La justice réparatrice est un rêve devenu réalité pour les agresseurs.

New York trahit les victimes de viol

par JULIE BINDEL, 27 mai 2022, sur la plate-forme UNHERD

« Comment une femme victime de viol peut-elle « guérir » ou se sentir «empouvoirée » en rencontrant face à face son agresseur ? »

« Pendant bien trop longtemps, la réponse de notre ville à chaque problème de société a été de jeter des gens en prison. » Dans un discours passionné prononcé en 2019, le maire de New York a annoncé des réformes complètes du système de justice pénale (SJP). « Nous avons sacrifié des générations à l’incarcération de masse », a poursuivi Bill de Blasio, « principalement des jeunes hommes de couleur. »

Un investissement de 391 millions de dollars allait s’attaquer aux causes profondes de l’incarcération en finançant des services de santé mentale, de logement et de réhabilitation, ainsi qu’un programme baptisé « Community Based Violence Reduction » (Réduction de la violence communautaire). Jusqu’ici, rien à redire. Mais les réformes proposées allaient redéfinir également la manière dont les victimes et les délinquants devraient être traités, avec un financement accru de la « justice réparatrice » dans les « cas de délits graves qui, autrement, entraîneraient des peines de détention et d’incarcération ».

Cette notion de justice réparatrice (JR) est décrite comme une alternative à la prison ; c’est une réponse non punitive aux comportements criminels. L’idée est de réunir la personne qui a infligé le préjudice (le « responsable », dans le nouveau jargon de la JR) et sa victime, souvent en présence de représentants de la collectivité. L’agresseur est censé accepter la responsabilité du préjudice infligé et parvenir à un accord avec la victime sur une manière de se racheter.

Les réformes proposées par de De Blasio ont été saluées par les militants de la réforme des prisons, ainsi que par à peu près tous les progressistes de l’État. Alissa Ackerman, chercheuse en politique sur les crimes sexuels à l’Université d’État de Californie et l’une des rares animatrices de séances de justice réparatrice pour les victimes de viol, a affirmé que la JR « permet aux survivantes de faire entendre leur douleur et de faire reconnaître leur récit, tout en donnant à l’auteur du préjudice l’occasion de répondre de ses actes ».

J’ai parlé à un partisan de la JR, qui a demandé à ne pas être identifié « de peur d’être considéré comme étant de connivence avec les femmes blanches aux politiques carcérales ». Lui-même blanc, c’est un avocat nouvellement formé à Washington DC, qui est spécialisé dans le « remplacement du système raciste par un véritable processus de guérison pour les deux parties ». « Les féministes anti-viol sont probablement responsables de l’incarcération de plus d’hommes noirs que quiconque dans l’Amérique d’aujourd’hui, lance-t-il. L’enfermement des Afro-Américains est un produit de l’esclavage. » Il poursuit en suggérant un processus de « résolution communautaire » et des « stratégies non violentes » face aux agressions à caractère sexuel.

Mais pour les militantes féministes qui font depuis longtemps campagne contre la violence sexiste et qui ont vu de près les conséquences des réformes instaurées au cours des trois dernières années, la JR constitue le contraire absolu de la justice.

Sarah, dont j’ai changé le nom, dirige un service de soutien aux victimes de violence masculine à New York et se dit « consternée » que la JR devienne un substitut aux sanctions de la justice pénale. « Ce que nous voyons, c’est ce que nous avons toujours vu, me dit-elle, à savoir la sous-application de la loi par la police et la sous-protection des femmes, y compris celle des femmes de couleur. Mais certains militants du mouvement Black Lives Matter prétendent que les féministes qui réclament des sanctions judiciaires pour les viols et les violences conjugales sont carrément racistes, parce que les hommes noirs sont surreprésentés dans la population carcérale. » En conséquence, elle m’a dit que « les femmes noires et brunes, les femmes autochtones … sont celles qui subissent les conséquences du fait que nous ne tenons pas les hommes responsables de leur violence. Ce sont elles qui sont assassinées et violées et leurs agresseurs demeurent en liberté. »

Selon les idéaux de la JR, après qu’un crime a été commis, le délinquant et la victime doivent se rencontrer face à face. La victime ne doit pas blâmer ou juger l’auteur du crime, mais plutôt décrire l’impact sur elle du délit, afin de « guérir » et de « s’empouvoirer ». La JR considère la victime et l’auteur du crime comme égaux, ayant tous deux besoin de soutien et de compréhension. Soi-disant calquée sur les pratiques de résolution des conflits de certaines cultures indigènes, il est beaucoup question de cercles. Des cercles de guérison sont organisés pour l’auteur du crime, avant qu’un cercle de condamnation n’ait lieu ; plus tard, il y a des cercles de suivi. Les résultats peuvent inclure des excuses ou une compensation financière. Certain·es participant·es, y compris la victime, doivent signer un accord de confidentialité.

La JR est considérée comme un remède approprié à la violence conjugale, aux agressions sexuelles d’enfants et à la traite à des fins sexuelles, entre autres crimes violents principalement commis par des hommes. La plupart de ces crimes sont commis contre des femmes par des hommes qu’elles connaissent : membres masculins de la famille, partenaires et collègues. « Les auteurs de ces délits ont travaillé très dur, souvent pendant des années, pour conditionner la personne qu’ils maltraitent à ne pas divulguer, à minimiser, à protéger leurs émotions et leur réputation, explique Sarah. Ils ont utilisé des tactiques de manipulation pour inspirer le doute de soi, le blâme et la peur, à la personne qu’ils agressent. »

Et les victimes de ce type d’agressions peuvent se sentir contraintes par les pratiques de la JR, qui sont menées, me dit Sarah, « sans aucune compréhension de la dynamique du pouvoir et du contrôle, de l’impact d’un lien induit par un traumatisme, et aussi de la quantité de temps et d’engagement qu’il faut réellement pour susciter un véritable changement de comportement chez les agresseurs. »

Je rencontre aussi Diane (dont j’ai changé le nom) dans un café de Harlem, à New York. Elle m’a été présentée par sa conseillère en matière de viol. Diane a été gravement agressée sexuellement par un membre senior de son église, après avoir été ciblée et harcelée sexuellement par lui pendant des mois. « J’ai décidé de le dénoncer à la police, malgré le fait que ma communauté est rarement bien servie par les flics. » Diane et l’agresseur sont afro-américains. « Il y a trop de jeunes gens vulnérables dans l’église, ajoute-t-elle, et je ne voyais pas pourquoi il devrait empoisonner la congrégation. »

L’auteur, considéré comme un « homme de bonne moralité », sans condamnation pénale préalable, a admis l’accusation moins grave d’attouchement sexuel inapproprié, a nié avoir commis une agression sexuelle grave et a accepté de participer à des sessions de justice réparatrice.

« J’ai été contactée par le service local qui gère cette filière, dit Diane. Ils m’ont dit qu’il était important de parvenir à un accord et de rétablir la confiance. On m’a dit qu’il n’y avait rien à gagner à l’emmener sur un chemin où il pourrait finir en prison. J’ai eu l’impression de ne pas avoir le choix. »

Mais après s’être renseignée sur la JR, Diane a décidé de ne pas y participer. « J’ai été jugée et blâmée par le service, dit Diane, comme si j’avais dû accepter les restes de la table et lui faire dire « désolé », ou autre chose. Il s’en est tiré avec ce qu’il m’a fait, et un homme comme lui prétendant regretter ce qu’il a fait ne ferait que mentir. »

Un rapport , publié en 2016, est souvent utilisé pour justifier le remplacement des sanctions pénales par la JR. Il s’intitule “Restorative Practices in cases of Intimate Partner Violence, Sexual Assault and Dating Violence: A Roundtable Discussion”. (Pratiques réparatrices dans les cas de violence entre partenaires intimes, d’agression sexuelle et de violence dans les fréquentations : Une table ronde). Si on y affirme que la JR est centrée sur les victimes de violence et leurs besoins, le rapport révèle aussi, ironiquement, quels intérêts sont réellement priorisés dans le processus. Un participant aurait déclaré à propos des auteurs de violence masculine : « Est-ce que nous les blâmons réellement en tant qu’auteurs de violence lorsqu’ils ont été violés à un jeune âge ? »

Être exempté du système de justice pénale et mis dans une situation où tout le monde doit faire preuve d’empathie à son égard – y compris sa victime, à qui il est interdit de le blâmer ou de lui faire honte – est un rêve devenu réalité pour un agresseur.

Comme la plupart des gens de gauche, je crois que seuls les criminels les plus dangereux devraient être enfermés. J’ai critiqué le fait que les personnes les plus vulnérables et privées de leurs droits sont les plus susceptibles de se retrouver en prison. Mais la campagne pour mettre fin à la violence masculine est l’œuvre de ma vie. Les victimes doivent passer en premier. Un prestataire de services travaillant avec des victimes d’agressions sexuelles décrit les témoignages de jeunes survivantes californiennes qui disent « en avoir marre d’aller dans les cercles de viol ». Elle a également entendu parler de femmes et de filles de couleur qui subissent des pressions pour s’engager dans des processus de JR au lieu de porter plainte à la police.

Bien que la JR ne soit pas encore largement pratiquée partout aux États-Unis, elle gagne en popularité dans plusieurs États, et menace de devenir une politique fédérale. Dans son budget 2022, l’Office on Violence against Women (Bureau de lutte contre la violence à l’égard des femmes a demandé 25 millions de dollars, « pour soutenir les réponses de justice réparatrice à la violence conjugale, aux agressions sexuelles et au harcèlement criminel, ainsi que la recherche, l’évaluation et l’assistance technique liées à ces réponses ».

Les médias affirment constamment que la recherche démontre l’efficacité de la JR. Un article, rédigé par Mary P Koss, est souvent cité. Koss a demandé aux victimes de remplir un questionnaire sur leurs symptômes de stress post-traumatique avant et après leur participation à des sessions de JR, et en a conclu que les victimes qui terminent un processus de JR présentent une diminution marquée de ces symptômes. Mais les symptômes du SSPT diminuent presque inévitablement à mesure que le temps passe après l’événement traumatique. Demander aux victimes et aux auteurs de crimes graves de « s’embrasser et de passer à autre chose », comme le décrit Sarah, n’a tout simplement pas été démontré par la recherche comme étant efficace.

J’ai demandé à plusieurs spécialistes de la violence envers les femmes s’il existait des données fiables sur l’efficacité de la JR et j’ai reçu un « non » catégorique. Lorsque j’ai parlé à Marcia, une défenseuse chevronnée des victimes de la violence masculine, elle a souligné que dans les cas de violence conjugale, mettre l’agresseur et la victime dans une pièce ensemble est « carrément dangereux ». Les auteurs de violences conjugales, comme ceux d’agressions sexuelles, sont plus susceptibles que tout autre délinquant de répéter leurs crimes – souvent contre la même victime. Mais les évaluations très médiatisées de la JR n’incluent pas de suivi qui mesure la récurrence de la violence dans les scénarios de violence conjugale.

Marcia a demandé l’anonymat car « en ce moment, il y a tellement d’intolérance à gauche que même celles et ceux d’entre nous qui font partie de la gauche craignent des représailles si nous ne nous plions pas ». Elle souligne que les victimes de viol veulent que leurs violeurs soient poursuivis, mais avec la gauche qui défend la JR, les victimes « ont l’impression qu’aucun mouvement ne les appuie. Elles se sentent complètement isolées ».

L’idée que les crimes graves, sexuels et violents devraient être traités par des « leaders communautaires », en dehors du système de justice pénale, est au mieux d’une naïveté choquante. Au pire, elle revictimise les femmes et donne un laissez-passer aux auteurs de ces crimes. Les municipalités libérales comme New York mènent une expérience avec la sécurité et la vie des femmes – et ignorent tout ce que les femmes ont à dire à ce sujet.

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Julie Bindel est journaliste d’enquête, autrice et militante féministe. Son plus récent ouvrage a pour titre Feminism for Women: The Real Route to Liberation (Hachette, 2021

Version originale : https://unherd.com/2022/05/new-york-is-betraying-rape-victims/

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