Lobby trans: La pose ‘No debate’ n’est plus une option.

La persuasion fonctionne : trois nouveaux livres de féministes critiques du genre ont attiré l’attention du public en dépit d’un blocus du monde de l’édition.

Par Ellen Pasternack

22 septembre 2021 sur le blog Artillery Row

Ellen Pasternack est doctorante en biologie de l’évolution à Oxford. Elle est sur Twitter au @pastasnack_e.

L’idéologie de l’identité de genre a débuté comme façon de conceptualiser les personnes transgenres. Selon ce système de croyances, ces personnes ont une identité de genre qui ne correspond pas au sexe qui leur a été « assigné à la naissance ». Cette idéologie bénéficie actuellement de l’aval des gouvernements, des établissements d’enseignement et des ONG du monde entier – un état de fait qui s’est produit avec remarquablement peu de commentaires. Contredire ce dogme est devenu soudainement tabou, même par le biais de déclarations que personne n’aurait considérées comme controversées il y a dix ans, comme le fait de soutenir que le recensement national devrait continuer à collecter des données sur le sexe biologique des personnes, ou que le sexe lui-même est une caractéristique fixe et binaire.

Malgré ces pressions, l’été 2021 a vu la publication en anglais de trois nouveaux essais documentés écrits par des féministes « critiques du genre » qui s’opposent à cette idéologie.

L’ouvrage de Kathleen Stock constitue une vivisection complète d’une idéologie truffée de graves défauts.

En mai, la philosophe britannique Kathleen Stock a porté un regard critique sur les fondements de ce qu’elle appelle la « théorie de l’identité sexuelle » dans son livre Material Girls : Why Reality Matters for Feminism (Little, Brown). Le livre de Kathleen Stock est une analyse méticuleuse et impartiale;  mais même ainsi, elle revient à une vivisection assez complète d’une idéologie criblée de graves défauts : définir circulairement une femme comme « toute personne qui s’identifie comme une femme », par exemple, a autant de sens que d’expliquer qu’une théière est « tout objet qui est une théière ». En lisant son livre, on a presque de la peine pour les idéologues appelées à défendre des idées fragiles contre des critiques aussi directes que celles de Mme Stock.

En juillet est paru Trans : When Ideology Meets Reality (Onlyword), une enquête journalistique sur les conséquences réelles de l’idéologie du genre, réalisée par Helen Joyce, rédactrice au journal The Economist. Et ces conséquences ne manquent pas. Qu’il s’agisse de l’hébergement de délinquants sexuels masculins trans-identifiés dans des prisons avec des femmes très vulnérables ou des préjudices subis par les enfants non conformes au genre aux mains d’un corps médical motivé par l’idéologie, il semble que des comptes soient en souffrance depuis longtemps sur de nombreux fronts. Joyce a déclaré sur Twitter qu’une « fureur glaciale » avait motivé sa rédaction de ce livre, et il n’est pas difficile de comprendre pourquoi.

L’ajout le plus récent à cette brochette est Feminism For Women : The Real Route to Liberation (Little, Brown) de Julie Bindel. Elle a été l’une des toutes premières journalistes à attirer l’attention sur les conflits entre le féminisme et le militantisme trans. Dès 2004, elle a parlé d’un refuge pour femmes violentées de Vancouver, poursuivi en justice par un transfemme en raison de sa politique consistant à n’accepter que des femmes comme conseillères bénévoles – ce qui, rétrospectivement, est étrangement prémonitoire, car ce refuge fait l’objet d’une attention internationale et d’attaques de plus en plus hostiles en raison de sa position d’« exclusion des transgenres ».

Feminism for Women jette un regard plus vaste sur le féminisme dans la Grande-Bretagne du XXIe siècle ; bien qu’il ne s’agisse pas d’un livre sur l’identité de genre, le militantisme trans est désigné sans ambages comme l’un des antagonistes. Par exemple, Bindel s’étend longuement sur les tactiques agressives d’exclusion des tribunes utilisées contre les personnes et les groupes dont le féminisme subit des accusations de transphobie. Ce qui manque à ce livre en termes de clarté de la prose par rapport aux deux autres, il le compense par un dynamisme et un franc-parler rafraîchissants. Combien de journalistes féministes insisteraient sur le fait que les femmes ont le droit de donner la priorité à leurs propres besoins sur « des hommes aux organes génitaux totalement intacts qui décident simplement qu’ils sont des femmes à ce moment-là » ?

Les trois livres ont été bien accueillis, avec des critiques positives dans les grands journaux de tout l’éventail politique, du Telegraph au Guardian.

Trans a été particulièrement bien reçu : il a atteint la quatrième place de la liste des best-sellers du Sunday Times et a fait l’objet d’une critique élogieuse dans le Times par David Aaronovitch, qui a écrit : « Je ne suis plus indécis […] Le pénis est un organe sexuel masculin, les hommes ne font pas de bébés. Les femmes existent. »

Un autre critique du Times a comparé Trans à The Transgender Issue : An Argument for Justice du Shon Faye, un masculiniste qui prend la position opposée, Joyce arrivant résolument en tête dans cette comparaison : « C’est une expérience étrange […] de réaliser que beaucoup de ces idées sont grand public ». Il a même atteint les pages du New York Times (hérissant les plumes du commentariat de gauche américain) – un tournant impressionnant pour tout livre publié en dehors des États-Unis.

Il n’a pas été facile de trouver des éditeurs et des rédacteurs en chef favorables à la diffusion de ces textes.

« Bien que ces livres aient été publiés avec de fortes ventes et des critiques favorables, il n’a pas été facile de trouver des éditeurs et des rédacteurs », explique Caroline Hardman, l’agent littéraire de Stock et Joyce. Elle me dit que, alors qu’en temps normal, il y aurait eu « une sorte de bataille de petits pains » entre les agents et les éditeurs pour « un livre intelligent sur un sujet brûlant, écrit par quelqu’un qui a des références universitaires », on a assisté au contraire à un manque d’intérêt concerté. Helen Joyce a été abandonnée par son agent initial ; Joyce et Stock ont été rejetées par de nombreuses maisons d’édition et n’ont pas trouvé d’éditeurs aux États-Unis (ce seront plutôt les versions britanniques qui seront vendues en Amérique du Nord)

NDT : La version française de TRANS : Quand l’idéologie se heurte à la réalité sera publiée bientôt par l’éditeur québécois M ÉDITEUR. Feminism for Women est également en cours de traduction.

De plus, de nombreuses librairies semblent avoir pris la décision de ne pas mettre en avant ces trois titres, voire de ne pas les commander du tout. Sur les trois grandes librairies que j’ai consultées depuis la sortie de TRANS, je ne l’ai vu que dans l’une d’entre elles, discrètement rangé sur une étagère et loin des présentoirs de table où l’on s’attendrait à trouver un nouveau best-seller ayant reçu une bonne critique – contrairement au placement bien en vue dont jouit The Transgender Issue de Faye dans les trois magasins que j’ai visités.

Selon Mme Hardman, tout cela équivaut à une inquiétante « censure feutrée » de la part de l’industrie de l’édition et de la librairie. En fin de compte, il s’agit également d’une mauvaise décision commerciale. La frilosité d’un petit nombre de gardes-chiourmes empêche le marché libre de fournir des livres pour lesquels il existe clairement un appétit, tandis qu’Amazon s’empare des bénéfices que les distributeurs Waterstones et Foyles ne touchent pas.

Malgré cela, la publication de ces livres, et surtout leur couverture dans les journaux grand public, confère au féminisme critique du genre une légitimité qui aurait été inconcevable il y a cinq ans à peine. Lorsque j’ai commencé à m’investir dans le débat sur l’identité de genre vers 2014, il était rare d’entendre la question discutée dans le « monde réel » en dehors des campus universitaires. Alors que l’idéologie du genre gagnait en domination, les perspectives critiques étaient rares, largement limitées à quelques blogs solitaires et groupes de médias sociaux.

Qu’est-ce qui a changé ?

Il est difficile de désigner un événement unique, mais un catalyseur est apparu en 2017, lorsque le gouvernement de Theresa May a proposé une réforme de la Loi britannique sur la reconnaissance du genre, qui aurait fait du sexe légal une question de déclaration personnelle et supprimé le droit des femmes à des services non mixtes. C’est au cours de la consultation publique sur cette proposition que la discussion sur l’identité de genre a semblé soudainement migrer du réseau privé Mumsnet et de la plate-forme Twitter pour entrer dans le monde réel.

Des groupes de base tels que Woman’s Place UK et Fair Play For Women ont vu le jour, organisant des réunions publiques dans tout le pays et distribuant des tracts dans les centres-villes pour sensibiliser le public. Bien que nombre de ces réunions aient fait l’objet de vives protestations, de blocages, de perturbations et même d’une alerte à la bombe, les techniques agressives de réduction au silence sont devenues de moins en moins efficaces une fois qu’une masse critique d’attention a été attirée.

À partir de 2019, il y a également eu plusieurs affaires judiciaires très médiatisées centrées sur l’idéologie de l’identité de genre et portées par un sociofinancement. Les plus significatives comprennent le recours au Tribunal du travail de Maya Forstater, qui a perdu son emploi dans un groupe de réflexion après avoir tweeté ses pensées sur la réforme de la Loi sur la reconnaissance du genre, et la révision judiciaire intentée par Keira Bell, une jeune femme qui estime que son traitement à l’adolescence par le service de développement de l’identité de genre du National Health Service avait été nuisible et injustifié. Ces deux affaires ont suscité une attention médiatique considérable. Bien que la victoire initiale de Bell ait été annulée en appel cette semaine, son cas et celui de Forstater ont mis en lumière des pratiques douteuses qui n’avaient jusqu’alors fait l’objet d’aucun examen. Sous la lumière d’un contre-interrogatoire, il n’est pas possible de s’appuyer sur des accusations de sectarisme pour écarter les questions délicates.

La Grande-Bretagne a la chance de disposer d’un système judiciaire et de médias relativement non partisans, et l’idéologie de l’identité de genre a des partisans et des adversaires dans tous les partis politiques. En Amérique, où les questions de « guerre des cultures » sont profondément ancrées dans les lignes politiques des partis et où les tribunaux et les médias sont de plus en plus polarisés, il est difficile d’imaginer ce qu’il faudrait pour ouvrir une conversation productive sur l’identité de genre.

Des essais critiques du genre bousculent le sexisme du monde anglo-saxon de l'édition. Des traductions sont en préparation.

Irreversible Damage a été presque complètement ignoré par la presse grand public.

La différence de tonalité outre-Atlantique peut être illustrée par la réaction à Irreversible Damage (Regnier), un livre publié l’année dernière par la grande journaliste américaine Abigail Shrier, qui critique la transition médicale des adolescents. À ce jour, l’ouvrage a été presque totalement ignoré par la presse grand public. Récemment, l’American Booksellers Association s’est excusée pour l’ « incident grave et violent » qu’elle aurait commis en incluant le livre de Shrier dans un encart recommandant des titres à des abonnés ; lorsqu’un rédacteur du blog très respecté Science Based Medicine a publié une recension du livre, la réaction des autres rédacteurs a été de retirer précipitamment ce texte et de publier une série de billets bizarres et pleins d’erreurs pour le dénoncer. Ces deux rédacteurs ont ensuite admis qu’aucun d’entre eux n’avait lu Irreversible Damage.

Au Royaume-Uni du moins, il semble que les féministes critiques du genre aient suffisamment gagné en légitimité pour qu’il soit de plus en plus difficile d’éviter de se confronter à leurs arguments. Des slogans tels que « Répétez après nous : les femmes trans sont des femmes » ne peuvent fonctionner que lorsque les dissident-e-s peuvent être chassé-e-s de Twitter, mais maintenant que les « TERF » ont atteint le grand public, le blocus « No Debate » n’est plus une option. Le débat a lieu, qu’on le veuille ou non : la seule question est de savoir qui sera prêt à se sortir les doigts des oreilles et à y participer.

Ellen Pasternack

Traduction TRADFEM

Version originale : https://thecritic.co.uk/no-debate-no-longer-an-option/

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