La guerre entre les «baby boomers» et la génération Z nuit tant aux filles qu’à leurs mères

par Julie Bindel dans The Telegraph du 2 septembre

À 59 ans, je me situe à l’extrémité la plus jeune de la génération dite des « baby-boomers », ayant manqué la génération X de trois ans à peine. On m’accuse également d’être une « Karen » – un stéréotype sexiste de la femme d’âge moyen irritante qui demande constamment à « parler au responsable ».

Le fossé générationnel ressemble actuellement à un gouffre. Comme l’a dit Julia, membre de la génération Z (actuellement âgée de 6 à 24 ans) à propos de mon groupe d’âge : « Elles sont généralement racistes, homophobes et transphobes, ne croient ni aux vaccins ni au changement climatique et sont aussi, pour la plupart, les parents des enfants de la génération Z. »

Aïe! D’où vient tout cela ? Pourquoi tant de filles de féministes de la deuxième vague se disputent-elles avec leurs mères sur ce qu’est réellement le féminisme ?

Pour de nombreuses jeunes femmes, le féminisme n’est plus une question de libération du patriarcat (comme c’est le cas pour moi) mais de liberté personnelle, de choix et d' »autonomisation ». Mais, comme je l’ai découvert en faisant des recherches pour mon nouveau livre Feminism for Women (publié hier chez Hachette UK), un nombre important mais généralement silencieux de femmes de la génération Z pensent également que le féminisme devrait avoir pour priorité de mettre fin à la tyrannie de la violence et des exactions masculines afin que les femmes puissent marcher dans les rues et vivre sans crainte.

Beaucoup de ces jeunes femmes se taisent parce qu’elles sont terrifiées à l’idée d’être étiquetées comme bigotes et ciblées par la « culture de l’annulation ».

Le féminisme est un mouvement collectif et mondial, et nous devons unir les générations, et non les amener à se battre les unes contre les autres.

« J‘ai écrit ce livre pour les filles que je n’ai jamais eues.« 

Je voulais mieux comprendre ces divisions générationnelles, alors j’ai lancé un appel sur les médias sociaux pour demander à des femmes âgées de 16 à 25 ans de parler de ce que le féminisme signifie pour elles ; 200 se sont manifestées et j’en ai interviewé 50, choisies au hasard.

On m’a dit que, ces dernières années, une culture d’intimidation et de harcèlement envers les jeunes femmes s’était développée dans les universités et ailleurs, de la part de jeunes hommes qui se considèrent comme de meilleurs féministes que vous. Un type de « féminisme pour les hommes » a pris le pas sur ce que j’appellerais le « vrai féminisme » en ce sens qu’il promeut une idéologie qui inclut des phrases comme « le ‘travail du sexe’ est un travail », « les ‘femmes trans’ sont des femmes » et « la pornographie est une source d »’empouvoirement' ». En d’autres termes, tout ce qui profite aux hommes et maintient les femmes à leur place est considéré comme progressiste et qualifié de « bon » et « acceptable ».

Mais même si les hommes de la génération Z aiment se dépeindre comme progressistes, un récent rapport suggère le contraire. « Hope Not Hate », une organisation britannique qui vise à « construire des communautés et à célébrer les identités partagées », a mené une étude sur l’impact de la pandémie de coronavirus auprès des jeunes d’aujourd’hui.

Le fonds « Hope Not Hate » a évalué plus de 2 000 jeunes de la génération Z et a constaté que la moitié des garçons et des hommes âgés de 16 à 24 ans pensent que le féminisme « est allé trop loin » et rend la réussite des hommes plus difficile.

Voilà pour les féministes masculins.

L’âgisme apparent chez certains jeunes hommes qui se considèrent comme pro-femmes est à l’origine d’une grande partie de cet antagonisme entre mères et filles. J’ai perdu le compte du nombre de fois où j’ai entendu des féministes plus âgées décrites comme des « has-been sans intérêt » qui devraient « passer la main » pour permettre aux jeunes féministes d’établir l’ordre du jour.

Mais les féministes de ma génération ont accompli beaucoup de choses qui profitent directement aux jeunes femmes : nous avons criminalisé le viol dans le mariage, construit des refuges contre la violence conjugale, lutté pour le droit à la contraception, à l’avortement et au congé de maternité. Nous avons également joué un rôle déterminant dans la fin de la discrimination juridique et des exactions à l’encontre des lesbiennes.

« Si je dis cela, les hommes de mes sociétés féministes et LGBTQ me diront que je suis ‘putophobe' », m’a déclaré une jeune femme interviewée pour mon livre. « Une fois, j’ai partagé un article sur le nombre scandaleusement bas de condamnations pour viol mais, parce qu’il avait été écrit par une femme de votre génération, on m’a dit de le retirer ou d’être à jamais considérée comme une bigote », a déclaré une autre.

Ces jeunes féministes ne sont ni lâches ni stupides. Elles savent ce qu’il en est. Mais si elles s’élèvent contre l’orthodoxie, elles s’exposent aux brimades et à l’ostracisme de leurs pairs masculins et féminins.

Bien sûr, c’est le rôle des filles de se rebeller contre leurs mères, mais un certain nombre de mes amies féministes me disent que, au moins dans les conversations privées, les jeunes femmes comprennent très bien ce qu’est le véritable féminisme (par opposition à sa version ‘séduisante’). « Mais », m’a dit une amie mère d’une adolescente, « elle sait à quel point le type de féminisme qui interpelle les hommes est impopulaire. »

Entre-temps, malgré les tensions entre de nombreuses jeunes femmes et la prétendue « seconde vague », il existe de splendides exemples d’activisme féministe orchestré par la génération Z. Par exemple, « We Can’t Consent to This », la campagne inspirante qui a réussi à abolir la défense du « sexe brutal » si souvent utilisée par les hommes qui tuent les femmes, et la marche et la série d’événements féministes organisés pour commémorer le 40e anniversaire du camp de la paix de Greenham Common. Et parmi les plus de 1 000 femmes qui ont participé à la conférence du 50e anniversaire du mouvement de libération des femmes en février 2020, une minorité significative était dans la vingtaine.

Depuis le début des temps, les femmes qui ne sont plus considérées comme sexuellement disponibles ou attirantes pour les hommes ont été écartées et mises au rancart. Nous devons voir en ce phénomène le sexisme et l’âgisme qu’il représente, et les mères et les filles, les générations plus âgées et plus jeunes, doivent trouver la solidarité nécessaire pour poursuivre le combat.

Julie Bindel

Feminism for Women: The Real Route to Liberation de Julie Bindel est paru aujourd’hui aux éditions Constable/Hachette UK.

Version originale : https://www.telegraph.co.uk/authors/j/ju-jz/julie-bindel/

Traduction: TRADFEM

4 réflexions sur “La guerre entre les «baby boomers» et la génération Z nuit tant aux filles qu’à leurs mères

  1. Pour ma part, je n’ai pas remarqué une telle opposition entre générations. Il y a des féministes de tous âges qui proposent des analyses qui semblent correctes de la situation, d’autres qui s’égarent.

    Si les féministes plus âgées ont réalisé davantage, c’est parce qu’elles ont eu plus de temps pour le faire. Elles sont jeunes depuis plus longtemps que les autres, c’est tout.

    Elles ont aussi bénéficié d’un contexte favorable. On peut détailler : l’URSS, plus féministe que le bloc capitaliste, était un modèle à surpasser. La gauche était en position de force dans de nombreux pays, parce que cela permettait de surpasser l’URSS donc, mais aussi à cause du traumatisme de la dernière guerre occidentale : les gens de droite n’osaient pas trop se signaler, le risque qu’on leur demande ce qu’ils avaient fait en 40 était trop grand.
    Pour militer, il faut aussi du temps, ce qui suppose de ne pas être occupée à subvenir à des besoins vitaux (manger, se nourrir, faire manger ses enfants quand il y en a). Le capitalisme entrave cette liberté citoyenne, en imposant aux gens un chantage à l’emploi salarié chronophage.

    Les jeunes femmes aujourd’hui se trouvent confrontées à un capitalisme hégémonique depuis les années 90, qui s’appuie et donc renforce le patriarcat historique. Qui abêtit la population, notamment par l’outil « télévision » (et les écrans en général, lorsque le cerveau est en construction surtout). Pornographie, prostitution facilitée par la mondialisation (les hommes d’ici peuvent aller prostituer là-bas, et revenir, à quelques heures de route ou de vol), marchandisation du corps humain, et donc, en premier lieu, du corps de la femme (car le capitalisme vise à tout réifier).

    Je ne comprends donc pas bien l’intérêt d’appeler à l’unité tout en exacerbant des différences qui sont, à mon avis, largement exagérées. Les jeunes féministes (ou pas, d’ailleurs, parmi les transidentitaires beaucoup sont des femmes d’âge mûr) mises en avant dans les médias sont celles qui ne gênent pas le capitalisme patriarcal, sinon elles ne seraient tout simplement pas mises en avant. Elles ne représentent que leur noyau bourgeois.

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    • Il faut le lui demander, sur Twitter (@bindelj). Nous, on est actuellement très occupé-e-s sur Tradfem à traduire Dworkin, Helen Joyce et Lundy Bancroft..; son éditeur a peut-être déjà reçu une offre.

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