Oh, la perversité des femmes qui osent divulguer les violences exercées contre elles !…

­­­­

Pourquoi parler de faits quand vous pouvez prétendre connaître votre adversaire mieux qu’elle ne le fait elle-même ?

Le 20 juillet 2020 par Victoria Smith

Parfois, je me dis qu’elle s’en serait tirée si elle n’avait pas mentionné les violences conjugales. JK Rowling était déjà en difficulté, bien avant qu’elle ne publie son essai sur le sexe et le genre, mais c’est une allusion à son traumatisme qui a vraiment fait déborder le vase. C’est une chose d’être qualifiée de TERF, et c’en est une autre d’être une femme qui appelle à de l’empathie. Même le journaliste télé Piers Morgan — pourtant pas un ami de la communauté trans – a trouvé que cela dépassait la mesure.

« Il semble se passer quelque chose, » a déclaré Morgan à l’émission Good Morning Britain, « où quand des personnes se retrouvent dans l’eau chaude […], elles jouent la carte de la victime. »

Est-ce là une réponse acceptable aux propos de quelqu’une qui révèle un passé de violence masculine et d’agression sexuelle, en lien aux considérations actuelles sur les limites auxquelles ont droit les femmes ? C’est ce que semble croire Twitter. Message après message, Rowling est accusée de brandir comme une arme son vécu de violence conjugale et de viol, afin de promouvoir la haine. Même un porte-parole de l’opposition travailliste — à qui l’on a au moins demandé de s’excuser — a cru bon de s’en mêler.

En tant que survivante de… En fait, je ne veux même pas prendre la peine de divulguer ce dont je suis une survivante. Il suffit de dire que lorsque j’ai lu l’essai de Rowling, je savais déjà la réaction qu’il allait susciter, et pourquoi il ne sert à rien de s’attendre à de la compassion dans des débats comme celui-ci. Même si la révélation de Rowling m’a semblé appropriée, et clairement liée au fait que la ségrégation sexuelle demeure parfois politiquement pertinente, le retour de flammes était inévitable. Il devrait être possible de disconvenir d’une réponse pratique à la peur des femmes face à la violence masculine sans minimiser cette peur ou supputer que les personnes exprimant des craintes ont des arrière-pensées. Cela devrait être possible, mais pour l’heure, ça ne l’est pas. Parce que l’on interdit rigoureusement aux femmes de mentionner leur souffrance dans le champ politique.

Le féminisme libéral encourage depuis peu le public à prendre au sérieux les comptes rendus des femmes sur leurs traumatismes. Nous #croyonslesfemmes — mais seulement jusqu’à un certain point, à condition qu’aucune conclusion politique embarrassante ne résulte de ce qu’elles nous disent. Dans les réponses adressées à Rowling, nous voyons qu’il est possible d’accepter que quelque chose soit réellement arrivé — oui, elle a été maltraitée — tout en rejetant avec assurance les raisons pour lesquelles elle nous en parle. Nous décidons alors que son récit est narré « de mauvaise foi » ou qu’il charrie des « sous-entendus ». En d’autres termes, ce que Rowling dit à propos des sévices qu’elle a subis est, à première vue, vrai, mais sans importance ; elle veut en réalité dire autre chose, et c’est nous qui déciderons de ce que c’est.

Dans une certaine mesure, c’est ainsi que le débat fonctionne — ou échoue — à l’ère des réseaux sociaux. Pourquoi parler de faits quand vous pouvez prétendre connaître votre adversaire mieux qu’elle ne se connaît elle-même ? Toutefois, en sous-main des accusations d’exploitation éhontée de son vécu on trouve aussi certains lieux communs sur les femmes, leurs mauvaises langues et leurs manipulations. Les militants masculinistes vont jusqu’à venir nous dire explicitement qu’une accusation de viol est aussi néfaste, sinon pire, qu’un viol lui-même. Les soi-disant progressistes sont plus prudent-e-s : un véritable témoignage sur un traumatisme féminin est acceptable à condition d’être fait « en toute bonne foi ». S’ils jugent que ce n’est pas le cas, votre propre viol peut devenir à leurs yeux une arme brandie sous de faux prétextes.

Mais tout cela explique-t-il vraiment la fureur déchaînée contre Rowling pour avoir révélé les sévices subis ? Il y a, je pense, un élément supplémentaire. Dans Down Girl, la philosophe Kate Manne affirme que « les biens et services codés féminins comprennent le simple respect, l’amour, l’acceptation, l’éducation, la recherche de sécurité et d’un refuge ». Par contre, précise Manne, les femmes et les filles sont censées offrir ces bienfaits, mais non y avoir droit. En révélant sa maltraitance dans le cadre d’un débat où l’on exigeait des femmes qu’elles se centrent sur les besoins et les émotions d’autres personnes, Rowling a commis le péché d’exiger ce qu’elle demeurait tenue d’offrir: de la compassion, de l’empathie, de l’espace. Elle n’est pas la première et ne sera certainement pas la dernière femme à commettre une telle erreur. On demande aux femmes de performer la passivité, mais tout appel à de l’empathie est hors limites, de sorte que présenter comme agresseures les femmes qui rendent compte de leur douleur est profondément normatif en termes de genre. Loin de libérer qui que ce soit, cette attitude cherche à repousser les femmes dans les mêmes vieilles cases.

On pourrait en dire bien plus sur le fait que des hommes ont pris un plaisir particulier à intimer à une victime de violence masculine la nécessité de garder le silence. Mais surtout, il est terriblement cruel d’accueillir par des distinguos la divulgation d’un traumatisme par une victime , comme beaucoup l’ont fait dans le cas de Rowling. Toutes les protestations du type « oui, c’est terrible, mais… » démontrent une absence totale de compassion, tout en adressant un message clair à toute autre femme qui voudrait raconter son histoire : Ne vous attendez à aucune générosité. Ne vous attendez pas au droit de pouvoir situer votre souffrance dans quelque contexte plus large. Sachez que pour chaque réactionnaire standard qui vous traitera de menteuse, il se trouvera un gentil garçon progressiste pour vous dire à quel point vous êtes gâtée et privilégiée. La violence ne finit jamais ; il y a toujours quelqu’un pour la reproduire au moment où elle est divulguée.

Dans un monde où les récits de souffrance sont traités comme une monnaie d’échange, l’on pourrait dire que les femmes sont victimes de leur propre succès. Nous en avons trop fait: nous nous retrouvons avec une carte d’atout qu’il serait franchement malvenu de jouer. À un certain niveau, nous connaissons toutes et tous la réalité statistique : en matière d’agressions, de viols et de meurtres, les femmes ont bien plus à craindre des hommes que l’inverse. Ce fait est si familier, si banal, qu’il cesse d’être un scandale. Le scandale est devenu le fait de le rappeler à l’attention des gens.

On considère comme une tricherie le fait d’amener des récits de violence réelle dans une arène où c’est la violence psychique qui est au goût du jour. C’est flatteur pour l’intellect de ceux qui n’ont pas d’imagination que de refuser de se laisser émouvoir par des choses aussi vulgaires que des poings et des taches de sang, par de banals hommes et femmes agissant derrière des portes closes. Au lieu de cela, les experts, les ultra-progressistes sont mus par quelque chose de bien plus complexe, invisible à l’œil nu: la mauvaise foi, l’arrière-pensée, le sous-entendu : la haine dissimulée dans le cri de douleur d’une femme et qu’ils sont les seuls à pouvoir déceler. Pour le reste d’entre nous, il semble que rien n’ait changé.

Victoria Smith est une écrivaine et journaliste basée au Royaume-Uni. Ses textes ont paru dans The New Statesman, The Independent, The Guardian et ailleurs.

 

Traduction : Clémence Stemmelen de TRADFEM, avec l’accord de l’autrice.

Version originale, publiée sur le blog Feminist Current : “Wicked women and the weaponization of abuse”

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.