Y a-t-il un libre choix dans la prostitution ? Je ne sais pas et ce n’est pas important non plus.

Par Dana Levy

Je ne compte plus le nombre de fois où j’ai entendu, au cours d’une discussion sur la prostitution et l’industrie du sexe, que « certaines femmes en fot le choix » afin de « prouver » que cette industrie doit exister. Je n’ai jamais bien compris cet argument. Ces personnes suggèrent-elles que tout ce qu’il faut pour justifier une pratique, aussi épouvantable soit-elle, est de trouver quelqu’un qui choisirait de s’y adonner ? Tout abus ou torture pourrait-il être justifié s’il y a quelqu’un qui accepte d’être abusé ?

Je pense que tout ce discours sur le libre choix convient lors d’un cours de philosophie, mais pas aux discussions sur la prostitution. Ce n’est pas que personne ne choisit jamais de gagner de l’argent en se prostituant, certaines le font, mais le fait est que la question du libre choix n’est tout simplement pas pertinente, pour plusieurs raisons :

Premièrement, pour avoir le libre choix, il faut connaître les conséquences futures de ce choix, et quelle est la probabilité que chaque conséquence se produise effectivement dans son cas. Il existe des femmes toxicomanes qui se sont prostituées pour payer leur dépendance à la drogue. Il y a des jeunes filles qui se font prostituer par des hommes adultes. Il y a des femmes qui ont été arnaquées pour devenir des prostituées. Dans les exemples précédents, aucune de ces femmes n’avait le plein contrôle de sa décision de se prostituer, l’argument du « libre choix » ne s’applique donc pas à elles.

Qu’en est-il des jeunes femmes, de plus de 18 ans, qui n’ont pas souffert d’une dépendance ou d’une pauvreté extrême, mais qui se sont simplement dit « Je vais gagner beaucoup d’argent et ensuite retourner à ma vie normale » ? Que dire de ces mères célibataires dont le compte en banque a été saisi et qui se disent « Je vais juste payer mes dettes et retourner à ma vie normale » ? Elles sont censées avoir fait un « libre choix ». Leurs alternatives sont limitées, mais c’est tout de même un choix. Malheureusement, dans la plupart des cas, la liberté de choisir s’arrête lorsque vous voulez quitter le cycle de la prostitution. Les femmes qui se prostituent, les survivantes de la prostitution, les bénévoles, les psychologues et les travailleurs sociaux, tous savent que la plupart des femmes veulent quitter ce cycle mais ne le peuvent pas. Des mécanismes psychologiques, sociaux, financiers et institutionnels bloquent leur chemin vers la réhabilitation. Par conséquent, même lorsque la prostitution est une sorte de choix, il s’agit d’un choix à sens unique.

Ce choix à sens unique pourrait théoriquement être libre s’il était conscient, mais aucune femme qui entre dans le cycle de la prostitution ne voit que le chemin du retour est bloqué. L’industrie du sexe est entourée de mythes et de fausses informations. Des livres et des films dépeignent en général l’industrie du sexe comme un monde de glamour sombre et décadent. Un peu dangereux mais fascinant et plein d’aventures. Des mythes comme « c’est de l’argent facile » et « une jolie fille peut gagner beaucoup d’argent pour ce que tout le monde fait gratuitement » jouent un rôle central dans les discussions publiques. Ces mythes empêchent l’accès aux informations nécessaires pour faire un vrai choix.

La liberté de choix n’est pas tout. La liberté de choix n’est pas synonyme de quelque chose de bon, et une liberté limitée n’est pas synonyme de quelque chose de mauvais. La reine d’Angleterre n’a pas choisi d’être la reine. À l’inverse, il existe des personnes dont la qualité de vie est terrible en raison de mauvaises décisions. Nous devons nous demander qui a vraiment besoin de notre protection.

L’industrie du sexe fait payer un lourd tribut à chacune d’entre nous. Les femmes qui se prostituent sont les victimes directes et immédiates de l’industrie du sexe. Cependant, d’autres facteurs – individuels, systémiques et institutionnels – sont affectés par cette industrie. Je suis mère de filles et je veux avoir la liberté d’élever mes filles dans une société sans prostitution. Dans une telle société, aucune crise financière, familiale ou malheureux hasard ne conduira jamais mes filles dans l’abîme de l’industrie du sexe. Je me demande alors : « Qu’en est-il de ma liberté de choix ? Qu’en est-il de la liberté des femmes de choisir de ne pas vivre dans un monde où il est normal de « se procurer » des rapports sexuels non désirés ? Si ce n’est pas par la force, alors par l’extorsion, si ce n’est pas par l’extorsion, alors par la drogue et si ce n’est pas par la drogue, alors par l’argent.

Nous devons nous interroger sur la liberté de choix de toutes les personnes, sur les opersonnes obligées de financer des systèmes sociaux de soutien, et sur la réhabilitation parfois futile de femmes dont le mauvais sort aurait pu être évité ? Nous sommes tou·tes d’accord, à l’exception des libertaires purs et durs, pour dire qu’il est de notre devoir en tant que société de soutenir ces femmes. Mais ne serait-il pas plus bénéfique pour tout le monde que la situation dans laquelle elles ont besoin de l’aide publique puisse être évitée en premier lieu ? Ce n’est pas seulement mon avis. De nombreuses femmes qui se prostituent disent : « J’aimerais pouvoir revenir au point de départ pour ne pas avoir eu à en arriver là. » La souffrance de ces femmes est d’intérêt public, et nous devrions tous décider s’il vaut la peine de les sacrifier pour le bénéficier des hommes qui veulent acheter du sexe.

Dana Levy est une survivante de l’industrie du sexe israélienne qui promeut le modèle nordique dans son pays. Ses articles sont publiés dans des journaux locaux. Elle a très aimablement envoyé cette traduction d’un de ses articles à Nordic Model Now!, accompagnée d’un message de remerciement pour ce qu’elle décrit comme notre « formidable travail ». En retour, nous la remercions pour son travail remarquable.

Autres articles de Dana Levy: https://nordicmodelnow.org/tag/dana-levy/

Traduit par TRADFEM

Version originale : https://nordicmodelnow.org/2018/12/08/prostitution-and-free-choice/  

2 réflexions sur “Y a-t-il un libre choix dans la prostitution ? Je ne sais pas et ce n’est pas important non plus.

  1. Ne pas manquer de rappeler que l’âge moyen d’entrée dans la prostitution est 14 ans et que nombre de jeunes filles qui se prostituent ont subi des agressions sexuelles dans leur enfance.

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    • Et que la prostitution cache donc, en réalité, la question de la pédophilie.
      Le rappel pourrait être un bon outil militant, puisque la stratégie militante des proxénètes est tournée vers l’évitement de la réalité, le non-dit, l’euphémisme (« TDS », « consentement », « escort » etc…).

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