Les hommes et le féminisme : Faites votre propre truc et faites ce qui importe

(Do your own thing and do the right thing)

par Robert Jensen

The Good Men Project / 25 mai 2022

Les personnes qui « font ce qui importe » sont souvent louées pour leur altruisme.

Les personnes qui « font leur propre truc » sont souvent tenues pour égoïstes.

De nombreux choix auxquels nous sommes confrontés, notamment dans les sphères des affaires et des loisirs, semblent mettre en concurrence ces deux aspects de notre nature humaine commune – l’altruisme et l’égoïsme, qui font tous deux partie de la nature de chacun. Nous faut-il aider les autres ou nous aider nous-mêmes ?

Lorsque nous évaluons les choix strictement en fonction de notre intérêt matériel immédiat – ce qui va nous permettre d’obtenir ce que nous pensons vouloir, le « résultat final » à court terme – nous avons souvent l’impression de devoir choisir entre nous-mêmes et les autres. Mais si nous élargissons nos horizons et considérons les effets à long terme de nos actions, non seulement sur les autres mais aussi sur nous-mêmes, alors il y a aussi de nombreuses fois où les deux motivations mènent à la même décision. Le bien collectif et l’intérêt personnel peuvent se conjuguer, et le font souvent.

C’est le principe au cœur de mon argumentation auprès des hommes à propos du patriarcat et du féminisme : il est facile de faire ce qu’il faut lorsque nous réalisons que faire notre propre truc – de la manière dont nous avons été formés en tant qu’hommes dans une société dominée par les hommes, souvent de manière robotique – est non seulement nuisible aux filles et aux femmes mais aussi pas particulièrement bon pour nous.

C’est pourquoi, depuis deux décennies, je dis, aussi souvent que possible, à autant d’hommes que possible : « Le féminisme n’est pas une menace pour les hommes mais un cadeau pour nous. »

Définitions

Pour commencer, je vais vous proposer quelques définitions rapides du patriarcat et du féminisme.

Le patriarcat est un système de domination masculine institutionnalisée. Pratiquement toutes les sociétés actuelles sont, à des degrés divers, patriarcales. Cela ne signifie pas que chaque homme exerce un pouvoir sur chaque femme dans chaque situation, mais plutôt que les hommes exercent un contrôle disproportionné dans des sociétés qui ont longtemps été conçues pour servir les intérêts et les désirs des hommes. Même lorsque les femmes ont imposé des changements aux lois pour obtenir une certaine mesure d’égalité, les pratiques culturelles quotidiennes qui désavantagent les femmes se poursuivent souvent, notamment en ce qui concerne les tentatives des hommes de contrôler le pouvoir reproductif et la sexualité des femmes.

Le patriarcat est un phénomène relativement récent, apparu il y a seulement quelques milliers d’années et créant une dynamique de domination/subordination entre les hommes et les femmes qui perdure aujourd’hui. À partir de cette hiérarchie sociale fondatrice, d’autres dynamiques de pouvoir similaires ont émergé autour d’autres différences, les plus pertinentes aujourd’hui étant la domination européenne/blanche du monde au cours des cinq derniers siècles et la distribution inégale des richesses dans le capitalisme à peu près à la même période. Dans les sociétés complexes qui sont affectées par tous ces systèmes de pouvoir, certaines femmes détiendront plus de richesses et auront un plus grand statut que certains hommes, mais le schéma de la domination masculine perdure.

Le féminisme propose une analyse critique du système sexe/genre dans le patriarcat et offre également un aperçu de ces autres systèmes hiérarchiques. En plus de nous aider à comprendre la société (un projet intellectuel), le féminisme mobilise les gens pour changer ces dynamiques (un projet politique). En tant que mouvement, le féminisme cherche à changer à la fois les politiques publiques et les normes culturelles. Par exemple, les féministes ont cherché à éliminer les règles juridiques qui ont longtemps rendu difficile de poursuivre avec succès les hommes pour viol, tout en remettant en question les façons dont les hommes attendent souvent de partenaires féminines qu’elles soient sexuellement soumises dans les relations consensuelles.

Au cours des années 1970, l’expression « le personnel est politique » war devenue populaire dans le féminisme aux États-Unis et au-delà. Ce n’était pas un slogan complaisant pour déclarer que la politique ne concernait que moi. Au contraire, les femmes reconnaissaient que ce qu’elles avaient pu considérer comme des problèmes personnels – un mari qui ne contribue pas aux tâches ménagères, un patron qui exige des rapports sexuels ou un copain violent – étaient en fait des problèmes politiques, le résultat de la dynamique du pouvoir dans le patriarcat. Les femmes ont souvent pris conscience de ces problèmes grâce à des « groupes de parole », des forums de discussion qui ont créé un cadre pour comprendre leur vie quotidienne.

Les hommes ont eux aussi besoin d’une prise de conscience.

Le féminisme et les hommes : Deux arguments

La plupart des gens – hommes et femmes – peuvent articuler les principes sur lesquels nous prétendons fonder nos actions. Parmi les valeurs que nous citons, il y a la dignité (tous les êtres humains viennent au monde avec la même revendication morale d’une vie épanouissante), la solidarité (les humains sont des êtres sociaux qui profitent de relations significatives au sein d’une communauté) et l’égalité (une parité approximative des ressources est nécessaire pour honorer la revendication de dignité et rendre possible une véritable solidarité).

Si nous prenons au sérieux ces valeurs que nous prétendons honorer, les hommes devraient embrasser le féminisme. C’est l’argument de l’équité : politiquement et personnellement, nous devrions faire ce qui est équitable. Cet argument devrait peut-être suffire à persuader les hommes de rejeter le patriarcat, mais nous savons qu’il est difficile de remettre en question un système qui peut être moralement inacceptable mais qui nous profite également.

Cela conduit à un argument de l’intérêt personnel. Oui, le patriarcat place les hommes dans de nombreuses positions dominantes par rapport aux femmes, qui s’accompagnent de nombreux avantages. Dans le patriarcat, les hommes peuvent gagner plus d’argent que les femmes, avoir plus de chances de gravir les échelons d’une carrière et s’en tirer en faisant moins de tâches ménagères que leur partenaire féminine qui travaille également. Ce sont des avantages réels, mais ils ont un coût. Nous devrions nous demander : comment les hommes souffrent-ils du patriarcat ?

Tout d’abord, soyons clairs : les femmes et les filles souffrent de blessures physiques, psychologiques et spirituelles dramatiques en tant que cibles de l’affirmation du pouvoir des hommes dans le patriarcat. Il n’y a pas d’équivalence entre les conditions et les expériences des hommes et des femmes dans les sociétés patriarcales. Mais les hommes ont un intérêt personnel à embrasser le féminisme, si nous pouvons élargir notre idée de ce que signifie vivre une bonne vie. Les avantages matériels à court terme qui découlent du fait d’être un homme dans le patriarcat se font au détriment de notre pleine humanité.

Plutôt que de faire un exposé, je vais raconter l’histoire de mon adhésion au féminisme radical, vers l’âge de trente ans. Une partie de ce processus a impliqué un travail intellectuel. L’étude de la théorie féministe et la lecture de textes politiques féministes m’ont amené à embrasser un argument convaincant en faveur d’une politique féministe ancrée dans notre engagement moral commun envers la dignité humaine, la solidarité et l’égalité.

Mais une version plus complète de ce récit est que j’ai également embrassé le féminisme par intérêt personnel, par désir de quelque chose de plus dans la vie que ce que le patriarcat offre aux hommes. Je voulais sortir de la compétition sans fin pour « être un homme » telle que définie par le patriarcat et je cherchais un moyen d’être simplement l’être humain que j’imaginais pouvoir être. Grâce au féminisme, j’ai compris que la peur et l’isolement que je ressentais, et que de nombreux autres hommes m’ont dit ressentir, étaient le résultat d’une conception de la masculinité dans le patriarcat qui nous piège dans une lutte sans fin pour le contrôle, la domination et la conquête. Le problème n’était pas mon échec à vivre selon les normes de la masculinité, mais la nature destructrice de la masculinité dans le patriarcat. Et grâce au féminisme, j’ai compris que la façon dont j’étais utilisé dans mon enfance par d’autres garçons et des adultes n’était pas le résultat de ma faiblesse ou de mon échec, mais le produit du système brutal de sexe/genre du patriarcat, qui sexualise la domination et la subordination dans de nombreuses relations définies par un pouvoir inégal.

J’en suis également venu à comprendre que le patriarcat n’avait pas seulement limité ma vie et m’avait laissé vulnérable dans ma jeunesse, mais qu’il m’avait entraîné à embrasser cette dynamique de domination/subordination en vieillissant. Je ne me suis peut-être jamais senti « assez viril », mais j’ai fini par en apprendre suffisamment pour mettre en pratique certaines de ces normes de masculinité destructrices d’une manière dont je n’étais pas fier. Nous voulons comprendre comment nous avons été blessés, mais à moins d’être des sociopathes, nous avons aussi le désir ardent de comprendre comment et pourquoi nous avons blessé d’autres personnes. Le féminisme fournissait un cadre pour comprendre les blessures que j’avais endurées et celles que j’avais infligées, en expliquant comment l’imposition par le patriarcat d’une hiérarchie sexe/genre était l’une des forces clés qui structuraient le monde dans lequel je vivais.

Le cadeau du féminisme

En grandissant, j’avais été socialisé pour croire que tout ce que les féministes voulaient allait probablement être mauvais pour moi. J’avais été formé à voir les féministes comme une menace, ce que j’acceptais parce que je connaissais si peu le féminisme. Mais une fois que j’ai lu des écrits féministes et rencontré des femmes féministes, j’ai réalisé qu’elles ne représentaient une menace que pour mes avantages non mérités, que je savais injustes. Plus j’apprenais, plus je me rendais compte que plutôt qu’une menace, les féministes nous offraient un cadeau à nous, les hommes. Le féminisme donne aux hommes une chance d’être pleinement humains, de s’efforcer de mener des vies plus riches et plus significatives que ce que le patriarcat pourrait jamais offrir.

L’endroit oùces constats sont les plus explicites est celui de la sexualité. Lorsque les hommes hétérosexuels considèrent la sexualité comme étant principalement l’acquisition du plaisir physique – lorsque l’objectif est de « se faire des [insérer ici n’importe quels termes qui sexualisent et objectivent les femmes », alors utiliser les femmes pour obtenir autant de plaisir sexuel que possible semble être une bonne affaire. (Les hommes gays font aussi parfois le même calcul pour utiliser d’autres hommes.) Si ce plaisir provient parfois de l’utilisation de femmes dans la pornographie et la prostitution, pas de problème. Tant que les hommes obtiennent ce que nous voulons, il est facile pour beaucoup d’entre nous d’ignorer les effets négatifs infligés aux filles et aux femmes. « Faire son propre truc » peut nous procurer des expériences sexuelles si intenses que nous ne nous soucions pas de faire ce qui importe.

Mais si nous reconnaissons que notre vie sexuelle peut être plus qu’une simple quête de plaisir, que l’intimité et la connexion émotionnelle sont des éléments cruciaux de la sexualité, alors l’achat et la vente du corps des femmes est non seulement une erreur, mais n’est pas non plus dans notre intérêt. Nous ne pourrons jamais être pleinement humains si nous acceptons les normes patriarcales en matière de sexualité, notamment l’exploitation des femmes par les hommes dans « l’industrie du sexe » Faire ce qui importe en refusant de participer aux industries de l’exploitation sexuelle s’avère être dans notre propre intérêt, si nous voulons vivre les vies les plus riches et les plus significatives possibles.

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Robert Jensen est professeur émérite à l’école de journalisme et des médias de l’université du Texas à Austin et membre fondateur du conseil d’administration du Third Coast Activist Resource Center. Il collabore avec New Perennials Publishing et le New Perennials Project du Middlebury College.

Jensen est le co-auteur, avec Wes Jackson, de « An Inconvenient Apocalypse : Environmental Collapse, Climate Crisis, and the Fate of Humanity », qui sera publié en septembre 2022 par l’University of Notre Dame Press. Il est également l’hôte de « Podcast from the Prairie » avec Jackson.

Jensen est l’auteur de « The Restless and Relentless Mind of Wes Jackson : Searching for Sustainability » (University Press of Kansas, 2021) ; « The End of Patriarchy : Radical Feminism for Men » (2017) ; « Plain Radical : Living, Loving, and Learning to Leave the Planet Gracefully » (2015) ; « Arguing for Our Lives : A User’s Guide to Constructive Dialogue » (2013) ; « All My Bones Shake : Seeking a Progressive Path to the Prophetic Voice » (2009) ; « Getting Off : Pornography and the End of Masculinity » (2007) ; « The Heart of Whiteness : Confronting Race, Racism and White Privilege » (2005) ; « Citizens of the Empire : The Struggle to Claim Our Humanity » (2004) ; et « Writing Dissent : Taking Radical Ideas from the Margins to the Mainstream » (2001).

On peut joindre Jensen à l’adresse rjensen@austin.utexas.edu. Pour vous inscrire à une liste de diffusion afin de recevoir les articles de Jensen, rendez-vous sur http://www.thirdcoastactivist.org/jensenupdates-info.html.

Suivez-le sur Twitter : @jensenrobertw

Version originale: https://goodmenproject.com/featured-content/men-and-feminism-kpkn/

Traduction : TRADFEM

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