JK Rowling a droit à nos excuses

 

photo petra bueskens

par Petra Bueskens, Webmagazine AREO, 23 juin 2020

JK Rowling a récemment publié un communiqué éminemment raisonnable et sincère, expliquant pourquoi il est important de préserver la catégorie des femmes. Il n’y a qu’une seule chose qui ne va pas dans son texte : il présuppose un interlocuteur rationnel. Rowling explique pourquoi la catégorie biologique et juridique du sexe est importante : dans le sport, dans les centres d’accueil pour victimes de viol, dans les prisons, dans les toilettes et les vestiaires, pour les lesbiennes qui veulent coucher uniquement avec des femmes de naissance et au niveau de la réalité en général.
JK Rowling assemble son vécu en tant que fille androgyne, en tant que survivante de violence domestique et d’agression sexuelle et en tant que personne bien au fait des périls émotionnels des médias sociaux, d’une manière qui a trouvé un écho chez de nombreuses femmes (et hommes). Son écriture est claire, sans prétention, réfléchie, émouvante, vulnérable et honnête. À aucun moment elle n’utilise un langage d’exclusion ou hostile, ni ne dit que les femmes trans n’existent pas, n’ont pas le droit d’exister ou qu’elle veut les priver de leurs droits. Sa position est que les femmes natales existent et qu’elles ont le droit de limiter l’accès à leurs espaces politiques et personnels. Point final.
Bien sûr, supposer que sa missive serait abordée dans l’esprit dans lequel elle a été conçue, c’est faire l’erreur d’imaginer que la gauche identitaire est largement engagée dans un discours séculier et rationnel. Ce n’est pas le cas. Sa composante militante s’est métamorphosée en un mouvement religieux, qui ne connaît ni opposition ni discussion. Vous devez être d’accord avec tous les principes, sinon vous êtes un·e bigot·e raciste, sexiste, transphobe, etc.
Comme les adeptes du transgenrisme sont des fanatiques, Rowling affronte un niveau de violence extraordinaire. Il ne semble pas y avoir de dissonance cognitive chez celleux qui l’accusent d’insensibilité mais la traitent de conne, de salope ou de sorcière, et qui insistent sur le fait qu’ils souhaitent l’agresser et même la tuer (voir cette compilation de tweets sur Medium). Elle a été accusée d’avoir gâché des enfances. Certain·es prétendent même que l’acteur Daniel Radcliffe a écrit les livres de Harry Potter – la réalité est devenue accessoire pour certain·es de ces identitaires. L’âge de Rowling, son état menstruel et son vagin font l’objet d’une attention redoutable et de nombreuses transfemmes (ou celles qui se font passer pour telles) écrivent qu’elles veulent l’agresser sexuellement avec une bite de femme, en guise de punition pour avoir parlé. Je n’ai pas vu pareille misogynie depuis que Julia Gillard est devenue notre première ministre en Australie.
Abandon des règles du discours
La balkanisation de la culture en silos de déraison signifie que les réponses n’ont pas suivi ce qu’on pourrait appeler vaguement les règles pré-numériques du discours. Ces règles supposent que le but du débat public est de discerner la vérité et que les interlocuteur·rices des camps opposés – une bifurcation réductionniste, car en fait, il y a de nombreux camps – s’engagent dans l’argumentation parce qu’iels sont intéressé·es par quelque chose de plus élevé qu’elleux : un idéal de vérité, aussi compliqué, multiforme et évolutif soit-il. Si les préférences et les préjugés au sein d’un groupe sont inévitables, ils existent dans un cadre de délibération global. Ce style de dialogue présuppose la validité d’une argumentation persuasive fondée sur la raison et sur des éléments probants, même si – comme le fait Rowling – il recourt également au vécu et aux sentiments. Par défaut, il suppose que les formes civiles de conflit et d’opposition sont des dispositifs essentiels dans la poursuite de la vérité.
Trois décennies de postmodernisme et dix ans de Twitter ont détruit ces conventions et, avec elles, les normes communes par lesquelles nous créons et soutenons le consensus social. Il n’y a pas de méta-récit de base, il n’y a pas de normes contraignantes du discours civil à l’ère numérique.
En effet, comme le montre Jaron Lanier avec son « paradigme de la déception » (bummer paradigm) (« Behaviours of Users Modified and Made into an Empire for Rent »), les médias sociaux détruisent le tissu de nos vies personnelles et politiques (même si, avec un modèle économique différent et une réglementation plus solide, ils n’auraient pas besoin de le faire). L’algorithme qui recherche et enregistre chacun de vos clics, de vos like et partages, de vos achats, termes de recherche, conversations, mouvements, expressions faciales, connexions sociales et préférences récompense avant tout la participation – ce qui signifie que votre flux – un qualificatif infantile approprié – sera rapidement rempli des choses que vous et d’autres personnes comme vous êtes les plus susceptibles d’être motivé·es à cliquer, à aimer et à partager.
Le truc de l’indignation vertueuse
Or, l’indignation est un mécanisme plus efficace pour favoriser la participation que presque tout autre chose. Pour citer Lanier, cela produit une « ménagerie de spectres » – une bande de Détraqueurs (Dementors) numérisés : des acteurs faux et mauvais, des armées de trolls payés et des robots dyspeptiques – conçus pour propager une indignation collective.
Les normes du discours civil s’érodent, car nous fréquentons de plus en plus des écosystèmes médiatiques individualisés, conçus pour nous rendre dépendants, nous distraire, nous absorber, nous indigner, nous manipuler et nous stimuler. Ces guerres culturelles internes nous nuisent à tous·tes. Comme le note Lanier, les médias sociaux sont biaisés « non pas vers la gauche ou la droite, mais vers le bas ». En conséquence, nous assistons à un déclin catastrophique des normes de nos institutions et de notre discours démocratiques. Cela est particulièrement évident dans les guerres culturelles contemporaines autour de la question transgenre, où l’indignation ostentatoire est la norme.
C’est pourquoi l’engouement ou la fureur suscitées par le billet de Rowling passent à côté de l’essentiel : que nous soyons d’accord ou non avec elle, le problème devient le déclin de notre capacité à être en désaccord de manière constructive. Si vous vous en tenez principalement à une expérience subjective et à des réactions impulsives, en prenant pour acquis que vous occupez une position morale incontestée, que vous avez été dérouté·e par de fausses nouvelles et que vous voulez signaler vos allégeances à vos ami·e·s des médias sociaux, alors vous ne pouvez pas vous engager dans une discussion rationnelle avec votre adversaire. Votre fonds de commerce devient un attirail d’accusations infondées et de shaming social.
Un remodelage intéressé
Dans cet univers déconcertant, les droits basés sur le sexe sont transformés pour en faire de prétendues insultes à l’encontre des personnes trans. Les féministes critiques du genre sont remodelées en bigotes immorales, engagées dans un discours délibérément blessant, voire assassin. « Rowling n’est pas celle que l’on croyait, chouinent d’ancien·nes fans, ses personnages et ses intrigues cachent des viviers d’homophobie et de bigoterie. » Quelques personnalités tentent de se distinguer en disant qu’elles ont toujours été capables de détecter anguille sous roche – non, pas un Croûtard – et qu’elles ont donc détesté les livres de Rowling dès le tout premier. Nulle part dans ce bourbier de démagogie et d’indignation morale, ne trouve-t-on d’engagement sérieux avec la pensée de l’autrice.
Celleux d’entre nous de gauche – et les féministes de gauche en particulier – qui, pour toutes les raisons évoquées par Rowling, trouvent que l’idéologie transgenriste est lourde de conséquences, forment un très petit groupe. Si Rowling est sans conteste privilégiée, elle est également devenue la figure de proue d’un groupe de féministes en déclin rapide et de plus en plus vilipendées, étiquetées péjorativement « TERFS », qui tentent de préserver les droits et les espaces des femmes basés sur leur sexe.
Bien que nos arguments reflètent des positions centristes, voire conservatrices et de bon sens, notre point de vue n’est pas celui qui prévaut dans le milieu universitaire, le service public ou les industries des médias, des arts et de la culture, où nous sommes le plus susceptibles d’être situées (lorsque nous ne sommes pas à la maison avec nos enfant·es). Dans la plupart de ces lieux de travail, toute position de défense de droits basés sur le sexe est définie a priori comme étant intolérante, voire même comme un propos haineux. Elle peut nous faire renvoyer, attaquer, ostraciser socialement et même agresser physiquement.
Quand la gauche saborde ses principes
En tant que penseur·ses de gauche qui croient en la liberté d’expression et de pensée, qui trouvent alarmant ce contrôle insidieux idéologique et bureaucratique, nous sommes horrifié·es par des dénonciations de plus en plus vicieuses venues de la gauche. Le centre-droit et les libertaires – les néo-conservateurs, les post-libéraux et le dark web intellectuel – se rengorgent de plaisir à voir la gauche s’entre-dévorer de la sorte. Mais le fait est que certains milieux progressistes se définissent désormais par une culture du call-out (interpellation) ou de la censure qui rivalise avec celle du plus répressif des États totalitaires.
Historiquement, ce sont les progressistes qui ont lutté contre les limites imposées à la liberté de parole et d’action. Mais la gauche identitaire numérique s’est depuis quelque temps séparée de la gauche basée dans l’écrit, et est elle-même devenue un monstre. Un partie d’entre nous est profondément critique à l’égard de ces nouvelles directions.
Seul·es quelques-un·es, à gauche, ont eu le cran de parler en ce sens. Rares sont celleux qui ont même défendu notre droit d’exprimer nos opinions. Parmi celleux qui l’ont fait, on trouve d’ancien·nes intellectuel·le·s médiatisé·es, dont Germaine Greer et Michael Leunig. Mais de nombreux lecteurs et lectrices de sites d’information de gauche affirment en commentaires que Rowling est responsable des mauvais traitements qui l’affligent. Elle ne ferait que récolter les conséquences de sa liberté d’expression, affirment-iels, comme si le fait d’avoir une opinion différente de celle de la majorité soi-disant woke (conscientisée) signifiait qu’elle n’a plus droit au respect, et que toute agression contre elle devient justifiée – ou, du moins, à prévoir. Où est l’indignation en son nom ? Où sont les écrivain·es, les cinéastes, les comédien·ne·s et les artistes qui défendraient son droit de s’exprimer ?
Quand un mantra remplace toute argumentation
Bien sûr, les comédien·ne·s de la série Harry Potter ne sont pas obligé·es d’être d’accord avec JK Rowling juste parce qu’elle les a rendus célèbres. Iels ne lui doivent pas de fidélité idéologique, mais iels lui doivent de formes plus intelligentes de désaccord. Lorsque Daniel Radcliffe répète le slogan absurde « Les transfemmes sont des femmes », il ne développe pas un argument, il récite un mantra. Lorsqu’il invoque des experts, censés en savoir plus sur le transgenrisme que Rowling, il trahit sa propre ignorance de la contestation réelle en cours au sujet de la médecine transgenre. C’est le cas, notamment, au sein de l’endocrinologie, de la pédiatrie, de la psychiatrie, de la sociologie et de la psychologie (les controverses au sein de cette dernière discipline sont démontrées par les nombreuses démissions récentes à la prestigieuse clinique britannique d’identité de genre Tavistock et Portman). Les expert·es sont donc loin d’un consensus dans ce qui reste un domaine politiquement sensible.
« Les transfemmes sont des femmes » n’est pas une réponse engagée. C’est un simple arrangement de mots, qui présuppose une foi qu’il est interdit de contester. La remettre en question, nous dit-on, cause du préjudice – une affirmation qui transforme toute discussion en « crime de la pensée » (thought crime). Si la remise en question de cette orthodoxie équivaut à de la violence, alors les féministes et autres dissident·e·s s sont exclu·e·s de toute discussion avant même de pouvoir y entrer. C’est d’autant plus pernicieux que les féministes occidentales luttent contre le patriarcat depuis plusieurs centaines d’années et que nous n’avons pas l’intention de voir notre cause dérailler à la dernière minute à cause d’un nombre infinitésimal d’hommes de naissance, qui ont décidé qu’ils étaient des femmes. On nous dit maintenant que les transfemmes sont des femmes, mais que les femmes de naissance sont des « menstruatrices« . Je ne peux pas imaginer ce que les suffragistes auraient fait de cette tournure d’événements manifestement absurde.
Alors, nos excuses
On a vu une cacophonie d’excuses adressées à la communauté trans pour des paroles de Rowling qualifiées de tendancieuses et haineuses. Mais personne ne s’est arrêté pour s’excuser auprès de l’autrice pour le torrent de violence dont elle a été victime et pour avoir été si profondément mal comprise.
Alors, laissez-moi vous dire que je suis désolée, JK Rowling. Je suis désolée que l’on vous frustre du désaccord respectueux que vous méritez : désaccord avec vos idées et non avec votre personne, désaccord avec votre politique, plutôt que des accusations vous prêtant des propos erronés. Je suis désolée que des écoles, des gens du monde de l’édition et des fan clubs vous censurent aujourd’hui. Et je suis désolée que vous soyez punie – parce que la cancel culture est de l’ordre d’une punition. Je suis désolée que vous soyez brûlée sur le bûcher numérique pour avoir exprimé une opinion qui va à contre-courant.
Mais rappelez-vous ceci, JK – même si cela peut sembler contre-intuitif aux progressistes, dont le foyer naturel est la marge – la plupart des gens regardent avec incrédulité la coupure actuelle entre cette culture et la réalité. En dépit des protestations véhémentes exprimées, vous êtes du bon côté de l’histoire, non seulement en raison de vos arguments, mais aussi pour la dignité avec laquelle vous les formulez.
Petra Bueskens est membre honoraire de l’École des sciences sociales et politiques de l’Université de Melbourne, psychothérapeute en cabinet privé et rédactrice d’opinion indépendante. Ses livres comprennent Modern Motherhood and Women’s Dual Identities (Routledge 2018) et la direction de publication des titres Mothering and Psychoanalysis (Demeter, 2014) et Australian Mothering : Historical and Sociological Perspectives (Palgrave 2020).

Version originale: An Apology to JK Rowling

Traduction: Carole Barthès pour TRADFEM

Tous droits réservés à Petra Bueskens et au magazine AREO, 2020.

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