Qu’est-ce qu’une analyse féministe et pourquoi nous en faut-il une dans l’enquête sur la fusillade de masse commise en Nouvelle-Écosse en avril?

par Jeanne Sarson et Linda MacDonald

Linda & Jeanne colour

Question de transparence

Nous faisons les divulgations suivantes avant de répondre aux deux questions posées dans le titre.

Nos écrits éthiques, professionnels et personnels sur les racines misogynes de la violence masculine envers les femmes et les filles sont influencés, avant tout, par nos enfances différentes mais similaires, où nous sommes nées de pères très violents qui battaient nos mères.

Lorsque nous étions enfants, la violence conjugale n’était pas un crime en soi. Il était rare que les spectateurs se préoccupent de ces « affaires familiales » ou tentent d’intervenir dans ce domaine. De tels rejets sociaux étaient douloureux. Aujourd’hui, des décennies plus tard, bien que des lois aient été adoptées, le négationnisme des attitudes misogynes qui contribue à cette violence demeure et, comme on peut le constater, a contribué aux féminicides et homicides de masse commis en avril 2020 en Nouvelle-Écosse.

Notre deuxième révélation est que moi, Jeanne, j’ai vécu le meurtre soudain de ma mère. Un chauffeur ivre l’a tuée sur le coup. Mes fils jumeaux n’avaient que quatre ans. Ils n’ont jamais eu l’occasion de vivre une relation avec elle comme grand-mère aimante. On m’a dit que le chauffeur ivre avait plusieurs fois été reconnu coupable de conduite en état d’ivresse et le lendemain, il est apparu dans une pub en portant un T-shirt où l’on pouvait lire : « Je suis un tueur ». C’était avant que MADD Canada ne devienne « un réseau national de victimes/survivants et de citoyens concernés qui travaillent pour mettre fin à la conduite en état d’ivresse et pour soutenir les victimes/survivantes de ce crime violent ». Lorsque ma mère a été tuée, la conduite en état d’ivresse était simplement considérée comme « macho » ou « comme un « comportement typique des jeunes hommes ».

La participation à MADD contribue à apaiser la douleur et à favoriser la guérison. MADD a transformé les attitudes sociales. La conduite en état d’ivresse n’est plus un comportement acceptable. La conduite en état d’ivresse ou sous l’emprise de l’alcool est une infraction pénale et MADD a travaillé à l’élaboration de normes en matière d’alcoolémie. De tels efforts de défense sociale peuvent aider à compenser la douleur des pertes injustifiables.

Pourquoi une analyse féministe dans le cadre de l’enquête sur la tuerie survenue en Nouvelle-Écosse ?

Même s’ils ont porté fruit, les efforts pour exiger une enquête publique indépendante, ont été douloureux ces derniers mois en raison d’à quel point les familles ainsi victimisées ont dû se battre. Et ce succès n’est qu’un début dans leur recherche de réponses qui dévoileront l’entière vérité.

La demande d’une analyse féministe dans le cadre du mandat de l’enquête est similaire à la prise en charge sociale, personnelle et communautaire que MADD offre depuis son incorporation au Canada en 1989. Comme MADD, une analyse féministe cherche à prévenir des comportements violents qui se poursuivent. Cela signifie qu’il n’est plus acceptable de normaliser la conduite en état d’ivresse ; de même, il n’est plus acceptable de passer sous silence les attitudes misogynes qui contribuent à la violence masculine envers les femmes et les enfants,  infligée dans toutes les communautés de Nouvelle-Écosse et du Canada. MADD a demandé aux Canadiens de changer leurs attitudes, de considérer la conduite en état d’ivresse comme un crime violent qui tue et cause beaucoup de douleur et de souffrance. Une analyse féministe demande aux Néo-Écossais-es de faire preuve de détermination pour s’attaquer à la misogynie, pour empêcher la perpétuation de toutes les formes de violence masculine contre les femmes et les filles, qu’il s’agisse d’agressions, d’agressions en série, de torture, de féminicide ou de meurtres de masse ayant un lien avec la violence conjugale ou entre partenaires intimes.

Une demande d’inclusion écrite d’une analyse féministe telle que celle présentée dans ce diagramme ne détournera pas l’attention du mandat de l’enquête provinciale-fédérale. Au contraire, exiger l’inclusion d’une analyse féministe explicite offre une occasion  directe de désigner la misogynie comme une attitude sociale haineuse et un crime de haine. C’est une attitude sociale qui nourrit les relations violentes et les crimes communautaires comme l’atroce fusillade de masse que viennent de vivre les familles et les communautés néo-écossaises. Les Néo-Écossais-es doivent être prêt-e-s à réaliser que les crimes violents basés sur la misogynie continueront à moins d’être directement nommés et traités socialement comme un fait de la vie dans notre province.

L’inscription d’un prisme féministe dans le mandat de l’enquête doit également prendre en ligne de compte la culture misogyne qui sévit au sein de la Gendarmerie Royale du Canada. S’interroger sur l’impact de ces attitudes misogynes dans les réponses de la GRC et de la police aux signalementts de violence masculine contre les femmes dans toute la Nouvelle-Écosse, c’est faire de la prévention. Tout comme l’objectif de MADD était de se préoccuper de tous les Canadiens et Canadiennes, une analyse féministe se préoccupe de toutes les femmes et les filles, une analyse féministe se soucie de l’ensemble des Néo-Écossais-es. Il s’agit de prévenir la violence misogyne continue des hommes envers les femmes et les enfants, qui peut conduire à des féminicides et des homicides, ainsi qu’aux meurtres de masse publics qu’un seul homme violent misogyne néo-écossais a pu infliger en avril dernier.

Qu’est-ce qu’un prisme d’analyse féministe ?

Le site web de Sécurité publique Canada énumère 12 termes de référence pour l’examen fédéral-provincial déjà prévu de l' »événement » de Portapique. Ces 12 points sont principalement centrés sur :

*    L’auteur de la tuerie et les nombreux crimes qu’il est accusé d’avoir commis, plus l’examen de ses relations avec la police et les autres systèmes de soins sociaux et de santé mentale ;

*    Le fonctionnement de la GRC en réponse aux crimes de l’auteur, y compris les relations entre et parmi les membres de la GRC mais aussi avec d’autres organismes de police, la prise de décision organisationnelle de la GRC, les politiques, les procédures et la formation, l’examen de l’accès aux armes à feu, l’élimination du matériel de police et l’utilisation de communications publiques telles que le programme « Alert Ready » ;

*    l’information et le soutien fournis aux familles touchées, y compris les enfants, les citoyens, le personnel de police et la communauté touchée ;

*    l’examen de la manière dont les recommandations des examens précédents ont été mises en œuvre ; ce critère est vague, mais il peut faire référence à des examens spécifiques de fusillades de masse et au fonctionnement de la police en réponse à de telles atrocités

« Facteurs contributifs et contextuels, y compris l’implication de la violence sexiste et de la violence exercée par le partenaire intime » en relation avec les crimes du tireur de masse.

Il ne fait aucun doute qu’il est nécessaire d’aborder la question de l’infliction de la violence fondée sur le sexe en référence aux atrocités des comportements du tueur de masse. Cela permet toutefois de maintenir l’accent sur l’enquête policière. Cela signifie que la question fondamentale de la misogynie et de son lien avec la violence masculine, qui consiste à nommer et à comprendre spécifiquement le féminicide comme un crime distinct, n’est pas abordée. C’est pourquoi nous demandons qu’une analyse féministe soit inscrite dans le mandat de l’enquête. La prévention des actes de violence masculine contre les femmes et les filles nécessite un changement de culture et de comportement, tout comme MADD a nécessité un changement de culture et de comportement.

Maryam Monsef et Kelly Regan, toutes deux ministres fédérales et provinciales de la Condition féminine, sont invisibles dans le processus de ce mandat. Leur silence est des plus troublants. Le mandat de ces ministères fédéraux et provinciaux est de combattre la violence contre les femmes et les filles sur le plan culturel et comportemental et de réaliser l’égalité des droits humains des femmes et des filles dans la société canadienne.

Nous nous attendions à ce que les mandats de ces ministres permettent de progresser dans la lutte contre les nombreuses formes de violence masculine envers les femmes et les filles qui existent dans la culture canadienne, y compris en Nouvelle-Écosse. Les femmes de ce pays paient des impôts. Les femmes consacrent des milliers d’heures de bénévolat pour faire progresser l’égalité des droits humains des femmes et des filles, y compris le droit à la vie et à la sécurité. Comme nous venons de le dire, la non-participation et le silence des ministres sont des plus troublants.

Pour prévenir la violence dans les familles néo-écossaises, il faut s’attaquer à la culture misogyne de la Nouvelle-Écosse et de ses institutions. Cela signifie qu’il faut reconnaître et contrer la misogynie de la culture de la GRC et des autres services de police. Cela signifie qu’il faut examiner comment les attitudes misogynes influencent les réponses de la police aux rapports de violence masculine contre les femmes. On nous a dit que les crimes de violence masculine contre les femmes sont souvent traités comme « un crime de moindre importance », alors qu’en réalité, il s’agit de crimes en série très violents, graves et répétitifs.

Une demande d’inclusion d’une analyse féministe dans l’enquête n’interfère pas avec les mandats d’enquête. Elle se concentre sur la prévention. Tout comme MADD, qui s’efforce d’informer les Canadiens que la conduite en état d’ivresse est une violence qui doit cesser parce qu’elle tue et blesse des gens, une analyse féministe est similaire. Une analyse féministe nomme et éduque sur l’attitude destructrice de la misogynie. Une attitude féministe se concentre sur la prévention de la violence masculine contre les femmes – la prévention des agressions, des agressions en série, de la torture, du féminicide et des fusillades en public qui commencent le plus souvent par la violence masculine contre un partenaire intime.

La misogynie est systémique au sein de la culture et des organismes de la Nouvelle-Écosse et du Canada. Pour prévenir la violence masculine envers les femmes, les interventions de sensibilisation sur l’inégalité humaine socialisée et normalisée des femmes et des filles doivent être énoncées à voix haute, tout comme les Canadiens et Canadiennes parlent du temps qu’il fait. Parler librement et sincèrement peut transformer les effets cachés de la misogynie en prévention et contribuer ainsi aux efforts visant à mettre fin à des atrocités telles que les massacres commis en avril dernier. Une analyse féministe nécessite de se préoccuper de toutes les femmes et filles de Nouvelle-Écosse et du Canada, si l’on veut que les agressions en série, la torture, le féminicide et les massacres ne se reproduisent plus jamais.

En outre, il faut envisager sérieusement la nomination d’un-e commissaire ayant une expertise féministe et des connaissances sur la misogynie, la violence masculine contre les femmes et le féminicide.

Les Néo-Écossais-es et les Canadien-ne-s ont désormais ce choix. Tout comme MADD a travaillé pour prendre soin, pour prévenir et réduire les meurtres et les blessures, nous pouvons maintenant faire de cette enquête sur les fusillades de masse violentes un travail de soins et de prévention. Nous avons maintenant ce choix. Nous pouvons travailler à déconstruire les normes misogynes qui tuent et blessent. Ou bien admettre ouvertement que nous acceptons les préjudices, la violence et la destruction que la violence misogyne inflige aux femmes et aux filles. Nous avons obtenu cette option de demander l’inclusion d’une analyse féministe dans le mandat de l’enquête. La question est de savoir ce que les Canadien-ne-s, les Néo-Écossais-es et les dirigeants fédéraux et provinciaux veulent faire.

Ne nous laissons plus imposer le silence.

Exprimez la nécessité d’inscrire une analyse féministe dans le mandat de cette enquête provinciale-fédérale. Téléphonez à Bill Blair, ministre de la Sécurité publique, au 1-613-995-0284. 

Jeanne Sarson, MEd, BScN et

Linda MacDonald, MEd, BN

Cofondatrices de Persons Against Non-State Torture (NST)

Défenseresses des droits de la personnne

361 Prince Street, Truro, NS, Canada B2N 1E4

P : 1.902.895.6659 | C : 1.902.956.2117 | twin2@eastlink.ca

http://www.nonstatetorture.org

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VERSION ORIGINALE

 

Traduction: TRADFEM, avec l’accord des autrices

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