Julie Bindel : Le féminisme libéral a tourné le dos aux femmes

Le concept de « choix » a été adopté par les libérales pour signifier l’acceptation de pratiques destructrices qui profitent aux hommes.

La statue pour Mary Wollstonecraft par l'artiste Maggi Hambling est ici recouverte d'un t-shirt à Newington Green, Londres [Paul Childs / Reuters]

Être une féministe libérale n’est pas un travail très compliqué. Rien ne doit changer, aucune contestation du statu quo n’est nécessaire et les hommes n’ont pas besoin d’être critiqués. En d’autres termes, les choses restent les mêmes et la quête de la révélation et de la libération individuelles devient la clé.

« Mon corps, mon choix » est l’un des slogans les plus reconnus du féminisme de la deuxième vague. Car, avant les nombreuses avancées du mouvement de libération des femmes, la vie des femmes était définie par l’absence de choix. Les femmes avaient peu ou pas du tout leur mot à dire sur le fait de se marier ou d’avoir des enfants, ou même sur la pratique sexuelle et le plaisir. Le féminisme a créé un contexte dans lequel les femmes pouvaient, dans une certaine mesure, exercer un choix. Mais dernièrement, le concept de « choix » a été repris  par les libéraux pour signifier l’acquiescement à des pratiques destructrices qui profitent aux hommes.

Posez-vous ces questions : s’il était légal pour les femmes de se promener seins nus comme le font les hommes, le feriez-vous ? Est-ce que vous choisiriez de vous balader poitrine nue en public un jour de grosse chaleur ? Ou de vous assoir  seins nus dans un parc, d’aller faire vos courses seins nus ? Et pourquoi pas ? En réalité, se promener seins nus est légal pour les femmes à New York, mais personne ne le fait.

Prenez la campagne « Free The Nipple (FTN) » [« Libérez les nénés »] qui peut être classée avec Slutwalk pour ses idées « féministes » stupides. FTN a été lancée par la cinéaste Lina Esco en 2012 pour souligner le fait que les hommes ne sont pas harcelés lorsqu’ils apparaissent torses nus en public, mais que  les femmes ne sont pas libres de faire de même.

Les idées de choix et d’égalité sont l’armature du féminisme libéral, ce qui se traduit par une ignorance crasse de la réalité matérielle et vécue des femmes et des filles. Par exemple, j’ai vu des militantes contre les Mutilations Génitales Féminines (MGF) être violentées sur les médias sociaux pour avoir utilisé le terme « féminine » pour décrire cette violation des droits humains. Apparemment, il est transphobe de considérer que les vagins définissent exclusivement les femmes.

Les choses qui sont actuellement classées comme émancipatrices (empouvoirantes) pour les femmes comprennent : l’achat de chaussures insupportablement hautes, la pratique du pole-dance, la chirurgie d’agrandissement mammaire, la pose nue sur Instagram et le « travail du sexe ». Mais quel est le dénominateur commun à toutes ces pratiques de soumission ? Elles sont toutes mises en œuvre pour plaire aux hommes. Et toutes soutenues par des féministes libérales.

Pour prendre un exemple actuel : la statue de Mary Wollstonecraft, récemment érigée à Londres, qui représente une femme nue apparemment surplombant beaucoup de corps nus désarticulés. Les féministes libérales pourront la célébrer comme étant sexuellement émancipatrice et ignorer le fait que la grande majorité des statues d’hommes sont entièrement vêtus, et qu’ils sont environ 2,5 fois plus nombreux que les statues de femmes. Pour moi, la statue ressemble à une décoration d’arbre de Noël et n’est même pas très belle.

Mais il y a aussi des problématiques de première urgence  qui sont délibérément déformées par les féministes libérales, telles que les horreurs du commerce mondial du sexe. La prostitution, ou plutôt le « travail du sexe » comme voudraient le considérer les féministes libérales, est une cause et une conséquence de l’oppression des femmes. Mais pas pour les libérales ! À partir du moment où quelques femmes décrivent la location de parties du corps pour le plaisir sexuel unilatéral des hommes comme « émancipatrice », les structures sociales telles que le racisme, le colonialisme et la misogynie – qui sont l’armature de la prostitution mondiale – peuvent être occultées.

Il en va de même sur la question clivante de savoir si les femmes transgenres devraient être considérées comme des femmes en soi. Les féministes libérales imaginent que, grâce à leur émancipation personnelle et leur focalisation sur l’amélioration des mentalités par l’éducation, elles ne finiront jamais en prison ou dans un service psychiatrique. Peut-être, gardant à l’esprit que les féministes libérales appartiennent presque toujours à la classe moyenne ou supérieure, estiment-elles aussi qu’elles n’auront pas besoin des services d’un refuge pour violence domestique.

En partie en raison du soutien libéral à l’idéologie transgenre extrême, un certain nombre de services non-mixtes offrant un soutien direct aux femmes et à leurs enfants victimes de violence masculine sont soumis à la pression d’accepter les femmes trans non-opérées. Les libéraux ont obtenu que les femmes-trans devraient purger leur peine dans les prisons pour femmes, y compris celles qui sont des délinquants sexuels.

Les clubs et les espaces sportifs réservés aux femmes sont également menacés. Par exemple, malgré les protestations généralisées, Les Guides [Girlguiding] ont un règlement selon lequel les garçons qui s’identifient comme filles peuvent participer à toutes les activités, sans que les filles ou leurs parents en soient informés. Cela vaut également pour les bénévoles adultes travaillant auprès des enfants, y compris pour des camps de nuit.

Les féministes libérales ont tellement peur d’offenser les hommes qu’elles tirent vers le bas pour maintenir le   statu quo au lieu de rechercher une réelle libération des femmes. Elles sont heureuses de s’asseoir à la table où elles peuvent attraper quelques miettes, plutôt que de prendre une hache et tout pulvériser. Si les hommes soutiennent un type particulier de féminisme, cela devrait être un indice de son inefficacité. Le féminisme doit être une menace pour les hommes car nous cherchons à sortir du patriarcat, ce qui signifie qu’ils doivent perdre le privilège qu’on leur a accordé à la naissance simplement parce qu’ils possédaient un pénis

Les statues de femmes nues n’aideront pas le féminisme et ne le renverseront pas non plus. Ce dont nous avons besoin : que les femmes se lèvent et fassent preuve de courage, et, surtout, qu’elles refusent d’accepter notre sort. Les féministes libérales doivent devenir radicales.

Julie Bindel

Version originale : https://www.aljazeera.com/opinions/2020/11/16/feminisms-second-wave-has-failed-women/?fbclid=IwAR1fTEq9x_QYStitOIlmrzuILk7fZ3vPxVoIQ8Jfe4GdewtaeyOiYqGEzLo

Traduction : Tradfem

Une réflexion sur “Julie Bindel : Le féminisme libéral a tourné le dos aux femmes

  1. Parfaitement d’accord : le néo-libéralisme tente d’éteindre les critiques en mettant en avant son sacro-saint principe de « libre-arbitre », et en passant sous silence tous les déterminismes qui façonnent la vie des individus. En matière de féminisme comme en matière sociale. C’est la même méthode, si on regarde à l’os : promouvoir l’individu, et ignorer l’influence de la structure sociale.

    Le libéralisme en général consiste à convaincre les sociétés que le corps doit, lui aussi, être soumis aux lois du marché. Qu’il doit être commercialisable. Parce que le libéralisme, c’est la recherche du profit maximum, et que des corps non commercialisables font obstacle à cette recherche.

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