« Pourquoi fait-il cela? » Chapitre 2 : Les mythes

 

 

par Lundy Bancroft

Il est dément.

Il a tellement honte de lui-même. Il faut juste que j’arrive à le doter d’une meilleure image personnelle.

Il pète les plombs, tout simplement.

Il est tellement peu sûr de lui

Comme sa mère l’a maltraité, il en veut maintenant à toutes les femmes et c’est à moi qu’il s’en prend.

Je suis tellement confuse et désorientée. Je ne comprends pas son fonctionnement.

Il faut comprendre que d’une certaine manière, l’agresseur conjugal se comporte en illusionniste : ses tours de passe-passe cherchent surtout à vous distraire, à attirer votre attention dans la mauvaise direction, pour que vous ne compreniez pas ce qui se passe réellement. Il vous amène à vous concentrer sur le tumulte de ses émotions pour détourner votre regard de la cause réelle de sa violence, qui tient à son mode de pensée. Il vous entraîne dans un dédale hyper-complexe et fait de votre relation avec lui un labyrinthe indéchiffrable. Il se pose en énigme que vous devriez essayer de décoder, comme s’il était une mécanique fantastique mais avariée, dont il vous suffirait de trouver et de réparer l’élément déréglé pour en restaurer le fonctionnement optimal. Son but, même s’il ne le reconnaît peut-être pas, est de vous occuper l’esprit au point où vous ne pourrez plus comprendre la logique et les schémas de son comportement, le projet délibéré que cachent ses attitudes insensées.

Pour davantage vous égarer, il peut travailler à façonner votre opinion de ses partenaires précédentes pour vous empêcher de leur parler directement, ou pour vous préparer à douter d’elles si vous en veniez à communiquer avec elles. Si vous pouviez suivre le fil de son comportement lors de ses relations précédentes, vous trouveriez sans doute que son comportement est moins erratique qu’il ne paraît; en fait, l’agresseur présente un schéma assez cohérent d’une femme à l’autre, sauf pour les relations qui ont peu duré et qu’il ne considérait pas comme sérieuses.

Par dessus tout, l’agresseur cherche à éviter que vous ne preniez conscience de sa violence elle-même. Il essaye donc de vous occuper l’esprit par des excuses ou en déformant les faits, et de vous retenir dans le doute et la culpabilité. Et, malheureusement, une bonne part de la société a tendance à l’appuyer naïvement, en l’aidant à occulter son problème à vos yeux et aux siens.

Les mythes au sujet des agresseurs qui prolifèrent dans notre culture sont surtout créés par ces hommes eux-mêmes. Ils inventent des justifications de leurs gestes pour obnubiler leurs partenaires, des thérapeutes, des membres du clergé, leurs connaissances et des intervenants. Mais c’est faire une grande erreur que de laisser les agresseurs analyser leurs problèmes et en imposer leur interprétation. Demanderions-nous à un.e alcoolique de nous expliquer les raisons de sa consommation? Accepterions-nous inconditionnellement sa réponse ? Nous entendrions alors des propos comme ceux-ci :

« Je bois parce que j’ai été malchanceux dans la vie. »

« Je ne bois pas tant que ça – ce n’est qu’une rumeur que propagent des gens parce qu’ils ne m’aiment pas. »

« J’ai commencé à boire exagérément parce que mon estime de moi a été détruite par toutes les accusations injustes de ceux qui prétendent que je suis alcoolique, ce que je ne suis pas. »

Quand on entend ce genre d’excuses de la part d’un ivrogne, on reconnaît que c’est exactement ce qu’elles sont : des excuses. Nous ne considérons pas une personne alcoolique comme une référence fiable. Alors pourquoi laisserions-nous un homme colérique et contrôlant s’imposer comme référence en matière de relations violentes ? Par conséquent, notre première tâche est de déconstruire l’alibi mis en place par l’agresseur, et d’observer attentivement la situation pour constater ce qu’il fait réellement.

UN EXERCICE RAPIDE

Dans mes présentations publiques sur le thème de la violence conjugale, je commence souvent par un exercice simple. Je demande au public d’écrire tout ce qu’ils ont déjà entendu ou ont déjà cru sur l’origine du problème d’un agresseur. Je vous invite à fermer ce livre deux minutes pour dresser votre propre version d’une telle liste, à laquelle vous pourrez retourner dans un instant.

Je demande ensuite aux gens d’énoncer des éléments de leurs listes, et je les transcris au tableau, répartis en trois colonnes : une pour les mythes, une pour les vérités partielles, et une pour les facteurs réels. Cela donne souvent une répartition comprenant 20 ou 30 mythes, 4 ou 5 vérités partielles, et peut-être une ou deux réalités. Le public est souvent surpris et gêné de constater que les croyances habituelles sur les causes de la violence comprennent bon nombre d’idées fausses pour chaque gramme de vérité. Si vous vous rendez compte en lisant ce chapitre que votre propre liste contient plusieurs mythes, vous êtes loin d’être un cas isolé.

Pour la partenaire d’un homme violent ou contrôlant, le fait de voir débusquées toutes ces fausses théories peut être accablant. Mais pour chaque brique retirée de la fausse perception des agresseurs, il existe une réalité pour la remplacer. Une fois cette étape terminée, il sera bien plus difficile pour votre partenaire de vous déstabiliser, et vous analyserez votre relation beaucoup plus clairement qu’auparavant.

LES MYTHES SUR LES AGRESSEURS

1. Il a été maltraité dans son enfance.

2. Sa partenaire précédente l’a terriblement maltraité.

3. Il maltraite les personnes qu’il aime le plus.

4. Il retient beaucoup trop ses émotions.

5. Il a une personnalité violente, explosive.

6. Il perd tout contrôle de lui-même.

7. Il est trop colérique.

8. Il a un désordre mental.

9. Il déteste les femmes.

10. Il redoute l’intimité et l’abandon.

11. Il a une faible estime de soi.

12. Son patron le malmène.

13. Il n’est pas doué pour la communication et la résolution des conflits.

14. Il existe autant de femmes agresseures que d’hommes agresseurs.

15. Son comportement de maltraitance est aussi néfaste pour lui que pour sa partenaire.

16. Il est victime de racisme.

17. Il est alcoolique / narco-dépendant.

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MYTHE No 1

Il a été maltraité dans son enfance. Il faudrait qu’il suive une thérapie à ce sujet.

Les partenaires de mes clients pensent souvent que le comportement de maltraitance de leur conjoint vient de violences qu’il aurait lui-même subies, et beaucoup de professionnels partagent cette impression fausse. J’entends des phrases comme :

  • « Il m’agonise d’insultes horribles parce que c’est ce que lui faisait sa mère. »
  • « Son père se mettait en colère contre lui et le battait avec une ceinture, et aujourd’hui si je me mets un tant soit peuen colère, il pète un plomb et se met à lancer des objets à travers la pièce. Il dit que c’est parce qu’au fond, il a très peur de ma propre colère. »
  • « Sa belle-mère était une vraie sorcière; je l’ai rencontrée, et elle est vraiment vicieuse. Alors aujourd’hui, il éprouve de la rancune envers les femmes. »

QUESTION No 1

Est-ce parce qu’il a été maltraité dans l’enfance ?

De nombreuses études ont examiné l’hypothèse que les hommes qui maltraitent des femmes ont souvent eux-mêmes été maltraités, et ce lien s’est avéré faible; d’autres indicateurs concernant quels hommes auront tendance à agresser des femmes se sont révélés beaucoup plus fiables, comme nous le verrons. C’est particulièrement chez les hommes qui sont violents envers d’autres hommes que l’on trouve le plus grand nombre de victimes de maltraitance infantile – mais ce lien est bien moins présent chez les hommes qui agressent des femmes. La seule exception concerne les agresseurs dont la violence physique est particulièrement brutale ou terrorisante pour les femmes; ceux-là présentent souvent des antécédents de maltraitance subie dans l’enfance. En d’autres termes, une enfance malheureuse ne fait pas d’un homme un agresseur, mais elle peut contribuer à rendre un agresseur particulièrement dangereux.

Si les comportements agressifs étaient le produit de blessures émotionnelles subies dans l’enfance, les agresseurs pourraient résoudre leur problème grâce à la psychothérapie. Hors, il est pratiquement inouï de voir un agresseur modifier de façon véritable et durable son schéma d’agressivité au sortir d’une thérapie. (Au chapitre 14, nous examinerons les différences entre la psychothérapie et un programme spécialisé pour agresseurs, car cette seconde option donne parfois de bons résultats). Un tel programme peut l’amener à résoudre d’autres difficultés affectives; l’agresseur peut y trouver une meilleure connaissance de soi; cependant son comportement demeurera inchangé. En fait, on voit souvent ce comportement s’aggraver puisque l’agresseur trouve dans le programme de nouveaux alibis pour excuser son comportement, avec des arguments plus élaborés pour prouver que sa partenaire souffre d’instabilité mentale et des façons plus créatives de la culpabiliser pour la détresse émotionnelle qu’il dit ressentir. Les hommes agresseurs maîtrisent souvent l’art de se faire plaindre, et savent que des récits d’enfance malheureuse sont une des manières les plus efficaces de susciter la compassion.

Pour certains agresseurs, le fait de blâmer une enfance malheureuse présente un attrait supplémentaire : en ce concentrant sur les mauvais agissements prêtés à sa mère, il arrive à blâmer une femme pour sa propre maltraitance des femmes. Cette approche peut également parler à la victime de violence en « expliquant » les gestes de son agresseur et en lui fournissant quelqu’un contre qui détourner en toute sécurité son ressentiment – puisqu’exprimer sa colère à l’égard de l’agresseur se solde toujours par une répression brutale. Un vaste secteur de la société, dont le champ de la psychologie en particulier, emboîte souvent le pas à cette interprétation, plutôt que de prêter attention aux problèmes ardus que suscite la violence conjugale. La maltraitance de femmes par des hommes est tellement répandue qu’elle suscite une foule de questions gênantes sur les hommes et la masculinité, à moins que l’on puisse blâmer une femme pour ce qui lui arrive. Il semble apparemment plus facile de blâmer la mère de l’agresseur.

Mes clients habitués à suivre des thérapies personnelles ou des programmes de désintoxication parlent parfois comme des thérapeutes – et certains d’entre eux en sont. Ils adoptent des clichés de psychologie populaire ou tiennent des propos théoriques. J’ai eu un client qui essayait de m’attirer dans des débats intellectuels avec des commentaires du genre, « Eh bien, il est clair que votre groupe se conforme un modèle cognitif-comportemental, qui a démontré ses limites en rapport à un problème aussi profond que le mien. » Un agresseur qui maîtrise le vocabulaire des émotions peut amener sa partenaire à avoir l’impression de perdre la carte en faisant de chaque différend entre eux une session de thérapie, où il passe chacune des réactions de sa conjointe sous un microscope et s’approprie le rôle de l’aidant. Il lui explique, par exemple, les problèmes émotionnels qu’elle doit résoudre, ou analyse ses raisons de croire « à tort » qu’il la maltraite.

Un homme violent peut plaider une enfance malheureuse quand il découvre qu’elle peut l’aider à échapper à ses responsabilités. Le bulletin de l’Association nationale des procureurs généraux étasuniens a publié une étude révélatrice au sujet d’un autre groupe d’hommes au comportement destructeur : les pédocriminels. Cette étude a demandé à chaque sujet s’il avait subi des agressions sexuelles durant son enfance; 67 % ont répondu par l’affirmative. Le chercheur leur indiqua alors qu’il allait les brancher sur un appareil détecteur de mensonge et leur poser de nouveau la question. Les réponses affirmatives tombèrent subitement à 29%. En d’autres mots, les agresseurs de tout genre sont habituellement conscients de l’avantage qu’ils peuvent tirer en déclarant « J’agresse car j’ai moi-même été agressé ».

Bien que l’agresseur typique travaille à conserver une image publique positive, certaines femmes sont aux prises avec des agresseurs désagréables et menaçants envers tout le monde. Qu’en est-il de ces hommes? Leurs problèmes tiennent-ils à une maltraitance subie chez leurs parents ? La réponse est à la fois oui et non; cela dépend de quel problème on parle exactement. L’hostilité d’un tel homme à l’égard du genre humain en général peut venir d’une cruauté subie dans l’enfance, mais il maltraite les femmes à cause de son problème personnel d’agression. Les deux problèmes sont liés mais distincts.

Je ne dis pas que la souffrance liée à une enfance malheureuse ne doit pas susciter votre empathie. Un agresseur mérite la même compassion qu’un homme non violent. Mais un homme non violent n’utilise pas son passé comme une excuse pour vous maltraiter. Ressentir de l’empathie pour votre partenaire peut s’avérer un piège, destiné à vous culpabiliser de résister à ses mauvais traitements.

Il m’est arrivé de répondre à un client, « Si vous êtes si conscient des émotions liées à votre enfance malheureuse, vous devriez savoir comment on ressent la violence. Vous devriez vous souvenir à quel point il était blessant de vous sentir rabaissé, terrifié, de vous faire dire que vous étiez responsable de la violence que vous subissiez. Après avoir vécu cela, vous devriez être moins porté à maltraiter votre partenaire. » Une fois cet argument entendu, l’homme arrête généralement de mentionner son enfance effroyable; il n’utilise cet argument que si c’est une excuse pour rester tel qu’il est, pas si cela devient une raison de changer.

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MYTHE No 2

Sa partenaire précédente l’a terriblement maltraité, et aujourd’hui il a un problème avec les femmes. LUI est un homme très bien; c’est cette salope qui l’a rendu comme ça.

Comme nous l’avons vu avec Fran à la fin du chapitre 1, les récits de destruction émotionnelle par une ancienne épouse ou copine ont un puissant impact sur leur partenaire actuelle. Dans la version la plus courante, l’homme raconte comment son ex lui a brisé le cœur en le trompant, parfois avec plusieurs hommes. Si vous lui demandez comment il s’en est rendu compte, il dira que tout le monde le savait ou qu’un ami l’a prévenu. Il pourrait aussi dire « je l’ai prise sur le fait » mais si vous insistez pour savoir ce qu’il a vu réellement, il apparaît qu’il n’a rien vu du tout, ou simplement qu’il l’a vue parler à un type ou partager sa voiture un soir, « alors j’ai tout compris ».

Il peut décrire d’autres blessures reçues d’une partenaire précédente : elle essayait de le contrôler, elle ne lui laissait pas de liberté, elle voulait l’avoir à son service, elle a tourné leurs enfants contre lui; elle l’a même « fait arrêter » pour se venger. Ce qu’il décrit ainsi est souvent son propre comportement, mais il l’attribue à sa conjointe afin d’apparaître comme la victime. Il gagne ainsi la sympathie de sa nouvelle partenaire, d’autant plus que beaucoup de femmes, sachant malheureusement ce que c’est d’être violentée, se reconnaissent dans cette détresse.

L’homme violent ou dominateur peut ainsi tirer une large palette d’excuses de ses relations passées. Cela lui permet de contrôler les amitiés de sa partenaire actuelle, ou de l’accuser d’infidélité : « Mon ex m’a tellement fait souffrir en me trompant constamment que c’est pour ça que je suis jaloux et que je ne te fais pas confiance ». Il se permet d’exploser de colère lorsqu’elle lui demande de nettoyer derrière lui : « Mon ex contrôlait chacun de mes mouvements, du coup ça me rend furieux quand j’ai l’impression que tu me dis ce que je dois faire. » Il peut aussi voir d’autres femmes ou entretenir d’autres liaisons : « J’ai tellement souffert la dernière fois que j’ai maintenant peur de m’engager; c’est pourquoi je préfère continuer à voir d’autres partenaires. » Il peut ainsi trouver une excuse pour n’importe quelle conduite dominatrice.

Je recommande en général d’appliquer le principe suivant à tout ce que peut dire un homme violent sur les femmes de son passé :

SI C’EST UNE EXCUSE POUR VOUS MALTRAITER, C’EST DU BIDON.

Un homme qui a réellement été maltraité dans une précédente relation avec une femme n’utilise pas cette expérience pour se déresponsabiliser des blessures qu’il cause à une autre.

Envisagez l’inverse: avez-vous déjà entendu une femme déclarer que la raison pour laquelle elle maltraite son conjoint est qu’elle a elle-même été maltraitée par un homme ? Je n’ai jamais entendu cette excuse en 15 ans de travail sur les violences conjugales. Bien sûr, j’ai rencontré des femmes ayant des difficultés à retrouver confiance après avoir quitté un agresseur, mais la distinction est ici cruciale : leur vécu expliquait ce qu’elles ressentaient, mais ne constituait pas une excuse. Ce principe vaut également pour les hommes.

Lorsqu’un de mes clients se plaint d’une relation précédente pour justifier son comportement cruel ou contrôlant, je rétorque avec plusieurs questions : « Votre ex a-t-elle déjà exprimé qu’elle se sentait contrôlée ou intimidée par vous ? Qu’elle est sa version de l’histoire ? Avez-vous déjà porté la main sur elle dans un accès de colère, ou a-t-elle déjà requis des mesures d’éloignement ? » Une fois qu’il a répondu à ces questions, je peux généralement déterminer qu’il a également maltraité la femme dont il parle.

Il est normal de compatir avec un homme qui a connu une mauvaise expérience dans une relation précédente, mais dès l’instant où il utilise ce vécu pour excuser ses sévices à votre endroit, vous pouvez cesser de croire tout ce qu’il raconte sur son passé, et y voir plutôt un signe qu’il a des problèmes dans ses relations avec les femmes. Même si vous la détestez déjà, essayer de contacter son ex et de lui parler dès que possible. Un agresseur peut maltraiter ses partenaires l’une après l’autre, en amenant chacune à croire qu’elle est responsable des problèmes et que c’est lui la victime.

Qu’il se décrive comme la victime d’une ex ou de ses parents, le but de l’agresseur est, consciemment ou non, de jouer sur l’empathie qu’il va susciter chez vous, et ainsi éviter de se faire face à son problème.

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MYTHE No 3

Il est violent parce qu’il tient beaucoup à moi. Il maltraite les personnes qu’il aime le plus.

Ce genre d’excuses revient souvent dans mes groupes pour agresseurs. Mes clients me disent : « Personne ne m’énerve autant qu’elle. Il m’arrive de péter les plombs tellement je tiens à elle. Ce qu’elle fait me blesse vraiment, et personne n’arrive à me faire souffrir autant qu’elle ». Les agresseurs peuvent exploiter cette rationalisation auprès de leurs partenaires, des leurs amis et de leurs familles. Leur attitude comporte une part de vérité : les gens qu’on aime peuvent causer une douleur plus grande que n’importe qui. Mais comment cela peut-il justifier de la maltraitance ?

L’agresseur aimerait nous convaincre d’accepter le postulat suivant, simple mais erroné :

« Les émotions sont à la base des comportements. »

 « Quand les gens ont mal, ils s’en prennent à quelqu’un d’autre en représailles. Quand ils sont jaloux, ils deviennent possessifs et suspicieux. Quand il se sentent contrôlés, ils crient et menacent ». N’est-ce pas toujours le cas ? Non. Chaque être humain a sa façon de vivre et gérer la douleur ou le ressentiment. Si vous avez l’impression qu’on vous diminue ou qu’on vous harcèle, vous pourriez trouver du réconfort à manger une barre de chocolat. Dans la même situation, il se peut que je fonde en larmes. D’autres personnes pourraient rapidement mettre des mots sur ce qu’ils ressentent, en réaction directe à la maltraitance. Bien que nos émotions puissent influencer la manière dontnous aimerions agir, nos choix en matière de comportement sont finalement déterminés par notre mentalité ou nos habitudes. Nous répondons à nos blessures affectives en nous basant sur ce que nous pensons de nous-mêmes, de la personne qui nous a blessé, et du monde en général. Les seules personnes dont le comportement est dicté par des émotions sont celles qui sont sévèrement traumatisées ou qui souffrent de graves troubles mentaux. Et très peu de conjoints agresseurs présentent de tels états psychologiques graves.

Il existe d’autres raisons de refuser l’excuse qui associe la violence à un « trop-plein d’amour ». Tout d’abord, la plupart des gens réservent le meilleur d’eux-mêmes et leurs traitements les plus affectueux aux personnes qu’ils aiment, y compris leur partenaire. Devrait-on accepter l’idée que ces personnes ressentent un amour moins fort et des sentiments moins passionnés que ceux d’un agresseur ? Cela n’a pas de sens. En dehors de ma vie professionnelle, j’ai connu de nombreux couples au fil des années, qui sont demeurés passionnément attachés l’un à l’autre, tout en se traitant avec respect. Malheureusement, notre société accepte facilement l’idée d’un lien néfaste entre la passion et l’agression, qui serait imbriquées. Beaucoup croient que des propos cruels et des crises de colère sont le prix à payer pour une relation passionnée, sensuelle et profonde. De nombreux films et séries télé dites romantiques renforcent cette idée.

Or, la plupart des conjoints violents ont des amitiés intenses avec des personnes autres que leur épouse ou leur copine. Mes clients peuvent éprouver une affection profonde pour l’un de leurs parents ou les deux, un frère ou une sœur, un.e ami.e, une tante ou un oncle. Sont-ils violents envers ces personnes ? Très rarement. Ce n’est donc pas l’amour ou l’affection profonde qui entraîne la violence.

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MYTHE No 4

Il retient beaucoup trop ses émotions, jusqu’au moment où il craque. Il faut qu’il apprenne à reconnaître ses émotions et à les exprimer pour prévenir ces épisodes explosifs.

Mes collègues et moi-même appelons cette croyance la « théorie de la cocotte-minute », comme si les gens ne pouvaient tolérer qu’un certain niveau de douleur et de frustration accumulée. Si ces émotions ne sont pas évacuées périodiquement – un peu comme dans une bouilloire – on court le risque d’un grave accident. Ce mythe a une apparence de vérité parce que nous savons bien que beaucoup d’hommes n’expriment pas suffisamment leurs émotions. Comme la plupart des agresseurs sont des hommes, ça semble logique.

Mais ça ne l’est pas, et voici pourquoi : la plupart de mes clients tendent à exprimer leurs émotions, souvent bien plus que des non-agresseurs. Plutôt que de tout garder à l’intérieur, ils ont même tendance à faire l’inverse : ils accordent une importance exagérée à leurs émotions, ils en parlent et les expriment – à vrai dire, ils en parlent à tel point que leur partenaire et enfant(s) n’en peuvent plus d’en entendre parler. Les émotions d’un agresseur sont aussi susceptibles de prendre trop de place que d’être réprimées. Elles peuvent occuper tout l’espace de leur maisonnée. Lorsqu’un tel homme se sent mal, il pense que le monde doit s’arrêter de tourner pour tous les membres de la famille jusqu’à ce que quelqu’un prenne soin de lui. Les crises que vit sa partenaire, les maladies des enfants, les repas, les anniversaires – rien n’est aussi important que ses émotions.

En fait, ce n’est pas de ses propres émotions dont l’agresseur est déconnecté, mais de celles de sa conjointe et de ses enfants. Ce sont ces émotions qu’il connaît très peu et dont il gagnerait à se rapprocher. Mon travail en tant que conseiller en violence conjugale implique souvent de détourner la discussion de leur émotions pour les amener à comprendre la façon dont ils pensent (y compris leurs attitudes envers les émotions de leur conjointe). Mes clients tentent systématiquement de ramener le sujet à des thèmes commodes et habituels pour eux, c’est-à-dire où leur monde intérieur est la seule chose qui compte.

On a vu durant des décennies plusieurs thérapeutes essayer d’aider des agresseurs à changer en les guidant dans la compréhension et l’expression de leurs émotions. Malheureusement, cette approche bien intentionnée mais erronée se révèle néfaste : elle alimente le besoin égoïste de l’agresseur de demeurer au centre de l’attention, ce qui constitue un moteur important de son comportement violent.

Une raison pour laquelle vous pourriez être tentée d’accepter la « théorie de la cocotte-minute masculine » peut être l’observation chez votre partenaire d’un schéma où il devient d’avantage renfermé, parle de moins en moins, passe graduellement du frémissement à l’ébullition, et finit par une éruption de cris, d’insultes et de violence. Comme cela ressemble à une explosion d’émotions, vous pensez que c’en est une. Mais cette montée de tension, cette accumulation d’émotions dans sa bouilloire personnelle reflète en fait son manque d’empathie pour vos émotions à vous, ainsiqu’une palette de comportements que nous examinerons plus loin. Et quand il explose, c’est qu’il se donne la permission de le faire.

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MYTHE No 5

Il a une personnalité violente, explosive. Il doit apprendre à être moins agressif.

Votre partenaire a-t-il tendance à se comporter de façon raisonnablement correcte avec tous les autres, mais pas avec vous ? Est-ce inhabituel pour lui d’insulter ou de se battre avec d’autres hommes ? S’il devient agressif avec un homme, est-ce habituellement à votre sujet – par exemple, s’en prendre à un homme qu’il croit intéressé à vous ? La vaste majorité des agresseurs se montrent tout à fait calmes et raisonnables dans la plupart des interactions qui ne sont pas liées à leur partenaire. En fait, les conjointes de mes clients me demandent souvent : « Comment peut-il être si aimable avec tout le monde et me traiter, moi, comme un chien ? » S’il était vrai que cet homme souffrait d’une « personnalité agressive », il ne serait pas capable de réserver juste pour vous cet aspect de lui-même. De nombreux thérapeutes ont essayé pendant des années de guider les conjoints agresseurs vers leur côté le plus sensible, le plus vulnérable. Mais la triste réalité est qu’un tas d’homme gentils et sensibles sont sournoisement – et parfois violemment – violents envers leurs conjointes. La dualité de leur nature est un élément central du mystère qu’ils entretiennent.

Le stéréotype sociétal voulant qu’un agresseur soit généralement peu éduqué et issu du monde ouvrier ajoute à la confusion. Ainsi va la fausse équation : « Agresseur = homme des cavernes musclé = homme de classe inférieure ». En plus d’être un stéréotype injustifié des hommes de classe ouvrière, ce cliché efface également le fait qu’un professionnel ou un homme instruit risque tout autant d’agresser sa conjointe. Un entrepreneur qui a réussi, un professeur d’université, ou un moniteur de voile est moins susceptible d’adopter une image de gros bras tatoué, mais il peut néanmoins être un partenaire tout aussi cauchemardesque.

Les stéréotypes de classe et de race permettent aux plus privilégiés d’écarter la problématique de la violence en se prétendant non concernés. Pour eux, les agresseurs sont « ces ouvriers de la construction qui n’ont jamais été à l’université, ce sont ces Latinos ou les résidents des quartiers défavorisés. Ce sont eux les agresseurs. Ici, dans notre ville ou notre quartier, les choses sont différentes. On n’est pas des machos, nous. »

Pourtant les femmes qui ont un vécu de violence savent que les agresseurs viennent de tous les milieux et empruntent toutes les apparences. Parfois, plus un agresseur est éduqué, plus il noue de nœuds dans la tête de sa conjointe et plus il est habile à l’amener à se culpabiliser et à convaincre son entourage que c’est une folle. L’emprise d’un agresseur est d’autant plus forte qu’il jouit d’un statut social enviable, et cela peut être encore plus difficile d’y échapper. Deux de mes premiers clients étaient professeurs à l’université Harvard.

Certaines femmes sont attirées par le stéréotype du « dur », d’autres, pas du tout. Certains indices peuvent nous alerter au risque qu’un homme se montre violent, comme nous le verrons au chapitre 5, mais qu’il soit gentleman ou macho n’est pas un de ces indices. (Toutefois, si un homme a tendance à intimider les gens, restez sur vos gardes. Tôt ou tard, son attitude trouvera une nouvelle cible : vous. Être avec un homme capable d’en effrayer d’autres peut sembler attirant, jusqu’au moment où il se tourne contre vous.

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MYTHE No 6

Il perd tout contrôle de lui-même. Il craque complètement.

Il y a plusieurs années, j’ai eu une conversation téléphonique avec une femme, Sheila. Elle décrivait les accès de colère que vivait périodiquement mon client, Michael : « Il devient absolument fou furieux et l’on ne sait jamais quand ça va lui prendre. Il attrape tous les objets qui lui tombent sous la main et les balance sur les murs et à travers la pièce, c’est un vrai chaos. Il casse même parfois des objets importants. Et puis c’est comme si l’orage passait; il se calme et part faire un tour. À son retour, il semble plutôt honteux de lui-même. »

J’ai posé deux questions à Sheila. La première était de savoir si les objets détruits appartenaient à Michael, à Sheila, ou aux deux ? Elle a réfléchi longtemps en silence. Puis elle me répondit : « Vous savez quoi ? Je suis surprise de ne jamais l’avoir remarqué, mais il casse uniquement des objets qui m’appartiennent. Je ne peux me rappeler d’une seule chose à lui qu’il aurait détruite ». Je lui demandai ensuite qui nettoyait la casse après ce genre d’épisodes. Elle me répondit que c’était elle. Je lui dis alors : « Vous voyez ? Le comportement de Michael n’est pas aussi insensé qu’il n’y paraît. Et s’il regrettait vraiment ses gestes, il vous aiderait au rangement. »

QUESTION No 2

Est-ce qu’il le fait exprès ?

Quand un de mes clients me dit qu’il est devenu violent parce qu’il a perdu le contrôle de ses gestes, je lui demande pourquoi il n’a pas fait bien pire. Par exemple, je peux lui dire : « Vous l’avez traitée de sale traînée, vous lui avez arraché le téléphone des mains pour le jeter à travers la pièce, puis vous l’avez bousculée et elle est tombée à terre. Elle était à vos pieds, sans défense, il aurait été facile de lui donner un coup de pied à la tête. Vous venez de me dire que vous étiez ‘complètement hors de contrôle’ à ce moment-là, mais vous ne lui avez pas donné ce coup de pied. Qu’est-ce qui vous en a empêché ? » J’ai constaté que mes clients peuvent toujours me répondre, me donner une explication. En voici les plus communes :

  • « Je ne voudrais pas lui faire vraiment mal. »
  • « Je me suis rendu compte qu’un des enfants nous regardait. »
  • «J’ai eu peur que quelqu’un appelle la police. »
  • « J’auraispu la tuer en faisant ça.»
  • « Nous faisions de plus en plus de bruit et j’avais peur que les voisins nous entendent. »

Et la plus fréquente de leurs réponses est la suivante :

  • « Mon dieu, j’aurais jamais fait un truc pareil. Je ne lui ferais jamais ça. »

            La réponse que ces hommes ne me donnent presque jamais – je ne l’ai entendue qu’à deux reprises en 15 ans – c’est :

  • « Je ne sais pas. »

Ces réponses spontanées réduisent à néant l’excuse de la perte de sang-froid. Lorsqu’un homme se déchaîne, que ce soit verbalement ou physiquement, il garde à l’esprit un certain nombre de questions : « Suis-je en train de faire quelque chose que d’autres personnes pourraient apprendre et qui ternirait l’image qu’elles ont de moi ? Est-ce que je risque des ennuis judiciaires ? Pourrais-je me blesser ? Est-ce que je fais quelque chose que je considère moi-même comme trop cruel, trop violent, trop dégueulasse ? »

Une intuition importante m’est graduellement apparue au début de ma pratique avec mes premiers clients : un agresseur ne fait presque jamais quelque chose que lui-même considère comme moralement inacceptable. Il peut dissimuler ce qu’il fait par conviction que d’autres personnes le désapprouveraient, mais en son for intérieur, il se sent dans son bon droit. Je ne crois pas qu’un client m’ait jamais dit : « Je ne peux d’aucune façon justifier ce que j’ai fait. J’ai vraiment mal agi. » L’agresseur considère toujours avoir une raison suffisante pour ses actes. Pour résumer, le problème central de l’agresseur est une vision tordue de ce qui est ou non équitable.

Je pose parfois à mes clients la question suivante : « Combien d’entre vous se sont déjà sentis très en colère contre leur mère, au point d’avoir envie de la traiter de chienne ? » Habituellement, c’est plus ou moins la moitié de l’auditoire qui lève la main. Puis je demande « comment d’entre vous ont cédé à cette envie et ainsi insulté leur mère ? » Toutes les mains retombent, et mon auditoire me lance des regards scandalisés, comme si je leur avais posé une question choquante, du style « Vendez-vous de la drogue à la sortie des écoles ? ». Encore là, je leur demande « Pourquoi ne l’avez-vous pas fait ? ». Les mêmes réponses surgissent chaque fois que je me livre à cet exercice : « Mais on ne peut pas traiter sa mère de cette façon, même quand on est très irrité ! Cela ne se fait tout simplement pas!»

Le non-dit de cette réponse, que l’on peut signaler à nos clients, est que « par contre, on peut traiter notre épouse ou notre copine de cette façon, du moment que l’on a une raison suffisante. Ça, c’est différent. » En d’autres termes, le problème de l’agresseur tient à sa croyance que contrôler ou agresser sa partenaire est justifiable. Comme nous le verrons, cette croyance a des conséquences cruciales sur la bonne façon d’interagir avec des agresseurs dans le contexte de sessions.

À mes débuts en tant que conseiller pour agresseurs, ma propre croyance au mythe d’une « perte de sang-froid » s’est plusieurs fois heurtée aux comptes rendus de mes premiers clients. Par exemple, Kenneth admettait réduire en cachette l’intensité de l’éclairage, puis insistait auprès de Jennifer que rien n’avait changé, pour la convaincre qu’elle était folle. (Je me souviens également de ses ferventes critiques envers les autres participants pour leur insensibilité vis-à-vis de leur partenaire, en dépit de son propre comportement.) De son côté. James m’a raconté qu’il lui arrivait de cacher un objet que sa conjointe cherchait, comme son portefeuille ou ses clefs, et attendait qu’elle devienne exaspérée, puis il remettait l’objet bien en vue au milieu de la pièce, en déclarant qu’il avait toujours été là. Pour sa part, Mario avait calculé la distance qui séparait le supermarché de sa maison, et si sa femme sortait faire des courses, il vérifiait le kilométrage de la voiture pour s’assurer qu’elle n’était pas allée ailleurs.

Une année, mes collègues David et Carole décidèrent de préparer un sketch sur la violence, en prévision d’une conférence, et la présentèrent à un de nos groupes d’agresseurs; après quoi, les membres du groupe lancèrent de nombreuses suggestions pour améliorer la scène, principalement à l’attention de David : « Non, tu ne dois pas t’excuser de rentrer tard, ça te met sur la défensive, tu dois amener la conversation sur elle, lui dire que tu sais qu’elle te trompe… Tu te tiens trop loin d’elle, David. Avance de quelques pas, pour qu’elle sente que tu ne rigoles pas… Et tu lui laisses trop la parole. Il faut l’interrompre et garder l’avantage. » Les conseillers furent estomaqués par la conscience qu’avaient ces hommes des tactiques qu’ils emploient, et de leurs raisons pour le faire : dans l’excitation de commenter la scène, ils abandonnaient leur façade d’un « agresseur qui pète les plombs et ne sait plus ce qu’il fait ».

Tout au long des récits de mes clients dans ce livre, vous observerez souvent leur degré de conscience de leurs comportements contrôlants et cruels. En même temps, je ne veux pas les présenter comme des monstres ; ils ne planifient pas chaque geste qu’ils posent – même s’ils le font plus souvent qu’on ne le pense. Chaque fois qu’un agresseur balance un tas de magazines au sol ou lance une tasse de café sur le mur, il n’a pas spécialement déterminé ces étapes à l’avance. Pour une lecture plus exacte de ce comportement, imaginez l’agresseur comme un acrobate de cirque, qui se plonge dans sa performance jusqu’à un certain point mais qui n’oublie jamais quelles en sont les limites.

Lorsqu’un client me dit « j’ai explosé » ou « mes nerfs ont juste lâché », je lui demande de retracer étape par étape dans sa tête les moments qui ont précédé son geste agressif. Je lui demande : « Avez-vous vraiment ‘juste explosé’, ou avez-vous décidé à un moment donné de vous accorder le feu vert, que ‘vous en aviez assez’, que ‘vous n’alliez pas en en supporter plus’, et à cet instant vous vous êtes donné la permission, en vous laissant la liberté de faire ce que vous aviez envie de faire? » Je vois alors une lueur de conscience s’allumer dans le regard de mon client, et souvent il admet en effet qu’il y a un moment où il se laisse aller et devient violent.

On découvre donc que même ceux qui sont physiquement violents savent se contrôler. À l’instant où la police se gare devant chez lui, par exemple, l’agresseur redevient d’habitude très calme, et lorsque les agents entrent dans la maison, il leur parle de manière amicale et raisonnable. La police ne constate presque jamais d’altercation en cours. Tom, un ex-agresseur physique, qui est depuis devenu conseiller, explique dans une vidéo comment il pouvait éteindre son accès de rage en un instant lorsque la police arrivait devant chez lui, pour leur expliquer sobrement ‘ce qu’elle avait fait’. « Lorsqu’ils se tournaient vers elle, explique-t-il, c’est elle qui semblait totalement hors d’elle, mais c’est parce que je venais tout juste de l’humilier et la terroriser. Je disais au policier: ‘vous voyez bien que ce n’est pas moi le problème’. » Tom réussissait ainsi à échapper à toute arrestation, grâce à son air détendu et à ses allégations de légitime défense.

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MYTHE No 7

Il est trop colérique. Il doit apprendre des techniques de gestion de la colère.

Il y a quelques années, la conjointe de l’un de mes clients traversa une épreuve difficile, alors que son fils de treize ans, issu d’un précédent mariage, disparut pendant plus de 48 heures. Le cœur de MaryBeth battit la chamade durant deux jours alors qu’elle parcourait la ville en tous sens à la recherche de son fils. Dormant à peine, elle appela en panique tous les gens qu’elle connaissait et déposa une photo du garçon à tous les commissariats, à la rédaction des journaux et aux studios de radio locale. Pendant ce temps, son nouvel époux, Ray, un de mes clients, commençait à bouillonner intérieurement. Vers la fin de la seconde journée, il s’enflamma, hurlant sur elle : « J’en ai ras le bol que tu m’ignores ! C’est comme si je n’existais pas ! Va te faire foutre! »

Les gens qui croient que c’est la colère qui provoque les agressions confondent la cause et l’effet. Ray n’était pas agressif parce qu’il était en colère ; il était en colère en raison d’une nature agressive. Les hommes violents sont porteurs d’attitudes qui les emplissent de fureur. Un non-agresseur ne se serait pas attendu à ce que sa femme prenne soin de ses émotions lors d’un événement de cette gravité. À vrai dire, un conjoint correct aurait plutôt cherché ce qu’il pouvait faire pour la soutenir et aider à retrouver l’enfant. Il serait vain d’apprendre à Ray à passer sa colère sur un punching-ball, à sortir prendre l’air, ou à se concentrer sur sa respiration, car son processus de pensée le ramènerait bientôt au même état enragé. Nous verrons au chapitre 3 comment et pourquoi la mentalité d’un agresseur le maintient dans un état de colère.

Lorsqu’un nouveau client me dit « Je suis dans votre programme à cause de ma colère », je lui réponds : « Non, vous êtes ici à cause de vos actes de violence. » Tout le monde ressent de la colère. En fait, la plupart des gens éprouvent de temps à autre des situations où ils sont trop en colère, de façon disproportionnée en regard de l’élément déclencheur, ou d’une manière néfaste pour leur propre santé. Certains en arrivent à développer un ulcère, ou sont victimes d’attaques cardiaques, ou d’hypertension. Mais ils n’agressent pas nécessairement leur partenaire. Au chapitre 3, nous verrons pourquoi les hommes agresseurs ont tendance à se mettre à ce point en colère – et en même temps, pourquoi cette colère n’est pas le problème de base.

L’explosion de colère d’un agresseur peut détourner votre attention, de son manque de respect, de son irresponsabilité, de ses interruptions, de ses mensonges et de tous les comportements violents et contrôlants dont il fait preuve, même lorsqu’il n’est pas nécessairement énervé. Par exemple, est-ce la colère qui fait que tant d’agresseurs trompent leur conjointe ? Est-ce la colère qui amène un agresseur à dissimuler pendant des années le fait qu’une ex-copine a dû s’enfuir sans laisser de traces afin de lui échapper ? Peut-on parler d’« explosion » quand votre partenaire vous met la pression pour que vous rompiez avec vos amies et que vous passiez moins de temps avec vos frères et sœurs ? Non. Il se peut que ses formes d’intimidation les plus bruyantes et évidentes aient lieu lorsqu’il est en colère, mais ça ne veut pas dire que d’autres formes de contrôle, plus discrètes, ne sont pas à l’œuvre le reste du temps.

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MYTHE No 8

Il est dément. Il souffre d’un genre de désordre mental et devrait suivre un traitement.

Quand le visage d’un homme est déformé par l’amertume et la haine, il a l’air un peu fou. Lorsque son humeur passe du ravissement à la colère en quelques secondes, il est normal de s’interroger sur son équilibre mental. Quand il accuse sa partenaire de manigancer dans son dos, il peut vous sembler paranoïaque. Il n’est donc pas étonnant que sa conjointe en arrive à penser qu’il souffre peut-être d’un désordre mental.

Pourtant, j’ai constaté depuis plusieurs années que la grande majorité de mes clients sont psychologiquement « normaux ». Leur esprit fonctionne de façon logique ; ils comprennent les relations de cause à effet; ils n’ont pas d’hallucinations. Leur perception de la plupart des aspects de la vie est raisonnable. Ils sont efficaces dans leur métier, réussissent à l’école ou en formation et personne d’autre que leur partenaire – et leurs enfants – ne pense qu’il y a quelque chose qui cloche chez eux. C’est leur système de valeurs qui est tordu, pas leur état mental.

D’ailleurs, la plupart des comportements qui semblent insensés chez un agresseur fonctionnent pour eux. Nous avons déjà parlé de Michael, qui ne détruisait jamais ses propres affaires, et de Marshall, qui ne croyait pas aux accusations jalouses qu’il lançait. Dans les prochaines pages, vous découvrirez une foule d’autres exemples de la stratégie mise en œuvre par les hommes violents pour créer cette impression de folie. Vous verrez également à quel point leur vision de leur partenaire semble tordue – et d’où vient cette déformation.

Des études récentes montrent que le taux de maladie mentale est peu élevé chez les hommes violents, y compris chez les agresseurs physiques. Plusieurs de mes clients les plus brutaux ont subi une évaluation psychologique, et un seul d’entre s’est avéré atteint d’un désordre mental. Par contre, certains de mes clients que je trouvais vraiment atteints ne se sont pas nécessairement révélés être les plus violents. Il est vrai que certaines études indiquent que les agresseurs les plus extrêmes – ceux qui étranglent leur partenaire jusqu’à l’asphyxie, qui les pointent avec une arme à feu, qui les harcèlent et vont parfois jusqu’à les tuer – ont un taux plus élevé de troubles mentaux. Mais il n’existe pas de schéma typique des troubles mentaux chez ces agresseurs ultra-violents ; on peut faire sur eux une vaste gamme de diagnostics, dont la psychose, le trouble de la personnalité borderline, la maniaco-dépression, la personnalité antisociale, le trouble obsessionnel compulsif, et d’autres encore. Mais même au sein de ces plus dangereux des agresseurs, beaucoup ne présentent aucun indice de trouble psychiatrique.

Comment tous ces diagnostics différents peuvent-ils causer des schémas de comportements aussi semblables ? La réponse est que ce n’est pas le cas. Les troubles mentaux ne provoquent aucunement cette violence, pas plus que l’alcool d’ailleurs. En fait, les problèmes mentaux d’un homme influencent la façon dont il va être agressif, en formant une combinaison instable. S’il est sévèrement déprimé, par exemple, il peut en venir à faire moins attention aux conséquences personnelles de ses actes, ce qui peut augmenter la probabilité d’une agression grave contre sa partenaire ou ses enfants. Un agresseur atteint de trouble mental vit deux problèmes distincts – mais néanmoins reliés – tout comme un agresseur alcoolique ou narco-dépendant.

Le principal outil de référence en matière de maladies mentales, le Manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux (DSM-IV), ne mentionne aucune affection correspondant exactement à un profil d’agresseur. Certains cliniciens ont tendance à élargir certaines définitions pour les appliquer à un client agresseur. Ils parleront, par exemple d’un « trouble explosif intermittent » pour faire rembourser son traitement par son régime d’assurance-santé. Cependant, ce diagnostic est erroné s’il est uniquement basé sur ces gestes agressifs; un homme dont les comportements destructeurs sont essentiellement limités à ses relations intimes est un agresseur, pas un cas de psychiatrie.

Je veux signaler deux derniers points au sujet des troubles mentaux : premièrement, j’entends parfois dire à propos d’un agresseur violent : « Il doit délirer pour croire qu’il peut s’en tirer comme ça. » Mais malheureusement, il s’avère qu’il peut effectivement s’en tirer malgré de tels agissements, comme nous le verrons au chapitre 12. Donc ce qu’il croit n’a rien d’un délire. Deuxièmement, j’ai reçu quelques signalements de cas dont le comportement s’est amélioré temporairement après la prise de médicaments prescrits par un psychiatre. Toutes les violences n’avaient pas cessé, mais les aspects les plus terrifiants et dévastateurs des comportements de ces hommes s’étaient atténués. Cependant ce type de traitement n’est qu’une solution à court terme, et ce pour deux raisons importantes :

            1. Les agresseurs n’aiment pas prendre des médicaments, étant souvent trop égoïstes pour en tolérer les effets secondaires malgré leurs avantages énormes pour la qualité de vie de leur conjointe, de sorte qu’ils arrêtent presque toujours le traitement après quelques mois. Le médicament peut alors devenir un outil supplémentaire de violence psychologique. Par exemple, l’agresseur peut cesser de prendre ses médicaments quand il en veut à sa partenaire, en sachant que cela aura pour effet de l’effrayer et de l’angoisser. Ou lorsqu’il veut lui imposer un coup d’éclat, il peut délibérément avaler une surdose, provoquant une situation de crise médicale.

            2. Il n’existe aucun médicament à ce jour qui va transformer un agresseur en partenaire aimant, attentif et approprié. Un traitement peut juste réduire, au mieux, les pires de ses comportements. Si votre conjoint agresseur prend des médicaments, soyez consciente que vous ne faites que retarder sa violence. Profitez d’une période (plus) calme pour rechercher du soutien pour votre propre rétablissement, en contactant un organisme d’aide aux femmes victimes de violences conjugales.

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MYTHE No 9

Il déteste les femmes. Sa mère, ou une autre femme, a dû le faire souffrir énormément.

L’idée que les hommes violents détestent les femmes a été popularisée par un livre de Susan Forward, Ces hommes qui détestent les femmes… et ces femmes qui les aiment. Les descriptions que fait Mme Forward des hommes violents comptent parmi les plus justes que j’aie pu lire, mais elle fait erreur sur un point : la plupart des agresseurs ne détestent pas les femmes. Ils ont souvent de très bonnes relations avec leur mère, leurs sœurs ou leurs amies. Bon nombre d’entre eux sont capables de travailler efficacement sous les ordres d’une supérieure et montrent du respect pour son autorité, du moins en apparence.

Il est certain que l’absence de respect envers les femmes est très présente chez les hommes violents : leurs attitudes envers l’autre sexe s’échelonnent sur un spectre allant d’interactions assez constructives avec la plupart des femmes (tant qu’ils n’ont pas de liens intimes avec elles) à une misogynie explicite qui les amène à traiter la plupart d’entre elles avec condescendance et mépris. En général, je constate que les considérations de mes clients sur comment leur partenaire devrait s’occuper d’eux et ne vaut pas la peine d’être prise au sérieux se répercutent bel et bien sur la vision qu’ils ont des autres femmes, y compris leur propres filles. Mais, comme nous le verrons au chapitre 13, le manque de respect des agresseurs à l’égard des femmes tient généralement à leur éducation et à leur environnement social, plutôt qu’à quelque maltraitance qu’ils auraient personnellement subie de la part de femmes. Si certains agresseurs utilisent l’excuse d’avoir été victimes de tels agissements pour justifier leurs actes, c’est parce qu’ils veulent pouvoir rendre les femmes responsables des violences masculines à leur égard. Fait important : la recherche a démontré que les hommes qui ont eu une mère maltraitante ne sont pas particulièrement enclins à développer des attitudes négatives à l’égard des femmes. Par contre, c’est le cas pour les hommes dont le père usait de violence; le manque de respect de ces derniers envers leur femme et leurs filles est souvent intériorisé par leurs fils.

Donc, bien qu’une faible proportion des agresseurs détestent effectivement les femmes, la grande majorité d’entre eux font plutôt preuve envers elles de condescendance et de mépris de façon plus subtile, mais systématique, et certains d’entre eux n’affichent aucun signe révélant un problème avec les femmes, tant qu’ils ne sont pas impliqués dans une relation sérieuse.

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MYTHE No 10

Il redoute l’intimité et l’abandon.

Les agresseurs sont souvent jaloux et possessifs, et leurs comportements coercitifs et destructeurs peuvent s’intensifier lorsqu’une partenaire essaie de les quitter. Certains psychologues, après un rapide coup d’œil à ce schéma, en ont conclu que les agresseurs souffrent d’un complexe d’abandon extrême. Mais beaucoup de gens, hommes ou femmes, ont peur de l’abandon, et peuvent, lorsqu’un être aimé les quitte, être paniqués, désespérés, déchirés. Si une rupture pouvait provoquer une réaction de panique entraînant des menaces, du harcèlement ou un meurtre, le monde entier serait une zone de guerre permanente. Ce que l’on constate, c’est que les meurtres de partenaires intimes après une séparation sont commis quasi-exclusivement par des hommes (qui ont souvent des antécédents de violence avant la séparation). Si c’était la peur de l’abandon qui provoquait les violences post-rupture, pourquoi les statistiques sont-elles si asymétriques ? Les femmes tolèrent-elles l’abandon beaucoup plus facilement que les hommes ? Bien sûr que non. (Nous examinerons au chapitre 9 les causes réelles des comportements extrêmes adoptés par certains agresseurs suite à une séparation.)

Proche du mythe de la crainte de l’abandon est la croyance selon laquelle les hommes violents « ont peur de l’intimité », une thèse qui prétend expliquer pourquoi la plupart des agresseurs ne maltraitent que leur partenaire, et pourquoi la plupart d’entre eux sont des hommes. Selon cette théorie, l’agresseur fait périodiquement usage de cruauté pour maintenir sa conjointe à distance, un comportement que les psychologues appellent « médiation de l’intimité ».

Mais il y a plusieurs lacunes dans cette théorie. D’abord, les agresseurs imposent souvent leurs pires violences après des périodes de tension et de distance croissantes, et non lorsqu’ils sont les plus proches de leur partenaire. Certains parviennent à conserver une distance émotionnelle constante afin d’éviter tout rapprochement qui pourrait déclencher une telle crainte de l’intimité, mais cela n’empêche pas les agressions de continuer. On constate aussi que la violence conjugale est tout aussi grave dans certaines cultures où n’existent pas d’attentes d’intimité entre maris et femmes, où le mariage n’est pas forcément synonyme de partage émotionnel réel. Enfin, beaucoup d’hommes ressentent une grande peur de l’intimité sans pour autant contrôler ou agresser leur partenaire, et ce parce qu’ils n’ont pas la mentalité d’agresseur.

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MYTHE No 11

Il a une faible estime de lui-même. Il a besoin de renforcer sa confiance en lui.

QUESTION No 3

Agresse-t-il à cause d’une piètre estime de soi ?

Une femme victime de violence conjugale a tendance à dépenser énormément d’énergie à soutenir son conjoint et à flatter son ego, dans l’espoir d’éviter de prochains esclandres en le gardant dans de bonnes dispositions. Cette stratégie est-elle efficace ? Pas vraiment, hélas. Il est impossible de gérer un agresseur, sauf sur de courtes périodes. Le complimenter et chercher à renforcer son estime de lui peut repousser l’échéance, mais tôt ou tard il en reviendra à vous agresser. En fait, lorsque vous essayez d’améliorer l’estime de soi d’un agresseur, son problème tend à empirer. Un homme violent s’attend à être couvert d’attentions, et plus il en reçoit, plus il en exige. Il ne sera jamais satisfait, ne trouvera jamais qu’il en reçoit assez. Au contraire, il s’habituera à ce traitement de faveur et réclamera bientôt davantage.

Mes collègues et moi avons découvert cette dynamique en raison d’une erreur que nous avions commise lors de nos premières années de travail auprès d’agresseurs. Nous avions quelques fois demandé à certains participants qui avaient fait preuve d’avancées spectaculaires de donner des interviews à la télévision, ou de s’entretenir avec un groupe d’étudiant-e-s. Nous pensions qu’il serait bénéfique pour ces publics d’entendre un agresseur décrire lui-même ces comportements et son processus de changement. Mais nous avons vite réalisé que chaque fois que l’un de nos clients était ainsi mis en valeur, cela entraînait au cours des jours suivants un épisode de maltraitance horrible de sa compagne. Mis en vedette et se percevant comme un homme transformé, une fois rentré à la maison, cet homme s’en prenait de plus belle à sa compagne, de façon accusatrice et méprisante. Nous avons donc dû arrêter d’amener nos clients à des prestations publiques.

Le mythe de la piètre estime de soi est profitable pour un agresseur, car cela amène sa partenaire, son thérapeute et d’autres personnes à mieux se plier à ses exigences émotionnelles. Imaginez les privilèges qu’il peut en tirer : imposer sa volonté la plupart du temps, voir sa compagne se plier en quatre pour le satisfaire afin qu’il n’explose pas, pouvoir se comporter à sa guise, et par dessus tout, être félicité pour ses qualités humaines, avec un entourage qui essaie de lui venir en aide pour améliorer son image de soi!

Un agresseur peut certainement ressentir du regret ou de la honte d’avoir été cruel ou menaçant envers sa partenaire, particulièrement en présence d’un témoin. Mais ces émotions sont un résultat de l’agression et non sa cause. Et à mesure que la relation intime progresse, l’agresseur a tendance à s’habituer à son propre comportement. Les remords disparaissent alors, balayés par ses justifications. Il peut devenir encore plus agressif s’il ne reçoit pas les compliments, la validation et la déférence qu’il pense mériter, mais cette réaction n’est pas basée sur des sentiments d’infériorité. En fait, la réalité est bien souvent l’inverse, comme nous le verrons.

Prenez un instant pour examiner à quel point le harcèlement et le mépris de votre partenaire ont affecté votre propre estime de soi. Cela a-t-il soudainement fait de vous une personne cruelle et explosive ? Si un manque de confiance en vous n’est pas un prétexte pour que vous deveniez agressive, ce ne l’est pas pour lui non plus.

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MYTHE No 12

Son patron le malmène, alors il se sent nul et impuissant. Lorsqu’il rentre à la maison, il s’en prend à nous car c’est le seul endroit où il peut se sentir fort.

Ce mythe est celui d’une chaîne causale selon laquelle « le patron tyrannise l’homme, l’homme bat sa femme, la femme terrorise les enfants, les enfants frappent le chien, et le chien mord le chat ». Cette image semble plausible, mais plusieurs de ses aspects ne tiennent pas la route. Des centaines de mes clients sont des hommes de belle apparence, populaires et qui ont réussi, plutôt que des opprimés à la recherche d’un bouc émissaire pour évacuer leurs tourments. Certains des pires agresseurs avec qui j’ai travaillé étaient au sommet de leur hiérarchie professionnelle, sans aucun patron à blâmer pour leur comportement. D’ailleurs, plus ces hommes ont de pouvoir au travail, plus ils escomptent que leurs besoins soient comblés à la maison, plus ils exigent de soumission de leur partenaire. Nombreux sont les clients qui m’ont dit : « Je passe mes journées à diriger tout le monde autour de moi au boulot, j’ai du mal à laisser cette attitude derrière moi quand je rentre à la maison. » Donc, tandis que certains recourent à l’excuse d’un « patron tyrannique », d’autres exploitent l’alibi inverse.  

Le point essentiel à retenir est le suivant : dans mes quinze années d’expérience avec des agresseurs, aucun d’entre eux n’a changé son comportement à domicile après que sa situation au travail se soit améliorée.

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MYTHE No 13

Il n’est pas doué pour la communication, la résolution de conflit ou la gestion du stress. Il a besoin de formation dans ces domaines.

Un agresseur n’est pas incapable de résoudre un conflit de façon non agressive; il refuse simplement de le faire. Le manque de compétences des agresseurs a fait l’objet d’innombrables études de cas, et les résultats sont les suivants : les hommes violents possèdent des aptitudes normales en matière de résolution de conflits, de communication et de confiance en soi quand ils choisissent d’utiliser ces compétences. Ils arrivent typiquement à gérer des situations tendues au travail sans menacer personne ; ils savent gérer leur stress sans exploser lors d’un diner d’anniversaire avec leurs parents ; ils savent s’ouvrir pour parler ouvertement de leur détresse avec leurs frères et sœurs après la mort d’un grand-parent. Mais ils ne veulent pas aborder ces situations de façon non agressive lorsqu’elles impliquent leur partenaire. Vous pouvez donner à un homme violent les techniques les plus raffinées de développement personnel pour exprimer ses émotions profondes, pratiquer l’écoute active et négocier d’égal à égal, mais il rentrera chez lui et agressera à nouveau sa conjointe. Nous verrons pourquoi au chapitre suivant.

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MYTHE No 14

Il existe autant de femmes agresseures que d’hommes agresseurs. Les hommes agressés sont trop honteux pour en parler, d’où leur invisibilité.

Il existe certainement quelques femmes qui maltraitent leur conjoint, les insultent ou tentent de les contrôler. Cela peut avoir sur la vie de ces hommes un impact considérable. Mais voyons-nous des hommes dont l’estime de soi est implacablement détruite par ce processus ? Voyons-nous des hommes dont la formation ou la carrière se retrouvent paralysées à cause de critiques et d’un dénigrement incessants ? Où sont les hommes dont les partenaires les forcent à avoir des relations sexuelles non désirées ? Où sont les hommes qui cherchent abri dans des refuges parce qu’ils craignent pour leur vie ? Et ceux qui saisissent leur téléphone pour appeler à l’aide, mais dont l’épouse les en empêche ou arrache la ligne ? La raison pour laquelle on voit si peu de ces hommes, c’est qu’ils sont excessivement rares.

Je ne mets pas en question combien il pourrait être gênant pour un homme d’admettre publiquement qu’il est victime d’agressions commises par une femme. Mais il ne faut pas sous-estimer non plus l’humiliation qu’une femme ressent lorsqu’elle témoigne être violentée ; les femmes aspirent à la dignité tout autant que les hommes. Si la honte empêchait vraiment les gens de parler, alors personne ne dirait jamais rien.

Et même si des hommes battus préféraient garder le silence, leur sort aurait déjà été découvert aujourd’hui. Les voisins ne font plus la sourde oreille aujourd’hui comme ils pouvaient encore le faire il y a dix ou vingt ans. Aujourd’hui, lorsqu’on entend des cris, des bris d’objets sur un mur ou des sons de coups portés au corps, on appelle la police. Presque un tiers de mes clients physiquement violents ont été arrêtés à la suite d’un appel logé à la policepar quelqu’un d’autre que la femme violentée. S’il y avait des millions d’hommes tremblants et terrorisés de par le monde, la police les trouverait.

La réalité, c’est que les hommes violents aiment souvent jouer le rôle de la victime, et la plupart de ceux qui prétendent d’être des « hommes battus » sont en fait des auteurs de violence, et non des victimes.

Dans leur tentative de s’approprier ce rôle dolent, j’ai vu beaucoup de mes clients tenter d’exagérer la puissance verbale de leur partenaire, en disant des choses comme : « C’est vrai que j’ai un avantage physique, mais elle a la langue bien mieux pendue que moi; je dirais donc que c’est plutôt équilibré. » (Un homme très violent a déjà lancé en cours de session : « Elle me poignarde au cœur avec ses propos », pour justifier d’avoir lui-même poignardé sa femme à la poitrine.) Mais l’agression verbale n’est pas un combat que remporte la personne qui s’exprime le mieux. L’agresseur gagne en maîtrisant le sarcasme, l’humiliation, les inversions d’accusation, et par d’autres tactiques de contrôle – c’est une arène dans laquelle mes clients battent à plates coutures leur partenaire, tout comme ils le font par la violence physique. Qui peut défaire un agresseur à son propre jeu ?

Cela ne nie pas que des hommes puissent être agressés par d’autres hommes, comme les femmes peuvent l’être par d’autres femmes, parfois par des moyens incluant l’intimidation physique ou la violence. Si vous êtes un homme gay ou une femme lesbienne qui a subi les sévices d’un ou d’une partenaire, vous reconnaîtrez clairement votre condition dans la plupart des situations expliquées dans ce livre. Les pronoms il et elle ne reflèteront pas votre expérience, bien sûr, mais les dynamiques sous-jacentes décrites s’en rapprocheront grandement. Nous approfondirons cet aspect au chapitre 6.

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MYTHE No 15

La violence est aussi néfaste pour l’homme qui l’exerce que pour sa partenaire. Tous deux en sont victimes.

Dans les faits, mes clients se remettent bien plus vite que leurs partenaires de toute détresse. Souvenezvous de Dale, au chapitre 1, qui m’assurait que les dix premières années de son mariage avec Maureen s’étaient passées comme sur des roulettes, alors que celle-ci témoignait de dix ans d’insultes et de cruauté ? Il est certain qu’agresser sa partenaire n’est pas le style de vie le plus sain, mais les effets négatifs pour l’auteur de tels sévices sont peu de choses à côté des blessures affectives et physiques vécues par la femme agressée, ainsi que de sa perte de liberté, sa culpabilisation, et bien d’autres conséquences qui pèsent longuement sur sa vie. Contrairement aux alcooliques ou narco-dépendants, les agresseurs ne « touchent pas le fond ». Ils peuvent poursuivre leurs agressions pendant vingt ou trente ans, où leur carrière demeure florissante, leur santé normale et leurs amitiés inchangées. Comme nous le verrons au chapitre 6, les agresseurs ont même plutôt tendance à bénéficier à plusieurs titres de leurs comportements dominateurs. Un agresseur obtient habituellement de meilleurs résultats que sa victime lors d’examens psychologiques, comme ceux administrés lors d’un litige de garde d’enfants. En effet, ce n’est pas lui qui reste traumatisé par des années d’agressions physiques et psychologiques. Pour quelqu’un qui écoute avec attention les témoignages tragiques des femmes violentées, puis voit et entend chaque semaine leurs agresseurs se plaindre lors de sessions de conseil, il est impossible de se laisser convaincre que la vie est tout aussi ardue pour ces hommes.

MYTHE No 16

Il est violent parce qu’il a été confronté à l’infériorisation et la discrimination sociale en tant qu’homme de couleur; alors à la maison, il a besoin d’avoir le pouvoir.


Comme je traite ce mythe en détail au chapitre 6, sous le titre « Différences culturelles et raciales dans les agressions », je n’en fais ici qu’un survol rapide. Tout d’abord, la majorité des agresseurs sont blancs, beaucoup d’entre eux sont instruits et économiquement privilégiés, donc la discrimination ne peut pas être une cause première de violence conjugale. Ensuite, si un homme a fait lui-même l’expérience de l’oppression, cela pourrait plutôt le rendre plus sensible à la détresse des femmes, ce qui est également vrai pour l’expérience d’une maltraitance dans l’enfance (voir le Mythe No 1). Et en fait il y a des hommes de couleur parmi les leaders du mouvement de lutte contre la violence envers les femmes. Donc, alors que la discrimination contre les personnes de couleur est de nos jours un problème terrible et grave, elle ne devrait pas être acceptée comme excuse pour agresser des femmes.   

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MYTHE No 17

C’est l’alcool qui fait de lui un agresseur.
Si je peux obtenir de lui qu’il reste sobre, notre relation sera satisfaisante.


Tant d’hommes cachent leur agressivité sous les alibis de l’alcoolisme ou de la narcodépendance que j’ai choisi de consacrer le Chapitre 8 à explorer en détail le problème de l’addiction. Le point le plus important à retenir est le suivant : l’alcool ne peut pas faire de quelqu’un un agresseur, et la sobriété ne peut pas le guérir. La seule manière pour un homme de surmonter son agressivité est de la reconnaître comme le problème à traiter. Enfin, ce n’est pas vous qui « permettez » à votre partenaire de vous maltraiter ; il est entièrement responsable de ses propres actions.Voici la fin de notre tournée des mythes entourant les hommes violents. Peut-être sera-t-il difficile pour vous d’abandonner ces idées fausses. J’étais attaché à mes propres mythes il y a un an, mais les agresseurs m’ont eux-mêmes obligé à voir la réalité en face, même s’ils évitent obstinément de le faire eux-mêmes. Si vous vivez en relation avec un homme qui vous brutalise ou vous humilie, peut-être serez-vous encore plus déconcertée après avoir lu ce chapitre. Vous penserez peut-être : « Mais si son problème ne vient pas de là, alors d’où vient-il ? » Notre prochaine étape consiste donc à retisser prudemment les fils emmêlés que nous venons de débrouiller, pour en faire un tableau cohérent. Ce faisant, vous vous trouverez progressivement soulagée de corriger ces erreurs de perspective. Vous en tirerez peut-être une clarté énergisante, et le mystère que les agresseurs s’efforcent de créer se dissipera.

DES POINTS-CLEFS A GARDER À L’ESPRIT

Les problèmes affectifs d’un homme agressif ne sont pas à l’origine de son agressivité. Vous ne pouvez pas le changer en découvrant ce qui le tracasse, en l’aidant à se sentir mieux, ou en améliorant la dynamique de votre relation avec lui.

Ce ne sont pas des émotions qui déterminent les comportements agressifs ou dominateurs des hommes violents; ce sont leurs croyances, leurs valeurs, et leurs habitudes qui en sont les éléments moteurs. Les raisons invoquées par un agresseur pour expliquer son comportement ne sont que des excuses.

Il n’existe aucune façon de surmonter un problème de violence au moyen de digressions comme l’estime de soi, la résolution des conflits, la gestion de la colère, ou le contrôle des pulsions.

Les agresseurs prospèrent en créant de la confusion, y compris de la confusion sur les agressions elles-mêmes.

Vous n’êtes responsable de rien de tout cela. Le seul problème d’agression de votre partenaire, c’est le sien.

Traduction : Collective TRADFEM

Version originale : Why Does He Do That?, chapitre 2 – https://www.docdroid.net/py03/why-does-he-do-that-pdf

Tous droits réservés à Lundy Bancroft et TRADFEM. Ce livre sera bientôt publié en français.

4 réflexions sur “« Pourquoi fait-il cela? » Chapitre 2 : Les mythes

  1. L’analyse est peut-être bonne, mais son crédit est immédiatement fragilisé par l’exemple de l’alcoolique. Il est quand même assez probable qu’une personne alcoolique boit pour quelque chose, et qu’elle n’ignore pas pourquoi elle boit. Par exemple pour oublier des violences subies. Les prostituées se noient dans l’alcool par exemple, certaines femmes violées aussi. Ce n’est peut-être pas le cas de tous et toutes les alcooliques, mais pour les rares alcooliques que j’ai pu croiser, les personnes avaient bien eu une vie très difficile.
    Comment faire confiance à une analyse qui débute par une approximation (les alcooliques qui disent « j’ai été malchanceux » ne seraient pas crédibles) ?
    Cela fait douter de l’ensemble, malheureusement.

    Je vais tout de même lire la totalité, peut-être n’est-ce qu’un exemple mal choisi.

    Merci pour la traduction dans tous les cas, un détail ne fait pas la totalité.

  2. Article lu complètement : intéressant pour repérer les comportements manipulateurs, même si je trouve que certaines tournures sont maladroites.
    L’ivrogne donc, et son analyse qui ne serait qu’une excuse à son comportement (plus loin l’auteur précise son idée), ou le passage sur le seuil de tolérance à la douleur qui serait infini ? Lorsque l’auteur dit : « Mes collègues et moi-même appelons cette croyance la « théorie de la cocotte-minute », comme si les gens ne pouvaient tolérer qu’un certain niveau de douleur et de frustration accumulée » = cela voudrait dire que pour lui et ses collègues, les gens peuvent tolérer la douleur à l’infini ? Si c’est cela je ne suis pas convaincue, à mon avis au-delà d’un certain seuil la douleur n’est plus tolérée par l’humain.

    Mais peut-être n’ai-je pas bien compris ces passages, c’est possible.

    • Je crois que vous tenez à tort pour acquise la thèse d’une douleur subie – dans l’enfance ou contemporaine – comme source de la violence masculine à l’endroit de partenaires intimes.
      Bancroft – et beaucoup d’autres intervenant-e-s avant lui – ont cité ce qu’en disent les agresseurs eux-mêmes lorsque confrontés à leurs contradictions en thérapie, soit leurs véritables raisons, dont leur mépris des femmes.
      C’est un sophisme que de tenir toute violence exercée pour l’effet-miroir d’une violence subie. Il y a plus d’explications à trouver dans les avantages qu’en tirent les agresseurs conjugaux, dit Bancroft, et dans le soutien social d’une société misogyne qui trouve trop souvent des excuses aux violences patriarcales.

    • « …je trouve que certaines tournures sont maladroites… »
      N’hésitez pas à nous dire lesquelles, SVP. L’adaptation de ce livre est un « work-in-progress ».

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