Cannibales américains en Haïti… et autres histoires d’économie vaudou dans les Tristes Tropiques

par Greg Palast pour Buzzflash

En 2004, un groupe de gangsters meurtriers se faisant appeler Les Cannibales a mené une insurrection contre le premier président démocratiquement élu d’Haïti, Jean-Bertrand Aristide. Le président américain George W. Bush s’est immédiatement rangé du côté des Cannibales, désormais rebaptisés, de manière plus appétissante, « Front national révolutionnaire pour la libération d’Haïti ».

Bush a envoyé 1 000 Marines américains qui, comme les assassins de la semaine dernière, ont fait irruption dans les quartiers du président nouvellement élu et, selon un appel frénétique de sa femme à une députée américaine, se sont emparés d’Aristide et lui ont donné un choix : démissionner ou mourir. Aristide, un prêtre catholique romain, a choisi la vie. Il a ensuite été enlevé par les Marines et emmené dans une colonie française en Afrique.

(Plus tard, Aristide a raconté à Walter Riley, avocat à Oakland, que les Marines ont saisi mon livre qu’il lisait, The Best Democracy Money Can Buy, et qu’il m’a demandé si je pouvais le lui remplacer, ce que j’ai fait).

Mais nous ne pouvons comprendre la tragédie d’Haïti, comment elle est devenue le cas désespéré de notre hémisphère, sans comprendre qui a mis le pays dans ce pétrin : les puissances coloniales et financières qui ont enfermé Haïti dans des chaînes politico-économiques pendant un demi-millénaire… jusqu’à cette semaine.

Faisons une promenade aléatoire dans l’histoire de la défenestration d’Haïti. Les Marines américains occupent Haïti

Black Spartacus: The Epic Life of Toussaint Louverture, Farrar, Strauss & Giroux, 2020.

L’invasion de 2004 s’inscrivait dans une série d’attaques américaines, qui ont commencé avec le président Andrew Jackson et ont inclus l’occupation de l’île à partir de 1915 pour protéger la Haitian American Sugar Company, propriété des États-Unis. Les Marines n’ont quitté l’île qu’en 1934, lorsque Franklin Delano Roosevelt a officiellement rendu Haïti aux Haïtiens (temporairement).

En 1791, Toussaint Louverture a mené la seule et unique rébellion de masse des esclaves au monde qui, en 1804, a donné naissance à la nation souveraine d’Haïti. Haïti a été la première nation à payer des réparations pour l’esclavage – aux esclavagistes. D’année en année, même après la Seconde Guerre mondiale, un Haïti appauvri a payé à la France un total de 21 milliards de dollars en or pour le manque à gagner des esclavagistes, frustrés de leurs gains par la rébellion de Toussaint Louverture. L’erreur d’Aristide a été de demander aux Nations unies d’obliger la France à restituer ces 21 milliards de dollars, ce qui a rapidement conduit au coup d’État soutenu par les États-Unis.

Pendant trois décennies, jusqu’en 1986, les États-Unis ont soutenu la dictature des Duvalier. Papa Doc et Baby Doc Duvalier ont pillé environ 80 % des fonds d’aide internationale versés aux Haïtiens. Les Duvalier, soutenus par les États-Unis pour arrêter la propagation du socialisme depuis Cuba, ont mené cette guerre froide américaine à l’aide d’une milice vaudou, les Tontons Macoutes. Ils ont assassiné quelque 60 000 opposants au régime.

Aristide est revenu après le coup d’État et l’exil et a accepté une aide de 2 milliards de dollars du président Hugo Chavez du Venezuela, ainsi que du pétrole à bas prix dont il avait désespérément besoin (le programme « PetroCaribe »).

Les États-Unis ont alors suppriméé toute aide au pays, irrités par l’acceptation de l’aide de Chavez. Ils ne sont pas irrités par le fait que les Haïtiens, les citoyens les plus pauvres de l’hémisphère, survivent avec 2 dollars par jour. (Aujourd’hui, 69 % des Haïtiens gagnent encore moins de 2 dollars par jour).

La Cour Suprême d’Haïti a récemment publié une conclusion selon laquelle le « Président » Jovenel Moise, récemment tuéé, et ses confédérés ont pillé une grande partie de cet argent vénézuélien. Je mets le mot « Président » entre guillemets car, bien qu’il soit resté en fonction jusqu’à son assassinat, son mandat avait expiré l’année précédente. Mais il a continué à s’accrocher au pouvoir, avec le soutien de l’ambassadeur des États-Unis. Le département d’État américain est reconnaissant à Moïse d’avoir soutenu les interminables tentatives de renversement du gouvernement actuel du Venezuela.

Et pour ajouter à ce triste conte tropique, il y a eu le tremblement de terre. Le 12 janvier 2010, un quart de million d’Haïtiens et d’Haïtiennes sont mort.e.s parce que leurs maisons et bâtiments construits à bas prix se sont effondrés sur eux. Mais ce n’était pas un acte de Dieu. C’était un acte du FMI, des agences financières internationales qui pratiquaient une forme de vaudou appelée « austérité » et « restructuration », une croyance d’économistes zombifiés selon laquelle les nations désespérément pauvres pouvaient améliorer leur situation en réduisant leurs budgets, en supprimant les services publics et en vendant les biens publics à des intérêts étrangers. Le résultat a été une nation si dévastée qu’une petite secousse a fait s’effondrer toutes les infrastructures.

Comme si Haïti n’avait pas assez souffert, le président Obama a chargé deux escrocs bien connus de recevoir et de distribuer les fonds reçus pour la reconstruction du pays, Bill Clinton et George W. Bush. Alors que l’acteur Matt Damon a fait un don de 2 millions de dollars pour une usine de désalinisation destinée à fournir de l’eau potable à un demi-million d’Haïtiens, le Fonds Clinton-Bush pour la reconstruction d’Haïti – ce nom seul devrait vous donner des frissons – a contribué à la construction d’un complexe hôtelier Marriott (les habitants pouvaient manger tout le fil barbelé qu’ils voulaient) et a investi dans une usine de vêtements qui a produit essentiellement des dons du propriétaire de l’usine à la Fondation Clinton.

La semaine dernière, le New York Times a publié ce qu’il a appelé une « Analyse des nouvelles » de la nouvelle crise d’Haïti, nous disant, en très gros caractères : « L’aide étrangère semble n’avoir contribué qu’à perpétuer certains des plus gros problèmes du pays. » C’est la version internationale du mythe étasunien de la « Welfare Queen », l’assistée sociale irresponsable – donnez de l’argent à ces gens à la peau sombre et cela ne fait que les corrompre. Ne gaspillez pas notre temps, l’argent de nos impôts, et notre sympathie.

C’est une excuse souvent invoquée pour justifier la cruauté des empires. Les Anglais étaient convaincus que donner de la nourriture aux Irlandais pendant la Grande Famine des pommes de terre (de 1845 à 1848) ne ferait que nourrir leur indolence naturelle. Les Allemands ont utilisé le même argument en 2009 pour imposer la famine aux « Grecs paresseux » lorsque les banquiers ont brisé les reins à l’euro.

Aujourd’hui, nos élites tancent les victimes d’un asservissement physique et financier vieux de plusieurs siècles. Mais ce n’est pas l’aide internationale qui perpétue les problèmes d’Haïti.

Il s’agit plutôt d’un pays qui, pendant des siècles, a été pillé et pollué sous la bénédiction impérieuse d’une soif de profit impériale.

Il est temps d’abolir l’asservissement d’Haïti.

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L’économiste Greg Palast est l’auteur de The Best Democracy Money Can Buy (2002) et d’autres ouvrages de journalisme d’enquête. Sa page Facebook est https://www.facebook.com/GregPalastInvestigates.

Lire aussi: https://www.gregpalast.com/haiti-the-trail-of-blood-that-leads-back-to-the-u-s/?fbclid=IwAR3JgjUpdRWD31sR3FSmZhU3pgfQ6lYbxFYM5XnYCRXXEs7_Z5DvmTJOGps

Version originale: https://mailchi.mp/gregpalast/us-cannibals-in-haiti?e=350d71dc95

Traduction: TRADFEM

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