Billet d’opinion sur la vendetta menée contre l’écrivaine JK Rowling

Diaboliser l’écrivaine JK Rowling est un divertissement misérable, qui ne reflète que misogynie et ressentiment, écrit Catherine Bennett, dans The Observer, le 20 septembre 2020

La publication de son dernier roman policier a été accueillie par une tempête de haine et de violence.

L’écrivaine JK Rowling a déjà suscité un ressac dans la communauté transgenre en exprimant des commentaires sur la dysphorie de genre.

Le dimanche 20 sept. 2020

La manière la plus puissante d’attaquer un livre, écrit Salman Rushdie dans ses mémoires, Joseph Anton, « est de diaboliser son auteur, de le transformer en une créature aux motifs sordides et aux intentions malveillantes ».

Il s’avère que l’on peut dire la même chose d’une autrice. Maintenant que le contenu de Twitter fait office de salle de nouvelles, il n’est pas nécessaire d’être membre de cette communauté généralement furax pour avoir compris que Troubled Blood, le nouveau roman policier de JK Rowling sur la grève de Cormoran, a été dénoncé par des gens qui ne le liraient pas par principe, parce qu’il est de Madame Rowling. Certains exemplaires auraient même été brûlés (les critiques les plus frugaux se contentant d’incinérer leurs vieux exemplaires de la série Harry Potter).

De nombreuses personnes disent s’être senties blessées et irritées par les commentaires de Rowling sur les enjeux trans, y compris ceux qui ont été cités sans les déformer. Elle affirme, par exemple, que « le sexe est réel » et s’inquiète de « l’explosion énorme du nombre de jeunes femmes souhaitant changer de sexe ». Le fait que beaucoup d’autres personnes ne sont pas au courant de ces remarques, ou les tolèrent ou même les approuvent, peut contribuer à expliquer l’envolée des ventes d’un livre dont l’auteur a été, durant un bonne partie de la semaine dernière, le sujet d’agressions concertées en ligne et donc de reportages sur ces attaques, qui ont également pris pour acquise sa culpabilité ou, au mieux, sa négligence (pourquoi agresser celle-ci, autrement?).

Toute personne ayant assisté à la fatwa lancée contre Salman Rushdie s’est sans doute remémoré les remarques déshonorantes de certaines sommités britanniques selon lesquelles, puisqu’il avait effectivement suscité des autodafés de livres et autres agressions, Rushdie aurait vraiment dû faire plus attention. On a souvent eu l’impression qu’une cible née en Grande-Bretagne aurait suscité plus de sympathie. « Je ne verserais pas une larme », a déclaré l’historien Lord Dacre, « si certains musulmans britanniques, déplorant ses manières, l’entraînaient dans une rue sombre afin de les corriger. »

Rien n’a été fait pour lutter contre les niveaux de plus en plus extrêmes et omniprésents de propos misogynes et haineux propagés dans les médias sociaux.

Quant au texte de Rowling, un titre du média Pink News a annoncé (s’inspirant de ce qui semble être une recension trompeuse publiée dans The Telegraph) : « Le dernier livre de JK Rowling parle d’un homme cis meurtrier qui s’habille en femme pour tuer ses victimes », le message sous-jacent étant que le thriller de 927 pages signé par Rowling s’inscrivait dans une série de provocations concernant les personnes transgenres.

La fureur en ligne que cet entrefilet a dûment générée, surtout une fois organisée sous le hashtag Twitter #RIPJKRowling, a été elle-même attribuée à une ruse particulièrement diabolique de Rowling. « Tous ces propos cauchemardesques de JK Rowling sur les questions trans n’était-il qu’un coup de pub avant la sortie d’un nouveau livre ? » a lancé le corédacteur de Pink News sur Twitter.

(Nota bene aux éditeurs! Dans un automne bondé de parutions, quelle auteure ne voudrait pas, des mois à l’avance, comploter l’atout promotionnel d’une foule de non-lecteurs célébrant en masse son extinction tant désirée, ou l’invitation, dans une autre réponse populaire à l’article de Pink News, à « s’étouffer avec ma bite » ?)

Rappelant à nouveau certains aspects de la réception des Versets sataniques de Rushdie en 1989, le nouveau Rowling est condamné à deux titres, à la fois pour son caractère prétendument offensant et pour constituer – comme clickbait sur Twitter – un exercice cynique de controverse. Rushdie a résumé cette ligne d’attaque dans Joseph Anton, en écrivant que « personne n’aurait acheté son livre illisible s’il n’avait pas diffamé l’Islam. »

Dans le cas de Troubled Blood, la situation n’a pas beaucoup changé après que les lecteurs n’y aient trouvé aucune diffamation des travestis ou des transgenres. La lecture de mon collègue Nick Cohen a l’aval des premières recensions du livre sur Amazon : « Ignorez les titres sensationnalistes », écrit quelqu’un, « elles ne parlent pas de ‘’ce’’ roman. »

Peut-être que Rowling ne voulait pas provoquer tout le monde avec cet épisode de sa série policière Strike, après tout ? Oui, mais elle est toujours JK Rowling, survivant insolemment aux plus récentes accusations lancées sur Twitter, et, ce qui est peut-être le plus exaspérant, puissante et une femme. Cela suffit apparemment, puisque rien n’a été fait pour lutter contre les niveaux de plus en plus extrêmes et répandus de propos haineux et misogynes à son égard sur les médias sociaux, où l’on continue à garantir l’exposition d’une femme délinquante à des assauts collectifs, ciblés et sexualisés.

La portée des agressions orchestrées par Twitter doit faire l’envie des « subreddits » les plus enragés

La participation dans ce cas particulier de misogynes progressistes semble avoir nécessité peu de révisions du discours traditionnel sur l’hyper-salope/harpie. Il y a des moments, apprend-on, où les hommes les plus gentils peuvent être forcés par l’exigence de se ranger « du bon côté de l’histoire » à emprunter le vocabulaire d’un téléspectateur de jour rancunier et ému au point d’informer une présentatrice ou une politicienne arrogante qu’il ne lui accorderait jamais ses faveurs, même si elle était la dernière femme sur terre. Un philanthrope populaire a même été félicité pour avoir traité Rowling de « méchante sorcière ».

Si l’on compare les critiques affichées en ligne par ces hommes en regard des sympathisantes de Rowling, ce qui alimente une grande partie de cette nouvelle critique littéraire est, comme l’a noté James Kirkup dans le Times, lamentablement évident : « Il s’agit de personnes qui détestent les femmes ». (Naturellement, personne n’a immédiatement invité à M. Kirkup à s’étouffer dans son entrejambe…) Il y a eu des objections, mais si le hashtag appelant à la mort de Rowling n’était pas ancré dans la misogynie, comment expliquer les allusions incessantes au viol de l’autrice et l’absence d’insultes tout aussi déshumanisantes lorsque Robbie Coltrane (le personnage d’Hagrid dans Harry Potter) a offert son soutien à l’autrice ? Comment l’expliquer si ce n’est par la dynamique du maître de jeu de cette misogynie, le réseau Twitter lui-même?

Un reportage récent sur des perroquets indésirables a soulevé la difficulté de leur réhabilitation: certains de ces oiseaux sont irrémédiablement, violemment et, à dans leur style de perroquets, comiquement misogynes. Cela aurait quelque chose à voir avec un phénomène d’empreinte suivant leur éclosion. Mais quelle est l’excuse de Twitter ? Serait-ce que la perpétuellement sournoise Rowling les pousse à ce comportement ? Moins il est facile de présenter son livre comme un candidat approprié au traitement d’un Goebbels, plus les insultes de la semaine dernière, médiatisées avec indulgence, s’ajoutent aux preuves récemment assemblées par l’écrivaine Laura Bates (Everyday Sexism), dont les recherches précédentes indiquent que la misogynie de la « manosphère » a imprégné la culture dominante. En 2018, Amnesty a identifié Twitter comme « un endroit toxique pour ses utilisatrices ». Aujourd’hui, malgré les promesses sérieuses d’amélioration, la portée des agressions orchestrées par Twitter doit faire l’envie des habitués les plus enragés des micro-plateformes subreddits.

Tant que la misogynie ne figurera pas sur la liste des crimes haineux et que la violence masculine endémique à l’égard des femmes restera une préoccupation politique négligeable, il est évident que certains militants et ce média social auront intérêt à continuer de nourrir la propagation d’une telle haine aux échelons professionnel, privé et de la rue.  

Catherine Bennett est chroniqueuse pour The Observer

Version originale : https://www.theguardian.com/commentisfree/2020/sep/20/making-a-demon-of-jk-rowling-is-a-wretched-sport-born-of-misogyny-and-resentment

Traduction: TRADFEM

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