dispersait, j’ai vu cet étudiant au fond de la salle, qui semblait attendre que tout le monde parte avant de m’approcher. Je ne me souviens pas de l’université où j’ai pris la parole, mais je me souviens très bien de cet étudiant.

Il m’a dit que la critique féministe était nouvelle pour lui et qu’il avait beaucoup de choses à cogiter, et il a enchaîné avec ce qui le rendait nerveux. Il usait régulièrement de pornographie depuis le lycée, a-t-il dit, et il avait de plus en plus de mal à fonctionner sexuellement avec sa compagne. Pendant les rapports sexuels, il avait toujours l’impression d’avoir une boucle pornographique dans la tête dont il ne pouvait pas se débarrasser. Depuis peu, il n’arrivait plus à bander sans invoquer des scènes pornographiques. Il a dit qu’il aimait sa compagne et voulait cesser de consommer de la pornographie, mais n’avait pas réussi à le faire. Il semblait maintenant soulagé de l’avoir dit à voix haute.

Je lui ai dit que je n’étais pas un thérapeute qualifié et que je ne pouvais pas lui offrir de conseils, mais j’ai dit qu’il n’était pas le seul homme à confronter ces réactions. J’ai répété le seul conseil à ma portée : Si vous essayez de gérer ça tout seul, vous échouerez. À l’instar de tout comportement problématique, la voie de la guérison implique de sortir de votre isolement, comprendre que d’autres aussi se débattent avec le problème et trouver les appuis nécessaires au changement. La thérapie peut s’avérer efficace, mais il est tout aussi important de trouver une communauté d’hommes partageant les mêmes idées.

Depuis cette conversation, des hommes ont créé des réseaux en ligne pour partager leurs difficultés et s’entraider, notamment NoFap et Reboot Nation. Plusieurs de ces hommes se sont réunis après avoir consulté le site Your Brain on Porn, fondé par feu Gary Wilson. D’autres hommes ont confronté leur usage de la pornographie au sein du groupe Sex and Love Addicts Anonymous. Alors que les psychologues débattent de la question de savoir si la pornographie peut créer une dépendance, des hommes s’efforcent de rompre les cycles de leur usage qui leur semblent relever d’une dépendance.

Je suis heureux que les hommes affrontent l’impact sur eux de leur usage de la pornographie, mais ce n’est qu’un premier pas. Placer notre propre comportement autodestructeur et dysfonctionnel dans le contexte d’une critique féministe du patriarcat nous offre des occasions d’aider les femmes et les jeunes filles, ainsi que d’approfondir notre propre capacité d’autoréflexion critique. Et cela nous aide à gérer notre peur.

La peur

Que les hommes célèbrent la pornographie ou s’inquiètent de ses effets sur eux, qu’ils soient en colère ou anxieux, leur peur est un dénominateur commun. Certains hommes craignent qu’on leur retire le matériel dont ils pensent avoir besoin pour éprouver du plaisir sexuel. D’autres hommes craignent l’impact de ce véhicule du plaisir sexuel sur leur capacité de fonctionner sexuellement hors du monde pornographique. Enfin, des hommes ont peur de perdre le contrôle, que ce soit sur « leurs » femmes ou sur eux-mêmes.

Les craintes des hommes renforcent le patriarcat. La domination masculine institutionnalisée crée chez les femmes et les filles une peur légitime de la violence et de l’exploitation sexuelle, entre autres, aux mains des hommes. Cependant, les hommes du patriarcat vivent aussi avec une peur qui les tient piégés.

Soyons clairs : comparées aux blessures infligées aux femmes et aux filles, les luttes que doivent mener les hommes dans le patriarcat sont bien moins menaçantes. Les femmes et les filles connaissent une discrimination et une menace constante de violence sexuelle dans le patriarcat que les hommes ne connaîtront jamais. Néanmoins, le patriarcat diminue la capacité des hommes à être pleinement humains, à ressentir toute la gamme des émotions humaines.

Les craintes des hommes s’enracinent dans la compétition incessante sise au cœur du patriarcat, qui mène au besoin pathologique de contrôle dans le cours de la conquête que nous sommes entraînés à désirer. Les hommes sont socialisés à rechercher le contrôle, de leurs propres émotions et du comportement des autres. Ce contrôle vise à s’approprier ce que nous croyons être notre dû légitime, y compris une gratification sexuelle de la part des femmes.

J’ai décrit le patriarcat comme un concours permanent du roi de la colline, le jeu d’enfant dans lequel chacun essaie de faire tomber le garçon au sommet de la colline. Le patriarcat crée non seulement une dynamique de domination/sujétion entre les hommes et les femmes, mais aussi une compétition caustique entre les hommes. À la lumière de conversations avec plusieurs hommes, je suis d’avis que pratiquement tous les hommes, à un moment ou à un autre de leur vie, ont peur de ne pas être assez virils, de ne pas être à la hauteur de ce qu’on leur a appris comme étant l’essence dominatrice d’un vrai homme.

Mais attendez, certains hommes disent : « Ce n’est pas comme ça que j’ai été élevé » ou « Je ne suis pas comme ça. »

Il est possible qu’il existe des hommes qui n’aient jamais été affectés par cette éducation à la masculinité dominante. Des garçons qui n’ont jamais été affectés ni par d’autres garçons ni par des hommes adultes les avertissant de ne pas lancer comme une fille ou pleurer comme une fille. Des garçons qui n’ont jamais été affectés par un flot continu de films et d’émissions de télévision mettant en scène des durs à cuire qui triomphent par la violence. Des garçons qui n’ont jamais été affectés par le fait de voir le pouvoir masculin tout autour d’eux ou de se faire dire que le pouvoir ultime à vénérer était celui de l’homme.

Et il est possible qu’il y ait des hommes qui n’aient jamais tiré avantage de leur statut masculin pour leur avancement personnel. Des hommes qui n’ont jamais manqué de s’opposer au sexisme là où ils travaillent afin de s’assurer que les femmes étaient traitées équitablement. Des hommes qui n’ont jamais utilisé de femmes ou d’autres hommes dans la pornographie ou d’autres industries de l’exploitation sexuelle. Des hommes qui n’ont jamais raconté de blague sexiste.

Il est possible qu’il existe de tels hommes, mais je n’en ai jamais rencontrés. Et je n’ai jamais rencontré un homme qui, à un moment donné de sa vie, n’a pas craint de ne pas être assez viril.

À l’instar de tout système de privilèges et de pouvoir immérités, il peut être difficile pour ceux d’entre nous qui en occupent le sommet de distinguer comment ces systèmes nous façonnent. Notre meilleur espoir d’y voir clair se trouve dans le féminisme, en particulier le féminisme radical que j’ai rencontré pour la première fois dans le mouvement anti pornographie. C’est pourquoi je ne cesse de dire que le féminisme radical n’est pas une menace mais un service rendu aux hommes, car il nous aide à voir le monde plus clairement, à nous voir nous-mêmes plus honnêtement.

Une analyse féministe, alliée à une autoréflexion critique individuelle et collective, nous offre un moyen de sortir des pièges tendus par les constructions patriarcales de la masculinité. Si nous parvenons à surmonter nos craintes, nous pouvons faire partie d’un mouvement qui peut limiter – et un jour éliminer – le mal que nous faisons aux femmes et aux filles. Un mouvement qui nous donne aussi la chance de devenir pleinement humains.

Robert Jensen

LIRE AUSSI:

https://tradfem.wordpress.com/2020/06/19/robert-jensen-les-hommes-la-pornographie-et-le-feminisme-radical-la-lutte-en-faveur-de-lintimite-dans-le-patriarcat/

Ce livre de Melinda Tankard Reist sur les effets sur les femmes de la consommation de pornographie par leurs conjoints, préfacé par Robert Jensen, paraît cette semaine chez Spinifex Press: https://www.spinifexpress.com.au/shop/p/9781925950588

Lire aussi:

https://www.perlego.com/book/1566833/the-end-of-patriarchy-radical-feminism-for-men-pdf

Une réflexion sur “Que nous disent les hommes au sujet de la pornographie ? Que nous dit la pornographie au sujet des hommes ?

  1. Bizarre que l’auteur de l’article ne voie pas que la mise en scène d’hommes noirs violant/malmenant une femme blanche ressortit aussi au désir de vengeance sexiste et raciste de certains hommes noirs eux-mêmes… Car tout cela fonctionne dans les deux sens, n’est-ce pas, et on sait bien qu’il n’y a pas que les hommes blancs qui consomment de la pornographie.

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