Voici pourquoi les enjeux du genre sont beaucoup plus importants que les questions d’accès aux toilettes, les compétitions sportives et l’étalage d’émotions fragiles.

Par W. Alexander Bell, le 31 mai 2021, Minding the Campus

Avec les nouvelles qu’un haltérophile transgenre participera probablement aux Jeux olympiques de cette année, des questions sont une fois de plus soulevées sur la façon dont le fait de permettre aux hommes biologiques d’entrer dans les espaces féminins pourrait affecter l’intégrité de la compétition sportive et la sécurité des femmes.

De nombreux experts de gauche considèrent qu’il n’y a là aucun problème; il n’y a tout simplement pas beaucoup d’athlètes transgenres, disent-iels. et la plupart des femmes transgenres veulent juste utiliser les toilettes en paix (d’un point de vue purement quantitatif, ils ont raison).

D’autres, comme l’humoriste Sarah Silverman, affirment voir là une nouvelle campagne d’extrême droite alarmiste, s’en prenant même à Caitlyn Jenner qui est maintenant dans le coup. Certains diront même que les transfemmes n’ont aucun avantage physique sur les femmes qualifiées de « cis », ou que la notion même de binarité sexuelle est d’une façon ou d’une autre liée à la suprématie blanche. Beaucoup d’entre vous, qui ont des réserves au sujet de ces deux dernières assertions, garderont probablement le silence pour éviter de blesser les sentiments de quelqu’un ou de subir une vague d’intolérance.

Combien de fois avons-nous entendu des assertions audacieuses telles que « les transfemmes sont des femmes » et « le sexe n’est qu’un construit social »? Nous savons tous et toutes que ces déclarations ne sont pas totalement vraies, mais les gens qui les lancent semblent généralement avoir de bonnes intentions, alors nous leur laissons le bénéfice du doute. Nous savons tous et toutes que les transfemmes sont en fait des hommes (d’où la nécessité du préfixe trans), et que certains aspects du genre sont liés au fait qu’il existe des différences biologiques réelles entre les hommes et les femmes. Notre incapacité à reconnaître la réalité évidente sur ces questions indique que nous avons peur de dire la vérité ou que nous croyons à tort que la compassion, la tolérance et l’exactitude scientifique ne peuvent pas coexister dans un même espace.

Et cela m’amène à mon point principal concernant le transgenrisme et l’idéologie du genre: derrière ses excès, une fois dissipés toute la fumée et le bruit, quelque chose de beaucoup plus crucial que les toilettes des femmes, le sport ou les sentiments fragiles de quelques activistes est en jeu ici. La question trans – et, chose plus importante encore, la façon dont elle est posée – touche directement aux fondements métaphysiques de la civilisation occidentale. Il m’a fallu un certain temps pour m’en rendre compte, mais le tissu de la réalité (l’ontologie), et la façon dont nous acquerrons la connaissance du monde (l’épistémologie) sont le véritable enjeu.

La métaphysique qui sous-tend des déclarations comme « les transfemmes sont des femmes » et « le sexe n’est qu’un construit social » prennent racine dans l’idéalisme philosophique et le postmodernisme. Les idéalistes croient – à des degrés divers – que l’esprit humain crée la réalité (je pense donc je suis). Ils mettent l’accent sur la façon dont la culture et la langue construisent nos connaissances sur le monde et limitent généralement leurs arguments au domaine de l’analyse conceptuelle. Le postmodernisme prend la prémisse de base de l’idéalisme et la retourne en doigt de gant: non seulement la connaissance du monde est-elle construite par l’interaction du langage et du pouvoir, mais elle est également (in)déterminée par lui. Par exemple, différentes cultures auront des appellations et des théories différentes sur le monde (par exemple, la gravité occidentale c. le monisme tsawalk indigène), et beaucoup de nos idées (par exemple, sur ce que signifie être un homme) sont culturellement, historiquement et linguistiquement contingentes, relatives.

Dans une certaine mesure, cette proposition est vraie, et la réalisation de celle-ci a élargi les possibilités pour les hommes et les femmes, qui, par exemple, se sentent limité-e-s par les rôles traditionnels des sexes. Le seul problème est que chaque catégorie scientifique qui existe est également attachée à une réalité matérielle qui précède le langage, il y a donc des limites aux croyances enracinées dans le constructionnisme social, le relativisme postmoderne et l’idéalisme.

Par exemple, seuls les mâles biologiques (personnes nées avec des testicules) peuvent produire du sperme. Ce ne sont pas tous les mâles qui peuvent en produire, et certains peuvent choisir de ne pas devenir pères, mais seuls les mâles naissent avec le matériel de production de spermatozoïdes, et ce matériel s’est avéré être un prédicteur précis d’un large éventail d’autres caractéristiques que nous associons couramment aux hommes et à la masculinité. Les adeptes du constructionnisme social souligneront de rares exceptions et anomalies (par exemple, des conditions intersexuées) pour tenter de réfuter la binarité sexuelle, mais il n’en reste pas moins que seuls les mâles biologiques peuvent produire du sperme, que seules les femelles biologiques sont capables de produire des ovules, et que les personnes intersexuées (qui ne représentent qu’environ .02% de la population) sont en fait des hommes ou des femmes.

L’identité de genre, en revanche, est légèrement plus compliquée et on la confond parfois avec le sexe biologique. La façon dont vous êtes masculine ou féminine est en partie le résultat de la socialisation et de la culture, et en partie le résultat de la biologie. Aujourd’hui, plusieurs transactivistes de gauche confondent le sexe avec le genre ou affirment que tous les deux font partie d’un spectre socialement construit. C’est pourquoi, par exemple, on a vu se généraliser des assertions fausses comme « le genre qui m’a été assigné à la naissance » malgré le fait que c’est le sexe biologique et non le genre que les médecins ont toujours observé et enregistré à la naissance. Littéralement, aucun médecin ne proclame: « Je t’assigne le rôle de mâle alpha macho. » Au lieu de cela, les médecins examinent les organes génitaux d’un nouveau-né pour déterminer son sexe, puis laissent l’interaction de la nature et de l’éducation déterminer son genre, c.-à-d. à quel point l’individu se comportera de façon masculine ou féminine.

Alors, qu’est-ce que tout ces trucs de genre ont à voir avec les fondements métaphysiques de la civilisation occidentale? Eh bien, c’est vraiment assez simple: si nous ne pouvons pas nous mettre d’accord sur quelque chose d’aussi fondamental et évident que l’existence de la binarité sexuelle (puisque 99,98% des êtres humains naissent sans ambiguïté homme ou femme), comment pourrons-nous jamais aborder ensemble des questions plus amples et plus complexes?

Par exemple, vous vous souciez sans doute des changements climatiques dus à l’action des êtres humains ou de la façon dont l’externalisation d’emplois vers la Chine pourrait affecter la classe ouvrière de nos pays? Les deux questions sont principalement de nature matérialiste et empirique, ce qui signifie qu’elles pourraient être facilement sapées par l’idéalisme et le relativisme postmoderne qui sous-tendent l’idéologie genriste radicale. Selon la logique du postmodernisme, le changement climatique n’est qu’une construction sociale occidentale, tandis que la politique de la classe ouvrière d’aujourd’hui est enracinée dans le nativisme et la xénophobie. De telles accusations dédaigneuses sont possibles parce que les postmodernistes ne se préoccupent pas de la véracité ou de la fausseté des énoncés, mais plutôt de la façon dont ceux-ci facilitent l’acquisition du pouvoir par un groupe.

Mais si toutes les connaissances sont socialement construites et si tous les énoncés de vérité ne sont que des éléments d’un jeu de pouvoir élaboré, alors pratiquement tout est permis (si vous en avez le pouvoir). Par exemple, si le sexe biologique n’est qu’une relique raciste du colonialisme européen, qu’est-ce qui nous empêche de dire la même chose à propos de la notion occidentale d’enfance? Comme le sexe, le mot enfant a eu et conserve différentes connotations culturelles, historiques et sémantiques, et il est vrai que certains enfants se développent différemment des autres. Des transactivistes comme Elliot Page et Rachel Levine préconisent déjà l’administration aux enfants d’agents bloqueurs de la puberté, malgré l’interdiction de ces « traitements » dans des pays progressistes comme la Suède et malgré des études montrant que les enfants dits « trans » évoluent généralement au-delà de toute dysphorie de genre. Le postmodernisme permet de rejeter de telles considérations ou études en arguant que leurs résultats reposent sur des catégories « socialement construites » telles que « enfant pré-pubère », ou sur les normes culturelles de tel ou tel groupe que ces considérations pourraient opprimer ou promouvoir.

Et quand on voit des transactivistes nier que les hommes, en moyenne, disposent d’avantages physiques réels sur les femmes, le monde entier se retrouve obnubilé par une infime minorité d’idéologues enragés qui n’ont aucun souci de la vérité. Quand les transfemmes continuent de perturber les sports féminins en défonçant des records, nous assistons, en fait, à la falsification d’une soi-disant théorie du genre qui est complètement détachée de la réalité. Alors que des analyses rationnelles évalueraient généralement tous les éléments probants concernant ces enjeux, on nous demande plutôt de nous engager dans une sorte de novlangue orwellienne, où nous ignorons ce que nous dictent nos yeux trompeurs et adoptons un lexique où prolifèrent de nouveaux pronoms de genre – tout cela pour apaiser la susceptibilité de quelques narcissistes à la mode qui croient avoir transcendé la binarité sexuelle.

Ce négationnisme du sexe biologique représente le triomphe du relativisme postmoderne sur la science et la raison, ainsi que le triomphe de l’idéalisme sur le matérialisme et l’empirisme. Et pourquoi faire ? Nous pouvons compatir aux difficultés des personnes transgenres sans nier la réalité du sexe biologique, mais je ne vois pas de démarche progressiste pour notre société en général si nous sommes prêt-e-s à abandonner la science et la raison juste pour apaiser les sentiments d’une infime minorité d’idéologues. D’aucun-e-s soutiennent qu’il est plus important d’être moralement équitables que factuellement corrects, mais si votre morale n’est pas fondée sur une compréhension juste de la réalité, alors il n’y a pas de monde réel pour fonder vos politiques, et aucun moyen précis d’en mesurer les résultats.

Version originale: « Why the Trans Issue is Much Bigger than Bathrooms, Sports, and Fragile Feelings », dans la revue Minding The Campus 

W. Alexander Bell est un expatrié étasunien vivant en Suède.

Traduction: Néli Busch et TRADFEM

Tous droits réservés à W.A. Bell et Minding the Campus.

Une réflexion sur “Voici pourquoi les enjeux du genre sont beaucoup plus importants que les questions d’accès aux toilettes, les compétitions sportives et l’étalage d’émotions fragiles.

  1. Proposition d’un autre fondement possible, plus connu que le postmodernisme et l’idéalisme philosophique, la dissociation que font les religions entre le corps et l’âme. Cette idée que l’humain serait, quelque part, un pur esprit, mis dans un corps et qui le quittera un jour pour s’envoler Dieu sait où. À partir du moment où on arrive à faire croire à l’humain que son corps n’est qu’un vaisseau, donc un objet distinct de lui-même, on a déjà la première pierre pour faire accepter ce genre d’idéologie.

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