Jen Izaakson : De Foucault à San Francisco : les partis pris tenaces de la Théorie Queer

par Jen Izaakson 

Aujourd’hui l’enseignement de la Théorie Queer dans les cours de sciences humaines des universités occidentales est un acquis, mais ses racines historiques d’il y a un demi-siècle ne figurent généralement pas au programme. Nous devons nous demander : comment la théorie queer a-t-elle émergé ? Comment la proéminence des penseurs queer s’est-elle imposée au sujet de la sexualité ?

Avant notre époque contemporaine, avant que la Théorie Queer et l’approche queer ne deviennent presque impossibles à questionner, elles ont toutes deux étés remises en cause dans les années 1980 dans ce que l’on a appelé les « Sex Wars ». Les deux camps étaient principalement composés, d’un côté, d’adeptes du fétichisme, et de l’autre, de féministes radicales lesbiennes qui pensaient que la sexualité devait, comme tout autre sujet, faire l’objet d’une critique implacable.

Celles et ceux qui ont embrassé les vertus du fétichisme, principalement sous la forme du bondage, de la domination, du sadomasochisme (BDSM), l’ont fait suivant une idée grossièrement simpliste : si quelque chose de sexuel est désiré, c’est forcément éthique, et plus ce désir et les actes sexuels qui en découlent sont transgressifs, mieux c’est. Cette affirmation était diamétralement opposée à la théorie des féministes radicales et lesbiennes selon laquelle les hommes et les femmes sont socialisés à érotiser la domination et la soumission. Selon les féministes lesbiennes, nous vivons dans une société aliénée et aliénante, inégale et injuste. Nous sommes donc conditionné-es à reproduire sexuellement ces hiérarchies. Ces féministes « critiques de la sexualité » affirment que la manière dont la sexualité est construite socialement dans le patriarcat doit être dénoncée et l’ordre social existant doit être résolument contesté. L’objectif de ces féministes était une réorganisation totale de la société, un sans dessus dessous (jeu de mot)[1]. En face, les militantes soi-disant « sex-positives » se fouettaient avec des lanières de cuir et appelaient ça de la politique. Elles ont également écrit, de façon prolifique, pour défendre leur culture de « dures à cuir », ce qui a donné naissance à la Théorie Queer.

Le texte fondateur de la Théorie Queer est largement reconnu comme étant l’essai de Gayle Rubin paru en 1984 et intitulé « Penser le sexe » (publié dans Surveiller et jouir, éd. Epel, 2010, disponible en anglais ici). Rubin est arrivée à San Francisco en 1978 en tant que féministe lesbienne, mais peu après avoir étudié la culture gay sadomasochiste et fétichiste du cuir, Gayle a elle aussi gaîment enfilé un pantalon de cuir et adopté le personnage et le rôle de la « dominatrice papa-cuir-butch ».

Près de la moitié de « Penser le sexe » est consacré à plaider en faveur de contacts sexuels entre adultes et enfants et en faveur d’une exposition des enfants à des images à caractère sexuel dans les écoles. Selon Rubin, l’opposition à ces pratiques est irrecevable et n’existe que pour attaquer l’homosexualité et les « autres » formes de sexualité historiquement marginalisées. Elle a crée une pyramide de « respectabilité » des groupes sexuels classés autres, avec au sommet les couples gays et lesbiens ensembles depuis longtemps, en son milieu les fétichistes et les adeptes du BDSM, et à la base les personnes « dont l’érotisme transgresse les frontières générationnelles ». Lorsqu’on observe des groupes de « chiots en cuir » à la marche des fiertés, souvent avec consternation et horreur, il faut se rappeler que l’approche queer a dès le début inscrit l’homosexualité au côté de ces pratiques sexuelles, les incorporant dès sa conception.

Rubin cite un passage de Foucault issu de l’Histoire de la sexualité – la volonté de savoir dans lequel il met les maris cruels dans la même catégorie que les enfants qu’il imagine sexuellement ambigus :

« Enfants trop éveillés, fillettes précoces, collégiens ambigus, domestiques et éducateurs douteux, maris cruels ou maniaques, collectionneurs solitaires, promeneurs aux impulsions étranges : ils hantent les conseils de discipline, les maisons de redressement, les colonies pénitentiaires, les tribunaux et les asiles ; ils portent chez les médecins leur infamie et leur maladie chez les juges. C’est l’innombrable famille des pervers qui voisinent avec les délinquants et s’apparentent aux fous. »

(Foucault, 1978, p. 55-56)

Nous avons ici un aperçu de ce qui est considéré comme « queer ». Si queer est simplement ce qui est anti-normatif, comment les maris « cruels » entrent-ils dans cette catégorie ? La logique repose sur le fait que battre les femmes est techniquement contraire à la loi. Mais la criminalisation des violences conjugales ne les fait pas disparaître en tant que norme de notre société. Foucault fait concept autour d’un État élargi et décentralisé, plutôt que de distinguer « le social » (la société) et la politique (l’État), comme le fait Marx dans sa Contribution à la critique de la philosophie du droit de Hegel (1844) et Sur la question juive (1844). « Normatif » pour Foucault, et pour les théoriciens queer, est ce que l’état légifère, et non pas ce qui est normatif dans la société. C’est cette conception foucaldienne de l’état qui rend le philosophe si populaire auprès des anarchistes, comme s’il suffisait de combattre l’État pour que le reste de la société ne souffre plus de problèmes sociaux.

L’association des « fillettes précoces » et des « collégiens ambigus » avec les « maris cruels ou maniaques » est un choix étrange. Étrange, tout d’abord parce qu’il implique que la sexualisation des enfants est un processus dont ils sont responsables, de la même façon que la cruauté d’un mari est de sa responsabilité propre. Ensuite, l’étrangeté réside dans la disparition des différentiels de pouvoir par rapport au pouvoir d’État : les maris possèdent bien plus de pouvoir et de statut au sein du foyer que n’en ont jamais les enfants, à la fois légalement et socialement. D’autre part, en quoi ces deux catégories sont-elles déviantes ? La cruauté des maris envers les femmes et les enfants n’est pas un phénomène inhabituel. Pas plus que, malheureusement, la sexualisation des enfants et les agressions sexuelles pédocriminelles. Ce ne sont pas des exceptions dans l’histoire, ces faits ont existé et ont été la norme au cours des 5 000 dernières années de patriarcat.

Les catégories foucaldiennes de « fillettes précoces » et de « collégiens ambigus », englobées dans la famille des « pervers », sont certainement identifiables comme fil conducteur de la culture pédophile. Libre à chacun-e d’apprécier le classement des « collectionneurs solitaires » et des « promeneurs » dans la catégorie des « pervers ». Tout dépend certainement de ce que vous collectionnez et de ce que vous portez ou pas durant votre promenade !

Rubin prétend, dans « Penser le sexe », que toute résistance à la sexualisation des enfants est une forme « d’hystérie érotique », une sorte de panique morale libidinale. On peut reconnaître là l’idée courante selon laquelle les féministes critiques de la sexualité qui maintiennent des barrières sexuelles sont simplement des prudes qui répriment leurs désirs. L’idée que nous sommes inconsciemment excitées par ce que nous désapprouvons mène tout droit à la phrase classique : « les féministes ont juste besoin d’une bonne baise ».

Rubin affirme que le fétichisme des chaussures est tout à fait comparable à une préférence pour la « cuisine épicée ». Par ailleurs, l’épigraphe de « Penser le sexe » contient la description d’une mutilation génitale féminine (MGF). Cela ne signifie pas que Rubin plaide en faveur des MGF, mais elle entretient une confusion entre les personnes qui pratiquent ces mutilations et les féministes qui s’opposent à la sexualisation des enfants. Cet exemple, ainsi que la comparaison du fétichisme des chaussures à des préférences alimentaires, sont utilisés pour confondre des questions très différentes. La comparaison du fétichisme avec les préférences alimentaires a pour but de rendre les pratiques sexuelles fétichistes aussi banales que les décisions concernant la nourriture.

En condamnant à la fois les MGF et l’opposition à la sexualisation des enfants, Rubin dépeint les féministes qui souhaitent protéger les enfants des agressions sexuelles comme les adultes qui causent un préjudice irréparable en mutilant les organes génitaux des filles. L’insinuation consiste à mettre toutes les pratiques sur un même pied d’égalité et à projeter sur les féministes critiques de la sexualité des violences telles que les MGF, comme si c’était nous qui sexualisions les enfants et cherchions à mutiler leurs organes génitaux pour les désexualiser, comme si c’était la conclusion logique de notre raisonnement.

La Théorie Queer étudie la sexualité en ne considérant aucune pratique sexuelle comme problématique. Quelqu’un a-t-il déjà développé un SSPT (un syndrome de stress post-traumatique) après avoir mangé un plat trop épicé ? Cela arrive pourtant souvent aux enfants victimes d’agressions sexuelles et aux adultes impliqués dans les univers sexuels violents du porno ou du BDSM. Quelqu’un a-t-il déjà développé des réponses traumatiques à son propre fétichisme des chaussures ? Peu probable ; mais celles et ceux qui ont été soumis au fétichisme d’autres personnes, par exemple comme témoins d’hommes qui se masturbent en public lorsqu’ils sont excités par une passante, peuvent sans aucun doute développer des réponses traumatiques. Ce genre d’exhibitionnisme, comme le savent de nombreuses femmes, est très courant. L’amalgame délibéré de ces questions vise à nous empêcher de les distinguer.

On pourrait suggérer que le concept de consentement vient clarifier les situations évoquées plus haut, mais Rubin n’utilise ce terme que pour plaider contre les lois qui instaurent un âge limite pour le consentement des enfants, et elle établit une comparaison avec le consentement dans les pratiques BDSM. Le fait de séparer les questions sexuelles des structures sociales de pouvoir, et de définir le BDSM comme une sorte de « jeu » plein de possibilités pour « déstructurer » le pouvoir, malgré une excitation sexuelle basée sur la reproduction de ce pouvoir, est une tactique de l’approche queer et elle est largement développée dans la Théorie Queer (dans le travail de Judith Butler sur le porno par exemple). La possibilité d’avoir des relations sexuelles sans domination ni soumission est exclue, ou du moins considérée comme sans intérêt, existant hors du périmètre de l’approche queer.

Rubin soutient que « différentes cultures sexuelles » devraient être célébrées comme autant « d’expressions uniques de l’inventivité humaine », incluant dans cela la prostitution, la pornographie, le sado-masochisme, etc. Aujourd’hui, l’approche queer continue d’introduire l’exhibitionnisme, le polyamour, les « bébés adultes », et d’autres préférences sexuelles dans les politiques LGBT (si cette liste peut paraître disparate et désobligeante, il s’agit d’un regroupement décidé par l’approche queer). Beaucoup pensent que la tendance à l’ « artic’liste »[2] est une forme de révisionnisme moderne en raison de sa popularité sur les réseaux sociaux ces derniers temps, mais elle est inhérente à l’approche queer dès le départ. Depuis le début, le queer a principalement été caractérisé, non pas par l’anti-normativité, mais par la suppression des barrières de toute sorte. C’est à cause de cette absence de barrières sexuelles que les gays et les lesbiennes finissent par être rangées aux côtés des femmes dominatrices hétérodemisexuelles qui se disent « queer ».

Quelques années avant d’écrire « Penser le sexe », Rubin s’est impliquée dans Samois, le premier groupe BDSM lesbien aux États-Unis, formé à San Francisco avec Pat Califa. Le groupe s’est nommé Samois en référence à Samois-sur-Seine, la commune où est supposée vivre une dominatrice dans le roman Histoire d’O (La dominatrice lacère et marque au fer le personnage principal, une femme sans nom, seulement appelée O). Califa est surtout connue pour avoir écrit le livre Macho Sluts (1988) et avoir marqué d’une croix gammée l’épaule d’une amante juive ligotée. Califa s’est justifiée en disant qu’il s’agissait « d’une simple égratignure », mais l’amante a néanmoins eu besoin de soins médicaux après cela. Le caractère politique de cet évènement, un incident qui serait maintenant qualifié de « jeu racial », est intrinsèquement lié à la façon dont, à l’intérieur de l’approche queer, une fois que quelque chose est érotisé elle devient en quelque sorte acceptable et étrangère à toute critique politique. L’extrême gauche britannique a eu son propre lot de folie lors de l’incident « kinky split » en 2014.

La gauche adopte la Théorie Queer à ses risques et périls. Non seulement parce qu’elle s’est construite sur l’apologie de la pédophilie, mais aussi parce que son évolution ne l’a pas éloignée de ces racines. Nous sommes maintenant confronté-es à la sexualisation des enfants à travers « l’heure du conte des drag queens » et à la diabolisation des féministes qui considèrent le BDSM et la prostitution comme des formes de violences sexuelles contre les femmes.

Un monde sans les inégalités extrêmes que nous observons aujourd’hui, sans domination et sans soumission, est assurément un objectif pour quiconque aspire à la libération effective des groupes opprimés. Re-mettre en actes ces oppressions dans la chambre à coucher entrave la réalisation de cet objectif. La réalité sociale est que, en tant que sujets, nous sommes conditionné-es par nos sociétés imprégnées par la domination et la soumission pour le faire. Pour les opposants radicaux, ce n’est pas une fatalité, et on peut y résister. Pour l’approche queer, c’est ce qui rend si dangereuses les féministes critiques de la sexualité : elles menacent de renverser et de détruire les hiérarchies sociales, non seulement au niveau institutionnel et plus largement dans la sphère publique, mais elles menacent aussi la reproduction de ces hiérarchies dans l’univers privé des cuisines et des chambres à coucher.

Aujourd’hui, la Théorie Queer se répand en général sous une seule forme : Judith Butler et la théorie de la performativité. La jeune Butler qui gravitait autour de San Francisco à la fin des années 1970, est arrivée en tant que lesbienne féministe – elle a même écrit un essai critiquant Foucault intitulé Lesbian S&M : The Politics of Dis-illusion (1980) – puis elle s’est métamorphosée en fer de lance de l’idéologie du genre au début des années 1990. Butler diffère de Rubin et Califa – mais leurs influences sur elle, et l’influence politique du milieu lesbien de leur ville commune, sont claires. Ce passif de l’approche queer et ce contexte incontournable ont été le terreau d’une grande partie de ce que nous connaissons aujourd’hui sous le nom de Théorie Queer.

Le travail de Butler est largement incompris – le plus souvent par ses plus fidèles partisans. Sa reconceptualisation de la performativité (à laquelle elle a récemment renoncé dans le New York Times de l’été dernier), ainsi que ses conceptions théoriques plus larges du genre, de la pornographie et de la race, méritent leur propre article, qui sera publié prochainement.

Traduction : Léa Colin pour Tradfem

Version originale : https://onthewomanquestion.com/2020/08/12/from-foucault-to-san-francisco-the-enduring-roots-of-queer-theory/

Un exemple de l’approche queer en acte:

Et le type de prose du collectif : « Nous soutenons les luttes des travailleur.euse.s du sexe. Nous soutenons tous.tes les personnes trans. Nous réclamons avec fierté des pratiques par lesquelles beaucoup voudraient encore nous humilier. Pour nous, il n’y a pas de pratique sexuelle intrinsèquement plus violente que d’autres. »

[1]     Le texte original : « […] from top to bottom (pun intended). » Dans le milieu gay anglo-saxon, le mot « top » désigne la personne active dans les relations sexuelles, tandis que le mot « bottom » désigne la personne passive (N.d.T.).

[2]     « listicle » en anglais : contraction des mots « list » (liste) et « article » (article), un « listicle » est un article construit comme une liste, qui comprend souvent un nombre dans son titre (exemple : « 10 bonnes raisons de devenir féministe ») (N.d.T.).

Jen Izaakson

6 réflexions sur “Jen Izaakson : De Foucault à San Francisco : les partis pris tenaces de la Théorie Queer

  1. J’adore ton article, j’ai une prof qui me parle constamment de Judith Butler.
    J’aimerais savoir si tu as des sources que je pourrais lui montrer.
    merci

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  2. Si vous lisez l’anglais, on me recommande un texte de la philosophe Martha Nussbaum, « The Professor of Parody », qu’il faudrait bien traduire… https://newrepublic.com/article/150687/professor-parody
    Aussi: Michael Flood propose « Rosemarie Tong’s 2009 book « Feminist Thought » provides a useful assessment of Butler’s work, including commentary on Nussbaum’s critique. See Chapter 8 – the full text of Tong’s book is here, plus other introductory books: https://xyonline.net/books/bibliography/4-introductory-and-general-writing-gender/introductions-and-overviews/recent-book-length-introductions-gender-and-or-feminism

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