EN SOUVENIR DE NICOLE BROWN SIMPSON

Par Andrea Dworkin, dans Life and Death

Nicole Simpson savait qu’un jour, son mari la tuerait. Elle avait dit à de nombreuses personnes, dont sa sœur, Denise, qu’il la tuerait et qu’il allait s’en tirer. En fait, l’on peut miser sur la connaissance qu’a une femme battue de la capacité de son agresseur à lui infliger des sévices et à échapper aux conséquences de cet acte.

Mais cinq jours avant que Nicole Simpson ne soit assassinée, elle savait, à coup sûr, qu’elle allait mourir. Comment ? Pourquoi ? Quelque chose s’était produit : une confrontation, un appel téléphonique menaçant, une visite non désirée, un acte agressif de Simpson à son égard. Elle ne l’a dit à personne, car, après dix-sept ans de tourments, elle savait qu’il n’y avait personne à qui le dire. Presque partout, la police fait la sourde oreille aux agressions commises contre les femmes par leur entourage masculin, de sorte que n’importe quel mari peut être se comporter en flic brutal doté de la protection tacite de l’État ; à Los Angeles, des policiers rendaient visite à l’agresseur de Nicole Simpson chez lui, en tant que fans.

Rappelez-vous de la vidéo montrant Simpson, après un récital de danse classique, entouré de la famille Brown – un document présentée par la défense pour prouver l’attitude conviviale de Simpson. Quelques heures plus tard, Nicole Simpson était morte. Dans la vidéo, elle se tient aussi loin de Simpson, physiquement, qu’elle peut le faire. Il n’a pour elle aucun signe de tête, aucun geste. Il embrasse sa mère, enlace et embrasse sa sœur, et fait un câlin à son père. Ils lui rendent tous la pareille. Elle a dû avoir l’impression d’être la femme la plus seule du monde. Qu’aurait dû faire Nicole Simpson pour se mettre en sécurité ? Prendre le maquis, changer d’apparence et d’identité, se procurer de l’argent sans laisser de traces, prendre ses enfants et s’enfuir – tout cela dans les jours qui ont suivi son appel à un refuge pour femmes violentées. Elle aurait dû cesser toute communication avec sa famille et ses proches, sans explication, pendant des années, ainsi que quitter sa maison et tout ce qui lui était familier.

Avec la richesse et le pouvoir de cet agresseur, il l’aurait fait traquer ; une équipe d’avocats haut de gamme l’aurait spoliée de ses enfants. Elle aurait été la méchante – écervelée, une salope, honnie comme ravisseuse des enfants d’un héros. Si la violence de Simpson à son égard est sans conséquence maintenant qu’elle a été assassinée, à quel point cela aurait-il été sans importance alors qu’elle, sans ressources, aurait essayé de faire comprendre à un tribunal et au public qu’elle devait fuir pour sauver sa vie ?

Nicole Simpson savait qu’elle ne pouvait pas l’emporter, et elle n’a pas essayé. Au lieu de courir, elle a fait ce que des thérapeutes lui ont dit de faire : être ferme, tracer une ligne. Elle a donc tracé le genre de ligne à laquelle ils faisaient allusion : Simpson pouvait venir au récital mais pas s’asseoir avec elle ou aller dîner avec sa famille, une ligne qui n’était pas une défense contre la mort. Croyant qu’il la tuerait, elle a fait ce que font la plupart des femmes battues : maintenir une apparence de normalité. Il n’y avait pas de justice égale pour elle, pas d’autodéfense à laquelle elle se sentait autorisée. La société l’avait déjà laissée pour morte.

Le même jour où les policiers qui avaient battu Rodney G. King ont été acquittés à Simi Valley, un mari blanc qui avait violé, battu et torturé sa femme, également blanche, a été acquitté pour viol conjugal en Caroline du Sud. Il l’avait gardée attachée à un lit pendant des heures, la bouche bâillonnée avec du ruban adhésif. Il a enregistré sur vidéo une demi-heure de son calvaire, pendant laquelle il lui a coupé les seins avec un couteau. Le jury, qui a vu la cassette vidéo, comptait huit femmes. Interrogées sur les raisons de l’acquittement de cet homme, elles ont répondu qu’il avait besoin d’aide. Elles ont regardé la victime sans la  voir, effrayées de reconnaître en elle une partie d’elles-mêmes, honteuses de sa violation. Il n’y a pas eu d’émeutes par la suite.

La réalité dominante pour les femmes de toutes les races est qu’il n’y a pas d’échappatoire à la violence masculine, car elle est intérieure et extérieure, intime et prédatrice.

Alors que la haine raciale s’est exprimée par une ségrégation forcée, la haine des femmes s’exprime par une proximité imposée, qui rend la punition rapide, facile et garantie.

En privé, les femmes ont souvent de l’empathie les unes pour les autres, au-delà de la race et de la classe sociale, tellement leurs expériences auprès des hommes sont semblables. Mais en public, y compris dans les jurys, les femmes osent rarement manifester cette empathie. C’est pourquoi, quel que soit le nombre de femmes battues, quel que soit le nombre de stades de football que les femmes battues pourraient remplir un jour , chacune se retrouve seule.

Entourée de sa famille, de ses amis et d’une communauté de connaissances aisées, Nicole Simpson était seule. Après s’être tournée vers la police, des procureurs, l’aide aux victimes, des thérapeutes et un refuge pour femmes, elle demeurait seule. Ronald L. Goldman a peut-être été la seule personne en dix-sept ans à avoir le courage d’essayer d’intervenir physiquement lors d’une attaque contre elle ; et il est mort, tué par la même main qui l’a tuée, une main extra-large gantée à grands frais.

Alors que le système juridique a surtout consolé et protégé les agresseurs, lorsqu’une femme est violentée, c’est l’agresseur qu’il faut arrêter ; comme le disait Malcolm X, « par tous les moyens », un principe que les femmes, toutes les femmes, feraient bien de mémoriser. Une femme a droit à son propre lit, à une maison dont elle ne peut pas être expulsée, et à ce que son corps ne soit pas saccagé et fracturé. Elle a le droit de trouver un refuge sûr, d’attendre de sa famille et de ses amis qu’ils arrêtent l’agresseur, par la loi ou par la force, avant qu’elle ne soit tuée. Elle a un droit constitutionnel à une arme et un droit légal de tuer si elle pense qu’elle va être tuée. Et les agressions répétées d’un agresseur devraient légalement être considérées comme une intention de tuer.

Tout le monde est contre la violence faite aux femmes, mais qui a la détermination d’y mettre fin?

Version originale, dans un texte plus long publié dans LIFE AND DEATH : Unapologetic writing on the continuing war against women, Free Press, 1997. https://www.feministes-radicales.org/wp-content/uploads/2010/11/Andrea-DWORKIN-Life-and-Death-Unapologetic-Writings-on-the-Continuing-War-Against-Women-1997.pdf

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