« Recadrez votre traumatisme »

Les survivantes de viols ne sont pas « intolérantes » du fait de réclamer des espaces dédiés aux femmes.

Par
Josephine Bartosch, Artillery Row, The Critic, 11 août 2021

Amanda (ce n’est pas son vrai nom) a été agressée sexuellement en 2005 par un ancien partenaire. Elle m’a confié :

« Pendant un certain temps, j’ai eu peur de tous les hommes. J’avais même du mal à passer du temps avec les hommes qui me soutenaient dans ma vie. Je me rendais dans ce qui avait été un espace sécurisé réservé aux femmes dans le grenier d’un service de santé sexuelle. Je me souviens d’avoir retenu ma respiration et de m’être précipitée dans le hall pour monter l’escalier étroit où je pouvais enfin expirer, certaine qu’il n’y avait aucun homme à cet endroit. J’ai eu besoin de la compassion et de l’empathie de ma thérapeute pour surmonter ma peur des hommes et accepter que tout cela était normal et faisait partie du processus. J’avais besoin d’un espace dédié aux femmes, et par femmes, je veux dire des personnes de sexe féminin. »

Si elle avait à nouveau besoin d’aide aujourd’hui, Amanda ne pourrait pas compter sur l’organisme Rape Crisis Scotland (RCS) pour l’orienter vers un service réservé aux femmes. RCS est une organisation parapluie qui travaille avec un réseau de 17 centres de crise locaux indépendants à l’échelle de l’Écosse, dont l’Edinburgh Rape Crisis Centre (ERCC).

Je suis consciente que le fait de désigner Wadhwa comme un homme pourrait être considéré comme un crime de haine en Écosse.

Mridul Wadhwa

Le 2 août, le directeur général de l’ERCC, Mridul Wadhwa, est intervenu sur le podcast populaire The Guilty Feminist pour discuter du travail effectué dans le secteur des femmes. En écrivant ces lignes, je suis consciente que le fait d’identifier Mridul Wadhwa comme un homme pourrait être considéré comme un crime de haine en Écosse, ce qui pourrait entraîner une lourde peine d’emprisonnement. Mais ce bâillon juridique ne peut effacer le fait que, bien qu’il s’identifie comme transfemme, Wadhwa est un homme. En outre, Wadhwa s’est vanté de ne pas avoir de certificat de reconnaissance de genre et a occupé plusieurs postes habituellement réservés aux femmes, affirmant qu’au moins un de ses précédents employeurs ne savait même pas qu’il était un homme.

Interrogé sur la possibilité de « jeter des ponts » entre ceux qui pensent que les espaces réservés aux femmes doivent être séparés par sexe et ceux qui pensent qu’ils doivent être ouverts aux hommes s’ils s’identifient comme transfemmes, Wadhwa a affirmé :

« La violence sexuelle arrive aussi aux personnes intolérantes. Et donc, vous savez, ce n’est pas un crime qui fait preuve de discernement. Mais ces espaces sont aussi pour vous. Par contre, si vous apportez au processus des croyances inacceptables qui sont discriminatoires par nature, nous commencerons à travailler avec vous sur votre parcours de guérison du traumatisme. Mais s’il vous plaît, attendez-vous aussi à être remise en question à propos de vos préjugés. »

Les échelons supérieurs du secteur écossais des services rendus aux femmes pourraient bientôt être occupés par des hommes.

Wadhwa a poursuivi en affirmant que ces survivantes intolérantes de viols et d’autres violences sexuelles devraient travailler à « recadrer leur traumatisme », ajoutant : « Vous devez aussi repenser votre relation avec les préjugés ».

Un recours à la Commission pour l’égalité et les droits de la personne (CEDP) pour enquêter sur la nomination de Wadhwa à un poste exclusivement réservé aux femmes a été rejeté, soi-diant par manque de ressources. Aujourd’hui, la CEDP publie un avis de vacance pour un poste de directeur de l’exploitation. Dans le texte de présentation, l’ERCC fait référence à l’exemption sexuelle particulière prévue dans la Loi sur l’égalité de 2010, expliquant que « seules les femmes doivent postuler », avant d’ajouter qu’en tant qu' »organisation diversifiée », l’organisme considère les candidatures de « transfemmes » (c’est-à-dire d’hommes) comme « particulièrement bienvenues ». Il est tout à fait possible que les échelons supérieurs du « secteur écossais des « services rendus aux femmes » soient bientôt occupés par des hommes.

Amanda me dit :

« Même les meilleurs hommes de nos vies peuvent être des déclencheurs pendant ces périodes difficiles. Les femmes doivent pouvoir choisir des services ou des thérapeutes exclusivement féminins, sans avoir à expliquer pourquoi à qui que ce soit… Apprendre cette semaine que l’Edinburgh Rape Crisis Centre ne donne pas vraiment ce choix aux femmes et que son PDG va plus loin en suggérant que de telles demandes sont intolérantes, discriminatoires et doivent être remises en question a été un véritable coup de massue dans les tripes pour énormément de survivantes. »

Les propos de Wadhwa ont mis en évidence une fracture croissante entre une classe « professionnelle » de féministes (celles qui sont payées pour gérer des services de soutien aux victimes de la violence masculine) et les féministes de la base (dont beaucoup ont été des utilisatrices de tels services). Il est révélateur que la classe professionnelle de féministes donne la priorité aux sentiments de leurs pairs plutôt qu’aux craintes de celles qu’elles sont payées pour soutenir.

Le groupe militant Women and Girls in Scotland (WGS) a mené des recherches sur les organisations qui proposent aux survivantes des services non mixtes. En 2019, WGS, qui est géré uniquement par des bénévoles, a effectué des recherches et produit un rapport intitulé « Female Only Provision : A Women and Girls in Scotland Report ». qu’elles ont communiqué à Rape Crisis Scotland « dans l’espoir que cela puisse les aider à comprendre le genre de raisons pour lesquelles les femmes en viennent à s’auto-exclure de leurs services ».

WGS a affirmé sur Twitter que RCS « a échoué à fournir la moindre information au niveau national pour clarifier si son réseau de prestataires peut offrir des services sur une base exclusivement féminine lorsque les femmes en ont besoin. C’est à cause de cet échec, et parce qu’il empêche les femmes d’accéder à un soutien qui pourrait leur sauver la vie, que nous avons décidé de contacter le réseau RCS, et d’autres prestataires, dans le but de préciser les ressources où les femmes peuvent accéder aux services dédiés aux femmes dont elles ont besoin ».

Le 9 août, les bénévoles de WGS ont tweeté une liste d’organisations avec lesquelles elles avait été en contact, confirmant lesquelles étaient réellement non mixtes et lesquelles incluaient des hommes.

Cela a suscité une réponse furieuse de la part de Rape Crisis Scotland, qui a publié une déclaration condamnant ce que l’organisme a qualifié « d’affirmations coordonnées et préjudiciables circulant à propos des services écossais de crise en cas de viol, provenant d’un fil de discussion sur Twitter qui mettait en doute l’existence d’espaces réservés aux femmes dans les centres affiliés à RCS ».

Dans un renversement stupéfiant, la classe féministe professionnelle de RCS s’est prétendue attaquée par des survivantes de viols. D’autres groupes financés par le gouvernement, dont Engender, se sont portés à leur défense, en rejetant les questions comme émanant de « provocatrices » (trolls).

Pourtant RCS n’a été interrogé que sur la question de savoir si les femmes ayant besoin d’aide pouvaient avoir la garantie d’un service dédié aux femmes. L’organsme a simplement été tenu responsable par les utilisatrices de ses services. Et cette discussion arrive à point nommé ; la semaine dernière, les services de première ligne pour les femmes et les filles ont reçu 5 millions de livres sterling pour faire face aux pressions supplémentaires qui se sont produites pendant la pandémie. L’année dernière, Engender a reçu une subvention du gouvernement écossais de 362 304 £.

Ces survivantes de la violence sexuelle masculine m'ont dit s'être senties trahies par Rape Crisis Scotland.

Alors que je me préparais à écrire cet article, je me suis tournée vers les médias sociaux pour demander à des survivantes de violences sexuelles en Écosse de me contacter. En quelques minutes, j’ai dû supprimer mon tweet parce que j’étais submergée ; par messages directs et par e-mails, les femmes voulaient me raconter leur histoire, me dire pourquoi il était important d’avoir des espaces dédiés aux femmes. Leurs expériences différaient dans le détail, mais la peur qu’elles exprimaient était la même. Ces femmes, survivantes de la violence sexuelle masculine, m’ont dit qu’elles s’étaient senties trahies par RCS ; elles étaient furieuses de se sentir impuissantes une fois de plus, trahies cette fois par l’organisation même chargée de les protéger. Le coup le plus amer pour certaines d’entre elles était la façon dont la classe féministe professionnelle rémunérée avait essayé de se faire passer pour les victimes de cette confrontation.

Je laisserai le mot de la fin à Amanda : « La thérapie n’est pas politique, et il n’est pas intolérant d’avoir besoin d’un espace dédié aux femmes ».

Jo Bartosch
Version originale: https://thecritic.co.uk/reframe-your-trauma/?fbclid=IwAR3vgXp0x-D7DIjkKBXUDEKCE1MC5bHwT-H5K6HpaA78Hg4L-UNWg5eP4PI

Tous droits réservés à Jo Bartosch et The Critic.

Traduction: TRADFEM

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.