Cessez de distribuer à bon compte des « cartes de sortie de prison » aux conjoints violents

Au Royaume-Uni, des programmes pour auteurs de violences conjugales sont prescrits comme alternative aux sanctions pénales et ne donnent pas grand-chose d’autre que de permettre aux agresseurs d’éviter un passage en prison.

 par  Julie Bindel, journaliste, autrice et militante féministe

Publié sur Al-Jazeera le 20 juillet 2022

Les programmes pour auteurs de violence conjugale (PIVC) peuvent avoir une certaine utilité dans la lutte pour mettre fin à la violence masculine, mais seulement s’ils s’accompagnent de poursuites et de sanctions pénales efficaces, écrit l’autrice Julie Bindel.

En 1980, Ellen Pence, féministe et activiste sociale américaine, a fondé un nouveau programme visant à protéger les femmes de la violence conjugale à Duluth, dans le Minnesota, le Projet d’intervention contre les violences conjugales (Domestic Abuse Intervention Project – DAIP). Basé sur une approche inter-agences dans laquelle la police, les services de probation, les tribunaux, les services sociaux et les projets de défense des femmes collaborent à tenter de protéger les victimes d’agressions continues en réhabilitant les auteurs de ces agressions, ce programme est rapidement devenu un modèle de lutte contre la violence conjugale partout aux États-Unis.

En l’espace de quelques années seulement, des initiatives similaires, connues sous le nom de Programmes d’intervention contre la violence conjugale (PIVC), ont également vu le jour et sont devenues la principale méthode de lutte contre la violence conjugale au Royaume-Uni (et au Canada). Aujourd’hui, la plupart des auteurs de violence conjugale de ces pays ont la possibilité de participer à des PIVC pour éviter d’être sanctionnés par le système de justice pénale.

Les partisans de ces programmes affirment que puisque de nombreux auteurs de ces violences ne sont même pas signalés à la police, et encore moins amenés au banc des accusés et condamnés, ces initiatives permettent d’inciter les hommes les plus violents à répondre de leurs actes et de garder plus de femmes en sécurité. En outre, ils insistent sur le fait que ces programmes ne doivent en aucun cas remplacer les sanctions de justice pénale.

Cependant, après avoir parlé à des victimes, des agents de libération conditionnelle et même aux personnes qui gèrent ces PIVC, je suis convaincue que, le plus souvent, ces programmes ne réussissent pas à grand-chose d’autre que d’aider les hommes violents à s’éviter une peine de prison.

J’ai rencontré Davey – un homme qui s’est prêté à un programme d’intervention contre la violence conjugale de 12 semaines comme alternative à une éventuelle incarcération de trois mois. J’avais d’abord approché le coordinateur de son programme et demandé si l’un des participants accepterait de me parler.

Alors que nous étions assis dans un café de Londres, Davey s’est dit « heureux de faire entendre [sa] version de l’histoire ».

« Ma femme a appelé la police après que j’aie perdu mon sang-froid et l’aie giflée », m’a-t-il dit. Il a affirmé qu’il n’y avait pas vraiment d’antécédents de violence conjugale dans leur relation et que s’il lui arrivait de perdre son sang-froid et de lancer des objets sur le mur, il ne jetait jamais rien sur sa femme. Il a admis l’avoir bousculée à l’occasion mais a affirmé n’avoir jamais rien fait de « plus extrême ».

J’ai demandé pourquoi alors la police avait été appelée plus d’une douzaine de fois à son domicile  pendant leurs cinq années de cohabitation. « Les voisins se sont plaints du bruit et elle voulait me donner une leçon et faire appel à la police pour régler la dispute », a-t-il répondu. Il a finalement admis qu’il lui avait « accidentellement » brisé le nez la seule fois où il l’avait giflée.

Il a tout de même affirmé que le « cours » auquel il a assisté lui a appris que « la violence n’est jamais la solution et qu’aucun homme ne devrait jamais frapper une femme, quoi qu’elle ait fait pour le provoquer ».

Mais il était clair que même après avoir terminé le programme, Davey ne reconnaissait pas complètement ses actes. Il avait encore l’impression que ce qu’il avait fait n’était pas entièrement de sa faute et que c’était sa femme qui l’avait « provoqué » à l’agresser. Et il déclarait ouvertement que la seule chose qui l’empêchait de faire du mal à une femme à nouveau était un sens patriarcal de la chevalerie et rien de plus.

Alors que nous poursuivions notre discussion, Davey m’a dit quelque chose d’encore plus inquiétant : il considère parfaitement acceptable de pénétrer son épouse durant son sommeil, bien que le viol conjugal ait été criminalisé en Angleterre et au Pays de Galles en 1992.

Davey n’est sans doute qu’un homme violent parmi plusieurs qui ont évité de purger une peine de prison pour leurs actions violentes grâce à un programme de lutte contre la violence conjugale axé sur la « rééducation’ des agresseurs plutôt que sur une sanction qui garantisse qu’ils ne peuvent pas continuer à faire du mal aux femmes.

De nombreuses femmes ayant vécu des violences conjugales refusent d’approuver de tels programmes, qui servent souvent de « cartes de sortie de prison à bon compte » pour leurs agresseurs. Elles sont consternées à l’idée que les auteurs de violence conjugale bénéficient d’une « thérapie » et de « conseils » pour leurs actes criminels plutôt que de purger une peine de prison.

Néanmoins, les partisans de ces programmes sont convaincus que c’est la solution parfaite face à la violence intime masculine. Ces personnes pensent apparemment qu’en l’absence d’un système de justice pénale capable d’obliger efficacement les agresseurs à rendre des comptes et de protéger leurs victimes, il est juste de concentrer tous les efforts et toutes les ressources pour essayer de réhabiliter les agresseurs.

Même le Children and Family Court Advisory and Support Service (CAFCASS) du Royaume-Uni, qui a pour mission de conseiller de manière indépendante les tribunaux de la famille sur ce qui est sûr pour les enfants et dans leur meilleur intérêt, réfère à des PIVC des conjoints agresseurs engagés dans des litiges pour la garde et le droit de visite avec leur partenaire ou ancienne partenaire. Le CAFCASS affirme que les agresseurs qui participent à ces séances de groupe de deux heures à deux heures et demie pendant six mois peuvent « faire une vraie différence » dans la vie de toutes les personnes concernées, y compris les enfants. Mais les personnes qui travaillent pour mettre fin à la violence masculine sont convaincues que ces programmes apportent peu d’avantages aux enfants et aux femmes, et ne servent qu’à réduire la charge de travail des tribunaux et à épargner des coûts aux autorités.

Karen Ingala Smith, directrice générale du NIA Project, une initiative féministe engagée à mettre fin à la violence masculine, est par exemple très préoccupée par la « normalisation endémique » des programmes pour auteurs de violence conjugale.

« L’une des premières choses que j’ai remarquées dans les informations diffusées par le CAFCASS au sujet de leur PIVC, c’est qu’il semble leur avoir échappé que les agressions et les sévices commis par un partenaire intime sont très majoritairement perpétrés par des hommes contre des conjointes et leurs enfants, m’a dit Smith. Cela m’inquiète immédiatement quant à l’espoir que le programme résolve efficacement les attitudes qui alimentent l’entitrement et le contrôle des hommes, des valeurs sous=jacentes à la majorité de la violence conjugale. »

Les défenseurs des PIVC me disent souvent que l’objectif premier de ces programmes est d’amener les auteurs de violences à reconnaître ce qu’ils ont fait. Cependant, une foule de preuves démontrent l’inefficacité de ces programmes à transformer les attitudes des conjoints violents.

En 2015, par exemple, le Projet Mirabal – une étude multi-sites des programmes pour auteurs de violences conjugales au Royaume-Uni, comprenant des entretiens avec 64 participants britanniques blancs à ces programmes – a démontré que de nombreux auteurs de violences conjugales refusent d’assumer l’entière responsabilité de leurs actes même après avoir leur participation à un PIVC. Selon l’étude, avant le cours, environ 90 pour cent des hommes interrogés tentaient de justifier leur comportement violent, et après la fin de leur participation, au moins les trois quarts des hommes continuaient à se trouver des excuses.

Le projet, qui comprenait une enquête auprès de 100 femmes dont le partenaire avait participé à un PIVC, a également révélé certaines réussites de tels programmes. Par exemple, il a montré qu’un peu plus de la moitié des répondantes à ce sondage ont déclaré se sentir « très en sécurité » après le programme, contre moins d’une sur 10 avant (51 % contre 8 %). Mais bien sûr, cela signifie tout de même que ces programmes ont laissé près de la moitié des répondantes vivre dans la peur.

Certaines victimes préfèrent la voie du PIVC aux poursuites pénales car elles ne veulent pas voir leur partenaire violent, ou le père de leurs enfants, incarcéré. Elles veulent simplement qu’il change et assume ses responsabilités ménagères et parentales. Mais il est difficile de voir comment le fait de participer à de courtes séances de groupe hebdomadaires pendant seulement six mois peut défaire la vie entière de conditionnement patriarcal qui sous-tend les actions violentes, agressives et coercitives des hommes qui maltraitent leur partenaire et leurs enfants. Comme le montre la recherche, les PIVC ne sont en aucun cas un ticket en or pour mettre fin à la violence masculine.

Seules des poursuites et des sanctions réelles peuvent dissuader les hommes violents et véritablement protéger les victimes. Cependant, les autorités britanniques laissent systématiquement tomber les survivantes de violence masculine. Les taux de signalement de la violence conjugale à la police sont en hausse, mais seulement un tiers de ces signalements se terminent par une arrestation. Pendant ce temps, le nombre de renvois de la police aux services de poursuites judiciaires pour inculpation est en baisse. Les organismes publics transmettent de plus en plus à ces programmes la responsabilité de contrer la violence conjugale et de prévenir de futures violences, au détriment des victimes.

Les PIVC peuvent avoir certains usages et certains avantages, mais seulement s’ils vont systématiquement de pair avec des poursuites et des sanctions pénales efficaces. Si les autorités veulent sérieusement contrer la violence intime des hommes, elles devraient cesser d’offrir à ses auteurs des cartes de sortie de prison à bon compte, uniquement parce que c’est pratique.

Julie Bindel

Traduction : TRADFEM

Version originale :   https://www.aljazeera.com/opinions/2022/7/20/stop-handing-get-out-of-jail-free-cards-to-abusive-men?fbclid=IwAR1K1kh2KHM7713VtU8Bfn6AVOUw_xGvW6P36I_oD_CVx8EML8gJvdGoQjg

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