Il n’existe pas de « droit » masculin à des relations sexuelles

Une nouvelle affaire soumise aux tribunaux britanniques ajoute un nouvel élément à de vieilles idées sur les relations hommes-femmes.

par Louise Perry, sur Unherd le 8 décembre 2020

Les hommes possèdent-ils un « droit » à des relations sexuelles ? Peu de questions morales ont évolué de manière aussi radicale ces dernières années. Alors que le mariage était autrefois considéré comme garant des droits du mari dans la chambre à coucher, aujourd’hui la plupart des gens perçoivent avec horreur une notion qui impliquerait que le corps des femmes constitue une ressource.

Pourtant, comme c’est le cas pour tant d’enjeux sexuels, les anciennes normes morales sont en train d’être relookées avec de nouveaux arguments, souvent contradictoires, et l’expansion de la législation sur les droits de l’homme remet au goût du jour la notion d’un « droit » au sexe. C’est ce qu’a illustré la semaine dernière une cause soumise au Tribunal de protection, qui aborde une contradiction centrale dans les attitudes contemporaines en matière de sexe.

Il s’agit d’un homme handicapé mental, appelé seulement « Z », pris en charge par sa collectivité locale. Z aimerait avoir des relations sexuelles, mais il estime que son anxiété sociale l’empêche de trouver une partenaire, et il demande donc à ses soignants de lui trouver une femme qui soit prête à avoir des relations sexuelles avec lui pour de l’argent.

L’affaire a été portée devant le tribunal de protection car il se peut que les soignants enfreignent la loi en accédant à cette demande. Nous savons qu’il est déjà arrivé,  tant au Royaume-Uni qu’à l’étranger, que des contribuables défraient indirectement des services sexuels dans des bordels ou des clubs de danse-contact, par le biais de l’argent que des adultes vulnérables pris en charge par l’État sont autorisés à dépenser pour leur « bien-être mental et physique ».

Mais cette affaire nous fait franchir une étape supplémentaire. Des psychiatres ont statué que Z avait la capacité de consentir à des relations sexuelles et même d’en acheter. Il n’a cependant pas la capacité de gérer ses propres finances, et son plan de soins comprend des restrictions sur les films et les jeux vidéo auxquels il est autorisé à accéder, en raison du risque de déclencher chez lui un comportement « inapproprié ».

En d’autres termes, il n’est pas en mesure de prendre des mesures pour acheter des services sexuels, et exige donc de ses soignants qu’ils prennent des mesures pratiques en son nom – mesures qui peuvent être légales ou non, si elles sont contraires à l’article 39 de la Loi britannique de 2003 sur les infractions sexuelles.

Je ne peux donner de détails sur en quoi consiste exactement le comportement « inapproprié » de Z, mais je peux partager des faits qui ont déjà été rapportés dans la presse : que Z a passé plusieurs années dans un établissement spécialisé, détenu en vertu de la Loi sur la santé mentale, et qu’il a avoué à ses soignants qu’il a des fantasmes sexuels impliquant de la violence et des enfants, de sorte que son plan de prise en charge est conçu pour l’empêcher d’entrer en contact avec des enfants.

L’achat de sexe n’est pas illégal au Royaume-Uni, même pour les hommes qui avouent des fantasmes aussi inquiétants. Il est illégal de tenir un bordel, de faire du racolage dans un lieu public ou (depuis 2009) de payer pour avoir des relations sexuelles avec une personne  »sous contrainte ». Donc, pour contourner ces obstacles juridiques, les défenseurs de Z proposent que ses soignants lui procurent une escorte par l’intermédiaire d’une organisation caritative appelée The TLC Trust, qui offre un registre d’escortes indépendantes prêtes à avoir, pour de l’argent, des relations sexuelles avec des personnes handicapées. La semaine dernière au tribunal, les avocats représentant Z et l’autorité locale ont présenté The TLC Trust comme une source sûre, responsable et soigneusement réglementée de services sexuels.


En revanche, Julie Bindel, collaboratrice régulière de UnHerd, qui a enquêté sur le TLC Trust, se montre sceptique quant à cette évaluation, ayant déjà soutenu que, même si cette organisation est techniquement une organisation caritative, elle a en réalité pour activité de « vendre les services commerciaux de personnes et d’agences d’escorte qui annoncent des services sexuels. La vérification des sites web des escortes inscrites à son registre montre que celles-ci ne ciblent pas particulièrement les hommes handicapés, mais les ajoutent simplement à leur clientèle. »

Le TLC Trust est également un groupe de pression qui promeut la dépénalisation et la déstigmatisation de l’industrie du sexe. Mettre de l’avant un « droit » des personnes handicapées d’accéder à des « prestataires de services sexuels » est depuis longtemps une stratégie médiatique employée par de tels militants, car elle offre de l’industrie du sexe un portrait aseptisé et humanitaire.

J’écris « personnes handicapées » mais les personnes dont nous parlons ici sont en fait des hommes handicapés, et les « prestataires de service » en question sont presque toujours des femmes, bien que l’on entende rarement ces militants le reconnaître explicitement, puisque le slogan « les hommes ont droit à des relations sexuelles avec des femmes » est moins séduisant comme plate-forme politique.

En fait, lorsque le juge chargé de statuer sur l’affaire Z a dit précisément cela à propos d’une autre affaire, ses commentaires ont suscité une vive controverse. Il avait été demandé au juge Hayden d’envisager d’imposer une ordonnance judiciaire qui aurait empêché un homme d’avoir des relations sexuelles avec son épouse handicapée, les soignants de celle-ci estimant qu’elle n’était plus en mesure de consentir à de tels rapports. Au cours de la procédure, le juge Hayden a déclaré : « Je ne peux pas penser à un droit de l’homme plus évidemment fondamental que le droit d’un homme à des relations sexuelles avec sa femme. »

Il reste à voir ce que le juge Hayden décidera dans le cas de Z. Un jugement est attendu d’ici la fin de l’année et pourrait créer un précédent important, puisqu’un élément clé de l’argumentation de Z est qu’il a droit à une vie sexuelle en vertu de l’article 8 de la Convention européenne des droits de l’homme. Il insiste donc pour affirmer que l’État doit non seulement répondre à ses besoins de nourriture, de logement et de soins médicaux, mais aussi faciliter son envie de sexe. Ce qui signifie, bien sûr, que quelqu’un d’autre doit avoir des relations sexuelles avec Z, et que si personne n’est prête à le faire gratuitement, alors un consentement doit être acheté.

Mais, pour être juste envers Z, ses exigences découlent logiquement de deux présupposés à propos du sexe qui prévalent chez de nombreux Occidentaux au XXIe siècle, malgré le fait qu’elles soient en tension réciproque.

La première est que le sexe n’est pas un désir, mais un besoin : qu’il est impossible de vivre une vie heureuse et épanouie sans intimité sexuelle car, bien qu’historiquement il y ait eu des rôles sociaux établis et de haut niveau disponibles pour les personnes célibataires – principalement dans le cadre de l’Église – ces rôles se sont maintenant effacés, ne laissant qu’une attitude méprisante envers le célibat : ce comportement est aujourd’hui au mieux, excentrique, et au pire, suspect.

Le deuxième présupposé est que le sexe est une activité de loisir qui n’a de signification que si les participants choisissent de lui en donner une; il n’a aucune spécificité intrinsèque, n’est pas intrinsèquement différent de tout autre type d’interaction sociale, et peut donc être transformé en marchandise sans problème. Les gens peuvent trouver que leurs propres rencontres sexuelles ont un sens ou sont même sacrées, mais ils n’y sont pas obligés.

Comme le dit l’écrivain américain Aaron Sibarium, « si la révolution scientifique a désenchanté le monde… la révolution sexuelle a désenchanté le sexe ».

Si nous acceptons chacun de ces présupposés, alors nous devons accepter une contradiction épineuse : le sexe est en même temps un besoin aussi essentiel que la nourriture ou l’eau, mais en même temps aussi trivial que le fait d’aller au cinéma ou de se faire faire les ongles. Selon cette logique, le sexe est simplement un service qu’une personne peut rendre à une autre, mais c’est un service qui doit être rendu – qui doit même, dans des cas comme celui des Z, être facilité par l’État.

Z demande à avoir accès à une femme anonyme et remplaçable (bien que vraisemblablement attirante) en laquelle il pourra épancher sa frustration sexuelle. Et il insiste que l’absence d’un tel accès constituerait une violation de ses droits au titre de l’article 8. Si Z a gain de cause, il faut donc s’attendre à ce que l’équipe de soins hypothétique d’un homme handicapé s’agrandisse, au-delà des nettoyeurs, des cuisiniers et des chauffeurs de taxi, pour inclure une femme dont le rôle serait de faire des fellations. Et nous serons tous et toutes invitées à prétendre que le service fourni par cette travailleuse n’est pas différent de tout autre service, car apparemment, comme l’a dit le juge Hayden lors de la procédure la semaine dernière, « nous ne sommes pas ici pour porter des jugements moraux sur les décisions des gens dans la sphère de leur vie privée ou sur leur décision de rendre visite à une prostituée ».

Sauf que nous savons tous que ce n’est pas un service comme un autre, et que nous ne devrions pas suspendre nos « jugements moraux » quand il s’agit de l’industrie du sexe. D’une part, dans quel autre secteur d’activité les travailleurs contractent-ils si souvent un syndrome de stress post-traumatique, dont le taux de souffrance est bien plus élevé que celui des vétérans de l’armée ? Dans quelle autre industrie les jeunes sont-ils aussi bien payés, le salaire d’une travailleuse diminuant en fait au fur et à mesure qu’elle acquiert de l’expérience ? Quel autre travail peut être effectué de façon routinière par un travailleur drogué ou inconscient ? Et quelle autre industrie attire de manière aussi habituelle des victimes de traite et de violences, quel que soit leur statut juridique ?

La caractéristique du sexe rémunéré est qu’il doit être rémunéré. Il n’est pas mutuellement désiré par les deux parties – une partie est là contre son gré, en échange d’argent, ou parfois d’autres biens comme de la drogue, de la nourriture ou un abri. La personne qui est payée (presque toujours une femme) doit ignorer sa propre absence de désir sexuel, voire sa répulsion profonde. Elle doit réprimer ses instincts de protection les plus essentiels au service du plaisir sexuel d’autrui. Ce n’est pas pour rien que cette industrie n’attire généralement que les femmes les plus pauvres et les plus désespérées. C’est pour la même raison que les directives du ministère britannique de la Couronne traitent explicitement la prostitution comme une « exploitation sexuelle ».

Si Z gagne son procès, le jugement donnera une légitimité à l’industrie du sexe. Il validera également la notion que le sexe est à la fois vide de sens et un « droit » que les hommes peuvent revendiquer, aux dépens des femmes. Et une telle décision encouragera ceux qui considèrent que les sentiments masculins de frustration sexuelle sont très importants – mais que les sentiments féminins de violation sexuelle n’ont aucune importance.

Il est dommage que Z regrette son absence de vie sexuelle. Mais il n’est pas de la responsabilité de l’État de satisfaire sexuellement chaque homme frustré, habilité et potentiellement dangereux qui l’exige. Z a besoin de soins de l’État, mais ce qu’il désire c’est de l’intimité sexuelle, et la différence entre ces besoins et ces désirs devrait être évidente : personne n’est jamais mort faute de sexe.

Louise Perry est une autrice indépendante et milite contre la violence sexuelle.

Version originale: https://unherd.com/2020/12/men-do-not-have-the-right-to-sex/?

2 réflexions sur “Il n’existe pas de « droit » masculin à des relations sexuelles

  1. Les masculinistes de tout poil, proxénètes, abuseurs, activistes transidentitaires, ont quand même un point commun : mettre en avant des personnes fragiles, qui poussent à la pitié (handicapés, personnes trans), pour avancer leurs pions et faire reculer les droits des femmes. Comme les soldats en tant de guerre poussent devant eux les civils, femmes, vieillards, enfants, sur les chemins.
    Ils placent devant eux ces personnes pour empêcher les féministes de répliquer avec la fermeté, pour faire hésiter les plus bienveillantes d’entre elles, en jouant sur le fait que les femmes sont éduquées à cela : être bienveillantes avant tout.
    Cet article montre encore une fois un cas où cette stratégie militante est appliquée.

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