Recension de Women Unsilenced, un exposé féministe de la « torture non étatique »

Linda Macdonald and Jeanne Sarson

Une recension d’Eleanor Cowan

Women Unsilenced est un guide destiné à multiplier l’impact d’un appel que lancent les auteures – Jeanne Sarson et Linda Macdonald – depuis deux décennies afin que la *torture non étatique* soit reconnue par les autorités juridiques canadiennes.

Quelques définitions :  La torture étatique est le nom légal de la torture spécifique, délibérée et intentionnelle infligée aux infiltrés, aux espions ou aux individus qui menacent les pays qui pratiquent la torture d’État.

La torture non étatique, quant à elle, est le nom légal non reconnu de la torture spécifique, délibérée et intentionnelle de Canadiennes par d’autres citoyens, pratiquée dans des réseaux de torture intergénérationnels basés dans des familles. À ce jour, il n’existe aucune reconnaissance légale de la torture non étatique pratiquée par des familles, des oncles et des tantes, des voisins, des amis et leurs partenaires communautaires qui sont souvent des personnages prestigieux, professionnels et sadiques. Jusqu’à présent, le Canada préfère qualifier de simples « sévices » (« abuse ») cette torture prolongée sur de très longues durées.

Les auteures rejettent une lecture aussi réductrice. Elles considèrent que la torture délibérée des femmes et des filles est « la destruction intentionnelle et délibérée de leur relation à Soi » et réclament que ces pratiques soient qualifiées non de simples sévices mais de « torture non étatique ». À propos d’une femme de Nouvelle-Écosse qu’elles ont appuyée, les auteures déclarent: « Sara vivait chaque jour sous la menace d’être torturée ; par conséquent, nous nous interrogeons quant au caractère équitable ou non de n’appeler que « sévices » ce que Sara a vécu. » 

Les objectifs de Women Unsilenced sont triples : 1) faire progresser la législation canadienne pour aider les femmes et les jeunes filles torturées à rompre leur silence, 2) exiger de la société civile qu’elle reconnaisse l’existence de la torture non étatique en contexte familial existe et la nécessité d’y mettre fin et 3) fournir des éléments d’orientation aux soignants de toutes les personnes qui se remettent de la torture organisée.

Il s’agit là d’un défi de taille dans notre culture patriarcale peu encline à l’action dans ce dossier.

La poétesse et écrivaine féministe Adrienne Rich a identifié les ustensiles les plus couramment utilisés par le patriarcat pour dresser les femmes et les filles au silence et à la passivité. Ce sont l’ignorance, la minimisation, la caricature, la déformation et la banalisation. Un exemple terrible en est l’incapacité du Canada à nommer et à criminaliser la torture non étatique – une criminalité qui se développe à la faveur du silence.

Dans leur poursuite déterminée d’une justice juridique pour les victimes de la torture non étatique, les auteures ont également fait l’expérience de cette même ignorance, de cette même banalisation patriarcale de leur service crucial, qui passe notamment par leur dévalorisation personnelle.

Cela permet entre autres l’occultation continue d’un fait terrible au Canada d’aujourd’hui, soit l’existence partout au pays de réseaux de torture hautement organisés, compétents et entraînés. Au fur et à mesure que je lisais ce livre, je frémissais à constater que les efforts soutenus de ces auteures pour secourir les femmes en danger continuaient d’être rejetés par les autorités qui pourraient alléger ce fardeau.

Les auteures décrivent les tortionnaires de Sara, dont l’émouvant appel à l’aide a déclenché leur périple déterminé. Les tortionnaires qu’elles identifient sont « des voisins qui travaillent, jouent et font du bénévolat dans la société… quelques femmes, mais surtout des hommes qui possèdent d’énormes pouvoirs d’influence. Ce sont aussi des agriculteurs et des pêcheurs. En d’autres termes, les tortionnaires-trafiquants sont issus de toutes les couches de la société. Ce sont des familles et des individus qui prennent plaisir à torturer et à trafiquer leurs filles à des individus et des groupes organisés partageant leurs obsessions. Certains agresseurs torturent et trafiquent leur conjointe à des acheteurs qui partagent leur plaisir de torturer.« 

Le choix d’un vocabulaire précis est un puissant antidote à la minimisation, la déformation ou la banalisation. Par exemple, les auteures de Women Unsilenced ont révisé la notion de TSPT, ou trouble de stress post-traumatique, pour la remplacer par un terme plus précis, RSPT ou réponse au stress post-traumatique. Les femmes ne contractent pas de « troubles » après avoir subi une torture non étatique. Elles font plutôt l’expérience de leur réaction à la torture. 

Women Unsilenced décrit la nature et la méthode des tortionnaires. Organisés, hautement entraînés et hypocrites, les membres de ces cercles se réunissent pour étudier, affiner et pratiquer leur malveillance secrète sur les membres de leur famille, souvent dès la petite enfance et tout au long de leur vie.

Pour souligner l’aspect délibéré de la torture non étatique, et sans détailler l’horreur brute que ces personnes infligent, il suffit de dire qu’il existe des « écoles de nuit pour initiés » que les enfants des tortionnaires sont tenus de fréquenter et où ils et elles apprennent le vocabulaire codé que requiert leur allégeance à « la famille ». Par exemple, si une enfant torturée s’égare et est interrogée par un étranger inquiet ou par la police, elle a pour instruction de répondre : « Oh, papa est parti voir ma mère ». La signification horrible de ces mots codés ne pourrait jamais être devinée.

Le livre comprend 50 images de tableaux, de diagrammes et de modèles de méthodes de tortionnaires, comment ils fonctionnent, leurs astuces, leurs tromperies, ce qu’ils aiment et n’aiment pas. Par exemple, les tortionnaires astucieux de Sara l’ont forcée à signer une lettre dans laquelle elle accuse les auteures de Women Unsilenced d’être responsables de sa mort par suicide, une mort finalement évitée de justesse.  

Lorsqu’une victime de torture non étatique a communiqué aux auteures l’identité de ses tortionnaires, toutes deux ont été consternées. Elles connaissaient ces membres professionnels de la communauté, dont l’apparence ne différait aucunement de celle de familles ordinaires.

Anciennes infirmières de santé publique dans leur communauté de Nouvelle-Écosse, Jeanne Sarson et Linda MacDonald, les courageuses auteures de Women Unsilenced, militent ensemble pour les droits des personnes depuis trois décennies malgré des efforts concertés pour les détourner de leur tâche. Elles ont néanmoins soutenu les femmes torturées et méticuleusement compilé des stratégies de rétablissement originales, ainsi qu’une cinquantaine de tableaux d’apprentissage et de rétablissement personnel qui font l’originalité de cet exceptionnel guide féministe.

Ses treize chapitres présentent des approches novatrices, autonomisantes et perspicaces au service des victimes de torture aux prises avec des sentiments de dissociation. En repensant un outil aussi simple que l’alphabet, elles invitent leurs lectrices à donner un statut majuscule au mot « Soi ». Cette lecture m’a laissé en mémoire des dizaines d’initiatives transformatrices de ce type

Avec la reconnaissance juridique de la torture non étatique, nous pouvons légalement la nommer, établir des lois contre elle, mener des recherches sur ses auteurs et faire notre part pour y mettre fin. Il est difficile d’imaginer que ce mal organisé puisse encore exister au Canada de nos jours, mais il est réel, et nous devons agir.

Dans un passage émouvant, Jeanne Sarson rappelle le sauvetage sans hésitation de 33 mineurs chiliens en 2010 – un sauvetage encore refusé aux femmes et aux filles torturées,

Lire l’histoire du sauvetage de ces mineurs piégés sous terre pendant 69 jours est une histoire inspirante. Trois équipes de forage distinctes, le gouvernement chilien, l’agence spatiale américaine NASA et des entreprises du monde entier ont coopéré pour percer un tunnel et bâtir une capsule afin de tendre une « main » bienveillante et sauver ces hommes d’une mort certaine.

Dans mon lit ce matin-là, après avoir écrit ce chapitre, j’ai imaginé le tunnel qui a permis de ramener ces hommes dans leur communauté. Faire ce travail pour aider à sauver Sara et d’autres femmes, c’est comme essayer de percer la masse rocheuse du déni social qui étouffe leurs appels à l’aide. Un tunnel d’évasion pour leur voyage vers la surface de la société est obstrué de blocs jetés dans ce tunnel, encore et encore. Leurs appels au secours ne sont pas entendus. Une capsule de soins n’est toujours pas présente pour elles, comme elle ne l’était pas pour nous.

Puis je me dis que Sara et les autres femmes sont piégées « sous terre » depuis des décennies – pas 69 jours, mais des décennies. Comment cela peut-il être juste ? Comment est-il possible que des tortionnaires adultes soient autorisés à continuer à chasser et à brutaliser des enfants, les leurs ou ceux des autres ? Pourquoi ne construit-on pas un tunnel sûr pour qu’ils et elles puissent remonter et évoluer librement et en toute sécurité à la surface de notre planète ? C’est une injustice douloureuse, odieuse et grave à laquelle j’ai pensé alors que j’étais allongée dans mon lit en réfléchissant à un autre effort, une autre façon de construire un tunnel pour que les femmes puissent atteindre un lieu de bienveillance.

Habituellement, les soignants professionnels écrivent à partir d’une position d’autorité, en tenant à distance tout sentiment d’intimité personnelle. J’ai trouvé rafraîchissant que les auteures partagent leurs réflexions intimes concernant l’impact de leur aide aux victimes de la torture sur leur vie, leur profession et leur famille. Cette divulgation permet un nivellement auquel leur auditoire n’a jamais eu accès. Elle met sur un pied d’égalité celles qui donnent et celles qui reçoivent les idées de rétablissement proposées. Women Unsilenced transmet le message que toutes les personnes concernées sont vulnérables. Tout le monde possède des réponses pour faire face à la torture non étatique. Personne n’est au-dessus ou au-dessous dans l’univers de guérison féministe non hiérarchique unique poposé par les auteures.

Deux femmes peuvent difficilement assumer à elles seules le fardeau des soins spécialisés requis par les victimes de la torture non étatique, et ce pour une durée limitée. Les tortionnaires le savent. Ils comptent sur une date d’expiration de tels efforts. Par conséquent, l’objectif des adeptes d’une reconnaissance juridique de la torture non étatique est de faire en sorte qu’une attention professionnelle soit accordée à toutes les victimes à venir. À cette fin, elles ont participé à des conférences en Europe et ont établi des contacts dans le monde entier, ce qui leur a appris que les réseaux organisés de torture non étatique dépassent largement nos frontières. Aujourd’hui, Jeanne Sarson et Linda Macdonald se félicitent de la collaboration de journalistes, d’animateurs et d’animatrices radio et de militant-e-s des droits de la personne d’une foule d’horizons professionnels qui reconnaissent et soutiennent leur travail crucial. Avec la reconnaissance légale de la torture non étatique, Sarson et MacDonald verront leur travail se poursuivre.

Vidéo: https://www.youtube.com/watch?v=9y8cENaYAXc

Une recension d’Eleanor Cowan, auteure de A History of a Pedophile’s Wife

Woman Unsilenced sera publié par Ridge Press cet automne.

Traduction par TRADFEM

Une réflexion sur “Recension de Women Unsilenced, un exposé féministe de la « torture non étatique »

  1. À lire de livre, on croirait lire les scénarios de Top of the Lake et China Girl de Jane Campion. Mais non, ce n’est pas une série télé, c’est la vie réelle de vraies petites filles dans de vraies familles, de femmes réelles dans des couples et des communautés réelles. Le témoignage de personnes réelles laissées pour compte au sein de nos sociétés soi-disant développées, qui les laissent dans une dystopie devenue réalité. S’en détourner, c’est les abandonner. Moi, je ne peux pas faire ça et je vais faire ce que je peux pour les aider à changer le code criminel.

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